La ‘parole décapante’ de Stephen Jourdain

La parole décapante, c’est une nouvelle série d’entretiens avec Charles Antoni, publiés par lui-même dans sa propre maison d’édition – Charles Antoni, L’Originel, Paris. Cette publication, je rappelle, succède à celle du Miracle d’être,  publié à la fin de l’an dernier dans des conditions similaires. C’est un témoignage précieux, aujourd’hui, quatre ans après la disparition de Stephen Jourdain, parce qu’il délivre presque mot pour mot et sans rien y ajouter, ce que Stephen Jourdain n’a cessé de répéter, cela même pendant la quinzaine d’années qui ont suivi ces notes. Paroles infiniment simples mais totalement inouïes, irrecevables auprès d’un intellect dévoyé par le sens commun si suggestif comme par les sirènes de philosophies ouvertement matérialistes ou systématiquement spiritualistes – et autant de croyances invérifiées, fondées sur l’ignorance, confortées par les partis-pris d’intérêts variés ou de pure sottise. Dans ce livre, d’ailleurs, Stephen Jourdain ne cesse de déplorer comme il l’a toujours fait, notre léthargie, paresse et médiocrité, ces dispositions nullement naturelles nées d’un égoïsme aveugle lui-même engendré d’un amoindrissement de nos facultés quand nous avons consenti à croire, obéir, à seule fin de tirer les bénéfices bien fallacieux d’un conformisme idéologique et social.

Malheureusement, je dois dire, cette parole à ce point ‘décapante’ et surtout paradoxale fourmille de propos ouvertement contradictoires, sans que ces contradictions, à un moment donné ou un autre, soient résolues. Deux exemples : une apologie de la ‘légèreté’, voire de la ‘frivolité’ ici, et là, la dénonciation de cette inadvertance, parfois même simple inattention, qui nous entraîne à logifier directement la donation du monde à l’intérieur de nos catégories humaines. Ici, une critique virulente de l’esprit de système, notamment philosophique, et là, la recommandation du discernement le plus fin, celui dont l’apprentissage s’obtient exclusivement par éducation philosophique. Sur quel pied danser alors, sur quelle musique ? Stephen Jourdain se battait pour une vérité pure, inédite, se définissant lui-même comme son héros (ou héraut dirait-on aussi) : héros également d’une moralité des plus exigeantes, intellectuelle et spirituelle : respect absolu du maître intérieur contre toutes les tentations à ‘putasser’ !!! Mais j’en ai vu tant, de ses prétendus ‘amis’, prendre leurs distances au fil des années, s’éloigner d’un homme à ce point imprévisible et inclassable ! Mais, à mon avis et suivant expérience, chacun s’éloignant finalement soit parce qu’il n’avait rien compris, soit parce qu’il n’en croyait rien, soit parce qu’il  avait aussitôt oublié ce qu’il avait entendu, soit même parce qu’il le reniait explicitement. Comment admettre que cette parole qui n’est jamais de consistance philosophique savante, qui est aisément recevable – mot pour mot compréhensible –  la plupart choisisse finalement de la jeter aux orties ou de la subvertir, de la retourner dans le sens de leurs propres opinions et préjugés ? Au fond, je n’en sais rien. Je dis souvent aujourd’hui : il y faut la question véritable, sincère, capable d’orienter une authentique et passionnée recherche de connaissance (de soi) – et toute la culture philosophique indispensable, celle capable de donner tout son poids à l’observation juste, à la critique, à l’assertion intellectuellement fondée, positivement ou négativement. Une sorte de lucidité spirituelle.

Admettons maintenant que j’ai tort de m’abandonner à des remarques aussi pessimistes quand des livres sont publiés, qui rapportent des paroles de Stephen Jourdain, sans trahison de sa pensée ou de son enseignement puisqu’aussi bien, actuellement, on le trouvera nommé sur des sites de non-dualité (la tarte à la crème des nouveaux barbares) qu’il a toujours révoquée, et avec quelle insistance rageuse ! Je vais plutôt signaler quelques thèmes essentiels de son enseignement véritable, bien illustrés ici. Je n’en ferai pas un inventaire trop complet pour ne pas déflorer les contenus de ce livre. Mais ces thèmes essentiels, les rappeler, insister sur leur importance cruciale, c’est une circonstance à ne pas manquer. Je commencerai par ce thème de la conscience = moi ! En insistant cette fois, à la suite de mes articles précédents, Deus sive persona 6a et 6b, sur le caractère dynamique de la personne, et particulièrement comme agent de la création. En regard du premier principe, une passivité ; en regard du monde, une activité, mais dans un réseau d’imagination (ou de représentation) extrêmement complexe à déchiffrer, où l’œuvre de ‘Dieu’ (comment dire ?) se combine à la conception des hommes. Mais autant le rappeler d’abord avec les mots de Stephen Jourdain :   » Ce ‘moi’, cette conscience infinie est comme un trésor absolu, c’est comme de l’or… le trésor absolu qui est au fond de nous. Mais il ne faut pas se tromper sur l’être grammatical, la nature grammaticale de ce trésor : ce n’est pas un nom commun, c’est un verbe ; ça se conjugue, ça ne s’atteint pas ; ça se fait. Et cette conscience infinie n’est pas un don du ciel, un état de conscience, c’est un acte de conscience, que je suis, qui s’accomplit de lui-même et que je sais accomplir… La conscience est une chose fondamentalement active… » Bien sûr qu’il faudrait tout expliquer : comment cet acte de conscience s’accomplit de « lui-même » et comment je puis prétendre « savoir le faire », ce qui signifie aussi bien que je peux l’ignorer, ou l’avoir oublié, raté le geste… Toute ‘la grande affaire’ ! « Moi j’ai atteint dans cette existence… un être infini, ou une existence infinie : mais qui, moi ? (…) Moi personnellement. Ce n’est pas moi-mes attributs, moi-mes vanités, moi-mes défauts… Si un homme capable de donner un sens au mot conscience, contemplait cette équation : « Moi égale conscience », et voulait bien ne pas lire le mot ‘moi’ comme ‘le’ Moi, ‘le’ Soi, ou comme une entité quelconque, mais dire ‘moi’, pour lui, à ce moment-là, la foudre, l’événement foudroyant, a des chances d’intervenir… » (pages 26/27) Cette révélation inouïe, je le souligne ici : moi, ego – cet ego tant vilipendé – c’est lui l’agent de la création, principal, le porteur, en personne, et responsable même, de la valeur absolue, du plein sens qui s’exhale de l’univers !

Il faut, page après page, recevoir explications et précisions constamment répétées pour dégager le caractère intellectuel de cette création – dans d’autres textes Stephen Jourdain a insisté pour dire qu’il fallait y voir une simple ‘lecture’, mais voilà, des Idées, et par un esprit délié de ces passions produites par l’expérience hâtive et névrosée des figures de la donation. Vient alors un rappel de la vraie nature de l’œuvre de pensée, elle aussi tant vilipendée ! « Qu’est-ce qu’une pensée ? Le bébé de mon âme. C’est moi oeuvrant depuis mon âme, mon essence spirituelle, produisant personnellement une créature. Cette créature est, quand j’agis personnellement, fondamentalement irréelle… Les choses commencent à se gâter, dans le tréfonds de nous-mêmes, au moment où cette production personnelle, centrale, semble se séparer, feint de se séparer de sa source et se constituer en réalité. » (page 48) Ma pensée conçoit un monde qui est bien celui qui s’étale sous mes yeux mais mon jugement de réalité se combinant à une affirmation de vérité, cette véritable appropriation, cette usurpation d’autorité, m’égare. Ce monde est ‘comme’ un jeu : et moi je veux en faire ma propriété privée, pire, mon fond de commerce, que je préfère le genre économique ou le genre idéologique pour flatter la partialité d’un jugement aberrant. C’est toujours à cette déficience que Jourdain voulait en venir finalement. Mais ni la pensée ni les émotions ne sont mauvaises en soi, bien au contraire, elles sont l’expression de la vie même : « On peut très bien imaginer être en colère sans que la colère vous mette la main dessus… C’est évidemment parce que l’émotion accapare leur identité et qu’ils s’identifient corps et âme à cette émotion. Ils perdent le contact avec eux-mêmes. Mais ce qu’il faut savoir c’est que ce qu’il y a de vicieux n’est pas le propre de la colère ou de l’émotion, c’est notre traitement de la colère et de l’émotion… Quand j’ai du chagrin, je ne fais pas semblant d’avoir du chagrin. Mais il faut bien dire que ça concerne la fluidité du jeu ; ça fait mal mais ça ne menace ni l’intégrité, ni la qualité de ce que je suis, ni ma perception. Je reste intact. Intègre, intact et propre. Et non possédé. Ce qui ne veut pas dire que je ne vais pas souffrir… » (page 57) Si je manque au bon exercice de ma condition amphibolique de créateur créé, ce qui veut dire responsable d’un geste dont la finalité n’est pas la seule égoïstement mienne, je manque tout, je gâte tout, je « massacre toute la création » dira-t-il… Parce que ma matière première, la ‘donnée immédiate’, il le précise : « … cette donnée sensible, c’est de l’ange… c’est une forme très haute et très mystérieuse de l’intériorité ; nous soufflons dans de l’ange pour faire de la réalité terrestre. » (page 85) L’existenciation ne se produit pas par moi, mais c’est moi l’agent de l’unique, incomparable événement-monde où les idées accèdent à réalité perceptible et expérimentable à l’homme vivant conscient. Cela arrive maintenant. Il y a de l’Esprit pur – comme tel absolument inconnaissable – et mise en ‘je’, mise en jeu en un moi-monde qui se conjugue au présent de mon activité personnelle de conscience. « Je crois que la création jaillit du tréfonds de nous-mêmes, d’instant en instant. Elle est tout à fait cohérente et homogène mais sa source est l’esprit, et après ça on procède à une tentative d’explication, de rationalisation des choses qui est entièrement fausse… Le projet initial, qu’on peut qualifier de projet divin, est cohérent, et son origine est spirituelle. Toute explication de caractère déterministe est entièrement fausse. » (page 95) Evidemment c’est tout un programme de connaissance, de découverte philosophique comme telle, et nul n’est dispensé de faire le boulot pour y voir clair ; mais voilà, à la lumière d’une véritable foudre, d’un perpétuel éblouissement dont la vérité est sempiternellement à conquérir sur les puissances d’aveuglement ! C’est comme un grand-œuvre humano-divin, et toute la difficulté à en prendre l’exacte mesure provient sans doute de sa démesure même, ce n’est pas peu dire…

L’explication vient dans les derniers chapitres du livre, une explication qu’on retrouve dans tous les derniers ouvrages de Stephen Jourdain, qu’il faut lire et relire, peser mot après mot, et vérifier. Il revient à chacun de le faire pour soi-même, de faire honneur à cet ‘Esprit pur’ qui anime chacun. Je le cite brièvement ici : « Dans la strate première, fondamentale, de la conception (…) l’idée qui pulse du tréfonds est une… La deuxième strate est la strate du jugement où ces idées sont associées… Puis il y a une troisième strate, celle du raisonnement et de la logique, qui associe ces associations d’idées, ces associations de concepts… Le jugement va devenir pervers quand le caractère de véracité va faire du jugement un jugement affirmatif, caractère qui ne doit apparaître que dans la strate du raisonnement et qui se manifeste par l’intuition logique… unique manifestation humaine de vérité… Les choses se gâtent quand, à la suite d’une maladresse… le caractère de véracité est comme déraciné de son territoire habituel, c’est-à-dire quand la strate du raisonnement vient intempestivement se mêler à la strate qui lui est antérieure, la strate du jugement… » (page 143) Attention, il n’est pas question ici de jeter le bébé avec l’eau du bain, de contester la logique dans son ensemble : c’est son mésusage qui est défectueux, une confusion des opérations en cours de la ‘création’ du monde même ! C’est ainsi que Stephen Jourdain prend ouvertement la défense du ‘donc’, mais celui de syllogismes imparables qui illustrent proprement le génie humain et son intelligence, pas celui des conclusions hasardeuses d’une ‘raison pure’ qui vise des vérités fallacieuses, des ‘vues de l’esprit’ comme on dit à tort et à raison parce qu’elles n’épousent aucune sorte de réalité. (page 147) J’ai aimé aussi, je ne puis m’empêcher de le citer, cet autre beau paradoxe : que ce n’est ni l’enfant ni le sauvage qui accèdent ‘primitivement’, ‘originellement’ à une vérité d’innocence ! L’enfant est accueilli déjà dans les bras de sa mère par une culture entièrement polluée de préjugés insidieux : tout le travail est à faire en adulte averti, si ‘cela’ vous convoque un jour contre l’emprise de l’ordre établi. Vient alors en toutes dernières pages cette curieuse histoire que Stephen Jourdain intitule « le coup du marronnier ». C’est un souvenir personnel, un souvenir d’enfance, ce marronnier présent au beau milieu d’une cour, plénitude d’expérience unie gâchée d’un jugement soudain : ce marronnier est là seul, donc unique, et sans autre présence possible – jugement de réalité exclusive, de véracité usurpée, de subversion finalement de la simple création divine. C’est dit ainsi : « … le monde est un jugement de Dieu et nous passons notre vie, en fait, à raisonner sur ce jugement, donc à l’incorporer dans un jugement personnel et, à partir de là, nous massacrons tout. Je pense que le jugement de Dieu, ce que nous appelons ‘monde’, est soigneusement à dissocier de tout ce que nous savons à propos du monde… Je pense que dès l’instant où il y a perception, dès l’instant où il y a conscience, le jugement de Dieu est là… Nous sommes dans la lumière rationnelle, et cette lumière rationnelle ne pervertit rien, chose inouïe ! Tout d’un coup, je tire une conclusion personnelle qui paraît tout à fait légitime : s’il y a un unique marronnier dans ma cour il n’y a pas autre chose… Cela tombe sous le sens, et pourtant j’ai commis un impair essentiellement dramatique, j’ai commis la pire faute qui puisse se faire… » C’est tout simplement dit, clairement, et bien peu de mots y ont suffi. Reste quoi alors, quoi faire ? Vérifier, ai-je dit un peu plus haut, je crois, oui, que c’est ça : Stephen Jourdain voulait nous convaincre de vérifier ce qu’il avait découvert, réalisé, parce que c’est notre trésor commun, et notre salut.

Il ne serait pas nécessaire d’écrire des discours savants pour le démontrer : un peu d’adresse ou d’habileté suffirait, et c’est ce qu’il dit au tout début de ce livre. Mais tout le monde s’en fout, semble-t-il, et ça aussi je l’ai souvent entendu dire par mon ami ! D’ailleurs le livre se termine par un propos étrange. Sur le ‘coup du marronnier’, Charles Antoni avoue son incompréhension du moment (mais c’était il y a vingt ans !) et Stephen Jourdain dit laconiquement : « Il y a moi, et chacun vit ça… » comme pour dire que chacun vit suivant ce qui lui est donné de vivre – cette splendeur ! – et vit, et trahit, et poursuit ces voies mensongères sans se poser la moindre question, ou en répétant les mots creux de croyances indues. Ces cent cinquante pages sont là pour nous rappeler qu’il est une vérité et une délivrance qui nous convoquent du fond le plus précieux de notre humanité, au prix d’éclaircissements délicats, d’efforts peut-être d’une intelligence longtemps tendue vers ces discernements, d’une catharsis, une purification comme disaient les Anciens, et à terme, une désaliénation totale. Il faut pourtant s’y rendre soi-même, le choisir, le vouloir… C’est de la Valeur qu’il s’agit, qui se confond avec notre existence même, du Sens qu’elle veut rayonner, de ce destin qu’il importe par dessus tout d’accomplir.