Vérité du Romantisme

C’est le pianiste américain Van Cliburn qui aurait comparé la musique au « souffle de Dieu ». Et c’est ce que j’éprouve souvent en écoutant les musiques romantiques, autant celle du premier Romantisme, en commençant par Beethoven, que celle qui s’éteint au crépuscule glorieux de la Nuit Transfigurée. Mais ma première intention, les premières lignes de cet article, voulaient rappeler à la fois le génie incomparable de Schubert et la grâce de ses plus grands interprètes, dernièrement Maria-João Pires. Je voulais répéter à quel point je l’estime une grande pianiste, et une grande artiste, par le choix d’oeuvres du ‘dernier’ Schubert (Deutsche Grammophon 2013) qu’elle justifie de paroles magnifiques, et du ‘dernier’ Chopin (Deutsche Grammophon 2008) qu’elle a servi toute sa vie avec une rare prédilection. La composition d’une musique devenue comparable au « souffle de Dieu », c’est sans doute la plus haute vérité du Romantisme, sa première vérité en art. On aurait tort de s’y limiter. Je l’ai peu écrit. Le Romantisme dans tout son ensemble et toutes ses voix résonne pour moi comme la gnose étouffée ou inaboutie d’un siècle bien éloigné de nous désormais. Autant par l’histoire que par ses idées, même les plus grandes, tombées peu à peu dans l’oubli et souvent déclarées obsolètes. Pour y réfléchir, je suis revenu au livre de Georges Gusdorf (L’homme romantique Payot 1984) qui a proposé de savantes études de cet élan de civilisation et établi les convergences d’un mouvement littéraire, d’une école philosophique, d’un effort sans précédent pour fonder un humanisme d’avenir. Mais tant de richesse provoque fatalement autant de confusion.

Au chapitre musical, je m’y tiens d’abord, la seule écoute de la dernière sonate (édition posthume D960) de Schubert, comme la joue Maria-João Pires, démontre mieux que tous les mots pour le dire. Il y a une unité de ton dans cette interprétation, grave, intériorisée, qui réunit dans la même méditation les balancements de la marche hallucinée du moderato initial et les gaietés feintes du rondo final. Il s’en dégage ainsi une expression permanente de recueillement – certains y reconnaîtront une tonalité funèbre – qui est pour moi la marque d’une spiritualité profondément éprouvée ici, délivrée en une incomparable, unique poésie musicale. C’est à la fois un sommet de science pianistique et d’intelligence artistique. Maria-João Pires parle de « rencontrer tout simplement » le ‘morceau’ de musique et c’est trop de modestie de sa part ; c’est également erroné. L’interprétation musicale exige plus qu’une simple rencontre, comme le mot l’indique assez clairement. C’est ainsi que je n’oublie pas l’interprétation d’un Radu Lupu que j’ai déjà cité, très volontaire, virile, comme un déni opposé au pressentiment de la mort, aux négligences et à la frivolité du public. J’aime ces deux interprétations et je les recommande toutes deux. Le contenu de cette dernière sonate de Schubert (D 960) est inépuisable comme le mystère même de la vie et de la mort, du sentiment que l’homme peut en éprouver, et quand cet homme est Schubert… Je renverrais volontiers aussi à mes articles sur Sergiu Celibidache et sa surprenante assertion : « La musique n’est rien… » Surtout sa remarque si souvent répétée : « La musique n’est pas belle, elle est vraie… » C’est une opinion et un sentiment très singuliers qui s’expriment là et j’ai bien laissé entendre que je les partageais. Je résume : la musique est un art qui échappe entièrement à toute prise objective, et le propre d’une interprétation ‘fidèle’ est de nous faire entendre cet inouï qui a retenti dans l’intériorité profondeur du compositeur, et je prendrai le risque de dire : en son âme, au secret de son intimité existentielle, vécue. Il y a bien d’une part cette partition, avec sa possible lecture ‘objective’, des sortes de hiéroglyphes alignés sur du papier, je n’en disconviens pas, ces notes ne pouvant certes pas se confondre entre elles, ni les fameux tempi comme ils sont le plus souvent précisés ; et il y a aussi l’instrument lui-même, sa sonorité propre, là encore c’est évident ; et finalement la technique de l’interprète, le résultat de son apprentissage. Les élèves de Chopin n’ont pas appris à jouer comme les élèves de Liszt, c’est déjà un exemple frappant : et il existe une école allemande, une école russe, une école française etc… Chez nous précisément, qu’on pense maintenant au piano de Cortot, qui s’est d’ailleurs fort justement exprimé à ce sujet, au piano de Marguerite Long qui avait reçu ses leçons de Fauré, à celui de Perlemuter qui avait été conseillé par Ravel et j’en passe… en évitant de citer des contemporains qui restent toujours très jaloux les uns des autres. Quelle serait donc, suivant mon sentiment personnel, une interprétation fidèle du ‘dernier’ Schubert et du ‘dernier’ Chopin ? Et pourquoi l’avoir cité ici, l’art inimitable de Maria-João Pires  ? Parce qu’il aura fallu trouver la parole, l’émission la plus appropriée du message musical qui exprime une intériorité parvenue à sa plus riche profondeur, à son rayonnement unique, à cette vérité qui résonne au-delà des mots habituellement entendus, une résonnance cette fois qui s’entende par consonnance de la voix à jamais tue du compositeur et celle, toujours vivante, de l’interprète. Et un souvenir de ces modèles « qui n’ont pas connu l’odeur de l’existence » comme le croyait lui-même Celibidache. Ce à quoi parvient Maria-João Pires  avec une espèce de perfection inouïe à ce jour : l’alliance d’une singularité unique et d’une universalité infinie au coeur du même message. Beethoven parlait d’un message effusif, de cœur à cœur, et cet échange, on le sait bien, est sans recette, sans aucune méthode : c’est comme un don, peut-être une disposition, sûrement une maturité. Si c’est jamais un effort comme le croient certains, d’attention, d’éducation, reconnaissons, dans le cas particulier du musicien appliqué à son art durant tant d’années, qu’il est amplement récompensé.

J’ai dernièrement entamé de nouvelles recherches sur le Romantisme et j’ai découvert un continent bien plus vaste, un archipel  bien plus étendu que j’en avais gardé le souvenir. C’est que maintenant, et à la lumière de mes recherches actuelles, je m’aperçois que le Romantisme pose la question du sujet avec une urgence, une passion jusque là inconnue, et avec une profusion inouïe de réponses qui prennent toutes pour moi un accent nouveau. C’est même, me semble-t-il, un personnalisme avant la lettre et peut-être le premier qui se définisse ouvertement comme tel. C’est évidemment aussi, comment chacun l’admet plus facilement, un courant esthétique radicalement neuf, où la question de la beauté se trouve énoncée en des termes radicaux et inédits. Métaphysique et esthétique, c’est aussi une politique parce qu’il pose la question de la liberté, dès la Révolution française qui signe son acte de naissance, puis contre les restaurations qui suivent la chute du premier Empire, et les réactions qui tenteront tout le long du siècle d’entraver les révolutions et leurs métamorphoses. C’est vrai en France, en Allemagne, en Angleterre ou en Italie et finalement dans tous les pays d’Europe, bien que de façons très souvent fortement différenciées. J’ai entrepris de nouvelles lectures qui m’ont instruit de cette complexité et de la multiplicité des visages de ce formidable bouleversement. (1) Mais j’en retiens surtout, je le répète, l’examen à nouveaux frais de la question du moi, de la question du sens ou de la valeur de ce qu’il convient d’appeler réalité, de la question des finalités de l’existence humaine ; de même, quand les destinées de l’individu semblent nécessairement devoir s’accomplir en liaison avec celles de la cité. Telles sont les vérités du Romantisme, toujours indépassables, celles qui appellent toujours les mêmes investigations pour une impossible, peut-être, élucidation libératrice. De mes lectures, je retiens une relecture plutôt, celle de Georges Gusdorf, ses mises au point philosophiques :  » L’essence du romantisme évoque une théologie négative. En vertu de l’analogie fondamentale entre l’homme et Dieu, la théologie négative est corrélative d’une anthropologie négative. La théologie apophatique enseigne que Dieu échappe aux prises du discours et défie les figures humaines dont on voudrait le faire prisonnier. Créé à l’image de Dieu, l’homme dans sa vocation à l’infini, se dérobe à l’analyse linguistique… La réalité humaine, en sa plus haute actualité, s’ouvre en abîme sur l’insondable. Le discours usuel réduit tout ce qui est en question à la mesure de la communication analytique, par réduction en facteurs communs, c’est-à-dire par dépersonnalisation… Plus je parle de moi-même et moins j’en parle, car le discours humain, loin d’évoquer ou d’invoquer la réalité, lui tourne le dos. Si la conscience romantique se connaît elle-même comme quête à l’infini, elle ne parviendra jamais à fixer l’infini dans la clôture de l’univers du discours. » (page 70) Les citations de St Augustin, de Pascal, la mention de l’infinité de la condition humaine, voire de cette définition de l’homme débordant la somme de ses attributs me rappelle à moi le propos de Stephen Jourdain, qui est le même, que j’ai souvent mentionné et qui semble toujours inouï, irrecevable. Je constate que le nihilisme contemporain n’a pas fini d’étendre sa nuit sur la culture prétendue vivante de nos jours.

Je trouve encore cela chez Gusdorf qui me dispense ainsi de citer mes autres auteurs. « Le petit Jean-Paul Richter découvre son identité personnelle sous les espèces de la formule magique : Je suis un moi (« Ich bin eine Ich »). Le premier Ich est le moi accidentel du petit garçon de sept ans dans son individualité du moment. Le second Ich est le moi substantiel, qui se prononce lui-même dans une formulation insatisfaisante, mais grosse de l’infini. La voie négative rejette les épithètes qui dissimulent le sujet plutôt qu’elles ne le manifestent. Le moi n’est rien de ce à quoi on prétend l’identifier… La poétique romantique revient sans cesse à l’évocation du Voyageur, de l’Etranger, du Pèlerin, de l’Errant… figures de l’impossible quête du sens ; le passant garde son mystère, il a montré la nécessité de se mettre en chemin, même s’il s’agit d’un chemin sans issue. Peut-être aussi l’issue se trouve-t-elle par-delà les horizons de ce monde, là où la vie confine avec la mort. » C’est ce que j’ai écrit et tenté de démontrer dans les mille pages précédentes. Et puisque j’ai parlé ici de Schubert, je peux aussi rappeler son Voyage d’hiver, musique et poèmes mal compris parce qu’on les entend ou qu’on les lit au premier degré d’un romantisme sentimental, comme on croit à tort qu’il est par essence. Le Leierman du dernier poème de Müller, chant solitaire d’un homme perdu dans les froidures de l’hiver, que nul n’entend, est la voix même du Seul perpétuellement ignorée, négligée, méprisée, oubliée. La métaphore tout entière est saisissante. Toujours Gusdorf, un peu plus loin : « La conscience romantique, pour s’éveiller à elle-même, emprunte la voie mystérieuse des initiations. Mais la connaissance par défaut n’est pas défaut de connaissance ; la conscience de soi doit sortir renforcée de l’épreuve, et même si elle ne sort pas d’une épreuve impossible à surmonter, elle témoigne par son échec aux dimensions existentielles de la réalité. Il n’est pas inutile d’annoncer aux hommes du commun, au commun des hommes que le monde dans lequel ils vivent n’est que le décor illusoire d’une illusion d’existence. La destinée spirituelle de l’individu est un drame dont il est lui-même l’enjeu ; mais le sens de ce drame échappe à la plupart, incapables de percevoir les dimensions de la surréalité qui s’annonce à eux à travers la réalité. Le négativisme, l’irréalisme romantique sont l’école du réalisme authentique, lequel est un surréalisme ; ceux d’entre les hommes qui ne le savent pas demeureront des morts vivants ; ils suivent le parcours de leur vie en état de somnambulisme, inconscients des abîmes qu’ils frôlent. L’anthropologie négative consacre l’inversion romantique des priorités, qui permet le nouveau départ de la vie spirituelle… » (page 74) Et Gusdorf d’évoquer une proximité avec la spiritualité orientale, les gnoses précédant le premier christianisme impérial, constantinien, en réalité le christianisme qui s’était d’abord révélé comme une gnose, rapidement déformée et trahie par le courant paulinien et ses successeurs. Ce serait trop long à dire dans ce contexte et je ne poursuivrai pas. J’ai abordé l’ensemble de ces questions avec suffisamment de précisions déjà et j’y reviendrai. Prochainement je reposerai la question de la contestation radicale de toute philosophie, de la réponse orientale (qui est un anti-personnalisme !) et de la possible définition d’une gnose pour les temps qui viennent. Si toutefois l’on veut bien croire à la naissance d’une aurore en ce temps de détresse si manifeste.

(1) Je recommande la consultation du Dictionnaire du Romantisme (sous la direction d’Alain Vaillant) aux Editions du CNRS, 2012. En format de poche, l’inédit de Claude Millet : Le Romantisme (2008) Récemment, le travail philosophique d’André Stanguennec chez Vrin : La philosophie romantique allemande (2013)

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