La Gnose, ‘parole décapante’ ou vérité qui n’est… (1)

Cet article, qui se développera par étapes, je lui ai choisi un titre quelque peu énigmatique mais je m’en expliquerai bientôt. On sait déjà que la définition d’une gnose contemporaine, comme je la propose, est une anti-idéologie déclarée, une invitation à l’expérience directe, à la vérification, personnelles. Parole décapante donc, intellectuellement ; vérité qui n’est… qui ne peut être exclusivement conceptuelle, énoncée et close en ces termes-là. Et tout ce qui suit, j’espère, en sera une ample illustration. Je reviens d’abord à un texte de Stephen Jourdain, Dialogue de la Vierge, de 1997 (1), que j’ai récemment relu, jamais cité. Je reviens aussi, d’abord, sur cette condamnation formelle et réitérée du préjugé anti-personnel : « … antipersonnel (plus dangereux que les mines du même nom), anti-moi, anti-homme. Je pourrais ajouter anti-sujet. Identifiant – réduisant honteusement – le sujet à son attribut, à sa détermination, la personne à la ‘petite personne’, (stigmatisée sous ce nom, fort justement, par nos aïeux), c’est-à-dire à l’adulation de nos caractéristiques les plus superficielles et flatteuses, biffant d’un trait de plume dédaigneux cette ultime culmination du sens : moi, qui pose que l’illusion est l’âme personnelle, l’âme créaturielle… Les partisans du préjugé anti-personnel semblent légion… Comment n’aperçoivent-ils pas que l’axe insistant de leur discours – un moi impersonnel – est un non-sens pur, paré des habits rassurants du verbe devenu verbiage ? L’éveil est l’accession à la réalité infinie de l’âme. De tout temps ‘âme’ a signifié âme personnelle. L’âme est l’essence spirituelle et p-e-r-s-o-n-n-e-l-l-e d’un homme. »

Ce concept d’éveil, si important chez Jourdain, l’événement le plus important de sa vie comme il l’a souvent attesté, ‘non-événement’ aussi puisqu’il a reconnu lui-même qu’il était simple accès à soi, purement, non frelaté, non contaminé de considérations idéologiques ou d’affectations psychologiques douteuses comme les cultive la ‘pensée’ contemporaine. Cet éveil-là est inconnu de tout le discours philosophique occidental : c’est que l’éveil ne peut pas vraiment faire l’objet d’un discours, c’est ‘moi’ tout vif, s’auto-engendrant lui-même par l’activité de son propre esprit. Alors comment dire ‘cela’ ? « L’éveil-objet est une imposture, une hallucination. L’éveil, c’est moi… L’éveil-lui est une imposture, une hallucination. L’éveil, c’est moi… L’éveil en tant que me contraignant, en tant que prétendant infléchir, diriger le cours des choses de ma vie, est une imposture, une hallucination. L’éveil c’est moi… » C’est une mise en relation explicite avec l’esprit pur, ou Dieu si l’on préfère, qui peut nous faire comprendre cette réalité à ce point vivante, qui se confond avec nous-même au point de passer inaperçue – « La relation entre l’esprit pur et ‘mon esprit’ pouvant être évoquée plus poétiquement comme celle qui unit la source et l’eau qui jaillit d’elle, à condition que la source puisse à tout instant sommer avec succès le flot qu’elle génère de faire retour en elle… Une autre manière plus décisive d’évoquer cette même relation est de dire que ‘mon esprit’ est la pure imagination de l’esprit pur ou âme… » Ce qu’il faut bien appeler une ex-plication, plus détaillée, vient quelques lignes plus loin : « Que trouve-t-on dans ‘mon esprit’ dans ‘un esprit’ ? On y trouve un sujet qu’on doit qualifier de second relativement à ce sujet premier qu’est l’esprit pur, et qu’on peut ultimement se représenter comme la résurgence du sujet premier… Ce sujet et ses actes déterminent une sorte de milieu spirituel où ils semblent s’inscrire, souvent passivement… produits intellectuels et produits imagés : l’image mentale est omni-présente dans le monde intérieur, et l’on doit même dire que celui-ci est une image mentale… (et) il est un troisième personnage, remarquablement discret, du monde intérieur, l’impression qualitative signifiante, ayant généralement  valeur de ‘climat’, d’ambiance. » Quelques pages un peu plus loin encore, cette définition de ce que j’ai choisi d’appeler une ‘gnose’, à la fois étreinte affective et intellectuelle de soi par soi-même, que les mots peuvent désigner mais qu’ils n’étreignent pas au point de la définir tout à fait, de l’enfermer  dans une logique catégorique : « La première mesure de sauvegarde prise par l’éveil est de récuser l’écho qu’il induit dans l’intelligence d’un homme. J’ai de bonnes raisons de considérer que cette connaissance suprême est substantiellement engagée dans les concepts qui forment cet écho et qui la nomment. Si tel était le cas, je devrais dire que la première mesure de sauvegarde de sa propre intégrité prise par ce que je nomme ‘éveil’ consiste en une annihilation de lui-même. L’éveil, par essence, est renoncement à son essence. » Une gnose, oui, à ce point qualifiée, spécifiée, et cette différence-là dite finalement : « De la philosophie ? Cela fait cinquante ans que je me déshabille de la connaissance suprême, et c’est l’unique raison pour laquelle je puis, sans rougir ni mentir, affirmer : Je sais. » La question que je devrai nécessairement me poser à nouveau sera celle ci : l’art sera-t-il mieux habilité, et lui seul peut-être à dire ce nouveau monde, à le raconter dans une logique étrangère à toutes celles qui régissent la connaissance ordonnée, utilitaire ?

Maintenant, tous ceux qui persistent à inscrire le nom de Stephen Jourdain parmi les exemples d’un non-dualisme déclaré ne savent tout simplement pas de quoi ils parlent. Pire : ils n’ont aucun accès à la découverte, à la compréhension de ce qui s’est exprimé dans ces quelques mots rapportés plus haut ; de cela ils sont incapables. Ils vont donc parler de Stephen Jourdain, qui suscite leur étonnement ou leur admiration, parfois aussi leur mépris, mais jamais ils ne vont citer non plus ce qu’il dit, jamais ils ne vont le répéter pour l’approuver ou le contester, parce qu’ils sont incapables de l’éprouver. Ils ne savent tout simplement pas de quoi parle Stephen Jourdain ! Qui sait, ils ne l’ont peut-être pas lu non plus ! Tout au plus vont-ils s’étonner passagèrement, s’épater plutôt, avant de retourner à leurs distractions habituelles. Et voilà tout ce qui arrive ! Les paradoxes sont forts, il est vrai ! C’est bien à la philosophie qu’il revient de les dire tous et de les surmonter, de faire en sorte que ces apories infracassables ne soient pas non plus mortelles pour l’esprit et celui-même qu’il enfante à chaque instant : moi ! Je vais, de plus en plus souvent, systématiquement, étroitement toutes les fois que je le pourrai, associer l’enseignement de Stephen Jourdain à celui de Michel Henry. La révélation en un seul cri, à l’état le plus pur, et une gnoséologie très minutieuse, très savante. Autant que je le pourrai, parce que l’un est un libre penseur au sens propre, qui se réfère à une expérience entièrement personnelle, subjective, qu’il évoque dans une langue poétique des plus subtiles mais toujours simple et accessible ; l’autre, un philosophe professionnel jamais préoccupé de toucher le grand public, qui s’est presque toute sa vie exprimé sur des sujets de philosophie pure, spécialisée, dans une histoire le plus souvent connue des seuls experts universitaires. Mais les deux se rejoignent dans la même ‘défense et illustration’ du sujet pur et vivant, existentiellement engagé, ici dans ce monde, et en-deçà, bien en-deçà, dans l’auto-affection d’un Absolu désireux de se connaître – au péril même de sa condition. Chez l’un comme l’autre la découverte passe par une critique radicale du réalisme, celle-ci équivalant pour ainsi dire à la découverte de soi comme source ou agent, première personne, créature : inexplicablement, une thématique qui n’est aussi profondément explorée que par eux seuls, ou comme je l’ai dit dernièrement, ouverte à peine depuis le premier Romantisme, quand le sujet s’est connu réellement au cœur de la création vivante, effective, ici maintenant – en ajoutant ‘personnellement’ comme l’écrit Stephen Jourdain qui y insistait tant. Vérité qui n’est… vérité qui naît contre tous les dogmes du passé, qui n’a jamais été ignorée non plus, je crois, une longue histoire qui reste toujours à écrire.

(1) Texte publié dans Voyage au centre de soi (Editions Accarias, L’Originel, 2000)

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