La Gnose, ‘parole décapante’ ou vérité qui n’est… (2)

La ‘leçon’ de Stephen Jourdain, qui peut fonder une gnose contemporaine, s’articule en plusieurs chapitres qu’on peut aisément résumer, et il le fait très bien lui-même ; qui s’ agrègent tous en un unique enseignement qui rappelle d’un côté celui, plus traditionnel, du ‘réalisme des essences’ et d’un autre côté celui, tout à fait contemporain, d’un ‘personnalisme’ parfaitement radical. J’oserais dire : « un essentialisme existentialiste », non pour le plaisir de faire sonner des mots ronflants mais pour pointer des incises philosophiques capitales, et surtout paradoxales ! Je vais citer une fois de plus des extraits de ce Journal d’un agent immobilier fou, (1) en réalité des carnets qu’il transportait partout avec lui et qu’il utilisait parfois pour synthétiser son propre enseignement rendu ainsi accessible, didactique, mais à qui veut s’appliquer à le lire attentivement. D’autant que ce petit texte développe plusieurs perspectives, avec des recoupements qui ne sont pas aisément décelables, sans doute à la suite d’un rassemblement de notes et questions éparses. Mais les clefs sont toujours les mêmes, qu’il faut toutefois manier avec d’infinies précautions : l’esprit, la conscience, moi, la création. Tout se joue à la croisée de ces quelques mots : concepts, expression d’une rationalité, oui, mais surtout photographie voulue la plus précise possible du « jeu » que « la Déité se donne » comme Silesius l’avait écrit jadis dans ses distiques du Pèlerin Chérubinique.

… l’esprit est connaissance pure, connaissance souveraine ; l’objet connu est l’Idée, qui est de même nature que lui ; c’est une connaissance directe et parfaite ; l’esprit voit en sa propre substance, jusqu’au tréfonds de celle-ci… et il n’est rien, dans la soi-disant extériorité relative du plan de l’Idée, qui ne soit en vérité contenu dans ce plan.

… dans le pur présent où je vois l’arbre et ne le pense pas encore, l’arbre est une perception de mon âme et, de quelque façon, une Idée ; il me faut étudier le processus au terme duquel cette perception de l’âme, cette vraie Idée, se dégrade en une idée de type intellectuel, c’est-à-dire sans doute en un concept… (2)

… l’Idée arbre et le concept arbre, sont-ils bien comme je le pressens, d’une nature radicalement différente ?

… l’idée de type intellectuelle, que j’identifie momentanément au concept, doit postuler l’existence d’une extériorité spirituelle, je veux dire se définissant par rapport à ce que je nomme mon esprit ; ce qui revient à évoquer la mise en place de cette hallucination : un réel étranger tant à la nature de l’esprit qu’à son impulsion, un réel objectif extérieur, un réel autonome se fondant en soi hors de moi.

… je note que ce réel hallucinatoire peut être simplement conçu, et dans ce cas, les dommages intimes qui s’ensuivent sont limités : ou alors, conçu et senti, et alors il s’agit d’une dévastation interne.

La problématique philosophique se trouve ici développée en très peu de mots : elle est à la fois énorme et parfaitement saisissable du même regard, le temps de cette courte lecture. Comme je l’ai écrit souvent, le scénario est simple. Il y a de l’esprit pur ; nullement toutefois une réalité impersonnelle, inerte, ‘charbonneuse’ mais quelqu’un pour en attester, apparaissant dans la lecture de ces réalités spirituelles, dans leur réitération au sein d’une unique conscience qui se nomme ‘moi’. Bien entendu il s’agit de chaque moi vivant-conscient au monde, au prix de sa lucidité, comme sa plus haute responsabilité personnelle de connaissant : on l’écrira aussi bien co(n)naissant ! On s’aperçoit aussitôt que la mise en place de ce scénario de création (parce qu’il y a ‘deux’ maintenant, conjugaison d’un universel et d’un indivuel qui se sont différenciés tout en demeurant unis dans l’identité insécable de l’esprit pur) favorise l’éclosion immédiate d’un nouveau régime de connaissance, la rationalité, elle-même déterminant ses propres règles, ou catégorisant, autorisant un nouveau régime d’affirmation réaliste fondé sur l’affirmation, la séparation ontique de ses représentations. Un unique flux capable d’engendrer des tourbillons, des bouillonnements, une écume bien plus manifeste que le courant transparent d’une première création dépourvue d’imagerie aux contours marqués. Je tiens à insister sur l’avertissement donné dans la dernière proposition : il y a une démarche imaginaire autorisée, légitime, qui est la conception de l’objet de conscience, et une démarche hallucinatoire aux conséquences ‘dévastatrices’ : la sensation d’une objectivité opposable à moi-même, étrangère, bientôt menaçante. Cette sensation-là et son rôle dans la formation d’une pensée qu’il faudra ré-examiner de plus près.

… je note que, en apparence au moins, ce que perçoit l’âme est sans rapport aucun, sans rapport possible, non seulement avec cette écume de l’illusion que sont les concepts dits autrefois abstraits (tels que beauté, devoir, justice) mais également avec les concepts fondamentaux (les catégories fondamentales de l’entendement !) – à l’exception très étrangement, vraiment, d’une poignée d’entre eux : réalité, moi, être, conscience.

… comment la rigueur propre à la logique, au raisonnement, peut-elle être présente 1/ dans ces perceptions de l’âme si différentes des concepts traditionnels 2/ dans la prise de conscience concrète, directe, de l’esprit par l’intelligence – dans l’acte de conscience ?

… la conscience est une connaissance spirituelle concrète, immédiate qui, par essence, se connaît elle-même ; d’après ce que j’ai avancé la conscience ne pourrait se mettre en place que par la grâce d’une poignée de concepts ayant mystérieusement survécu à l’immersion dans le feu conscient !

… je dois faire l’hypothèse que les lois logiques sont à l’oeuvre dans la conscience consciente d’elle-même ; cependant, ce qui saute aux yeux, c’est que cette lumière, fondement absolu de toute expérience, est d’abord transgression de ces mêmes lois : ici, une chose est plus qu’elle-même, ici une chose est sans cause d’elle-même.

… je prends l’exemple de la loi d’identité : A = A ; la conscience écrit : A > A

… il me semble distinguer ceci : la lumière rationnelle s’épanche dans la lumière de la conscience dans l’instant où l’homme terrestre, par la grâce du concept conscience (moi-suis-esprit-valeur infinie) prend conscience de la conscience, la réitère.

… j’incline à penser que je suis est une évidence logique … j’incline à penser que je suis, évidence logique, porte concrètement en son sein l’infinité des évidences logiques.

… selon moi encore, le sens prêté initialement au mot qui sera pivot de réflexion, provient de l’intuition pure et non d’un mouvement discursif ; ce sens doit être considéré comme parfaitement éclairé et juste.

… l’éveil, perception ultime, possède ultimement les caractères de clarté et de distinction.

… je discerne clairement le jeu de l’intuition rationnelle dans ce versant majeur de « l’éveil » qu’est la prise de conscience/révélation je suis ! ; il me faut comprendre la place de la rationalité dans l’entièreté de « l’éveil ».

… « l’éveil » n’est pas de ce monde…

… « l’éveil » est une potentialité de l’esprit pur…

… « l’éveil » n’appartient pas à l’ordre du sentiment, l’ultime rencontre avec soi ne peut être évoquée en termes de présence ; « l’éveil » appartient à l’ordre de l’intellection.

… Je suis, c’est la collision de « je suis » et de « je suis » – ou plutôt l’étincelle née de cette collision ; l’identité stricte de l’idée je suis et de la réalité je suis…

 … se rencontrer, c’est rencontrer une Idée : l’Idée se

… je me demande s’il ne serait pas plus juste d’évoquer la rencontre d’une Idée avec elle-même : à perte de vue, la substance spirituelle face à elle-même.

Cette combinatoire, amphibolie d’un esprit pur et d’une activité rationnelle : c’est notre problème de vie. Comment s’associent-ils, comment s’enrichissent-ils mutuellement pour créer, comment le second peut-il parvenir à pervertir le premier ? L’éveil, on s’en aperçoit ici, est le clair discernement, ultimement libérateur, entre la première création qui anime le monde entier comme moi-même (mais une simple imagination en une imagination, associant encore bien que sans les confondre l’intention du créateur et le geste de la créature agent – moi !) et la seconde création où la créature  prend l’initiative d’une nouvelle composition d’images obéissant à ses propres règles, à laquelle elle va confier le règne unique d’une exclusive réalité. Mais il s’agit, d’après Stephen Jourdain, d’une ‘simple’ (encore ! mais si ‘simple’ ?) opération logique, d’une usurpation d’autorité consistant en une affirmation, sorte de figement intellectuel, dérivation de sens, comme le bras d’une rivière qui se détourne et se referme lui-même en une artificielle identité lacustre ! L’éveil par contre autorise, engendre cette dualité pour favoriser l’apparion d’un ‘paradis’. Et toujours à la condition qu’il demeure ce geste de discernement, de libération, de préservation, toujours alerte, vigilant, sans doute indéfiniment répété, prompt : le geste qui sauve, et dans cette préservation du monde, qui ‘exhausse’, nous allons le voir aussi plus loin. Mais les deux propositions que j’ai gardées ici en fin de citation, celle que j’ai relevée en rouge surtout, expriment toute l’originalité de cet enseignement – dans ce cas, autant dire une Révélation ! Mais parce que c’est un spiritualisme sans concession, il excite toujours réserves et incrédulité – à chacun donc d’opérer ses propres vérifications, suivant l’authenticité et la vigueur de sa curiosité philosophique, de sa passion. La formule « l’Idée se » pourrait prêter à confusion, provoquer cette croyance en la disparition de moi. Tout au contraire, la réitération exige la dualité d’une réflection – je choisis une nouvelle fois de l’écrire ainsi – et c’est une personne, un ego, qui l’atteste par sa di(f)férence. Les mots sont précis lorsque se révèle la vérité intime contenue par leur littéralité. J’ai voulu aussi souligner le propos qui exclut tout sentimentalisme : loin de toute ‘mystique’ donc, de tout ‘romantisme’ ? C’est à voir, et aussi à ‘vérifier’ : quel est en effet l’aboutissement, je dirai ici l’accomplissement d’une intelligence parvenue à la perfection de toute son expression – sûrement pas un rationalisme étriqué, sûrement pas un matérialisme, qui sont l’un et l’autre des impasses où cette même intelligence en vient fatalement à se confronter aux situations absurdes du nihilisme et du désespoir qu’elle engendre. C’est à travers une impression, un sentiment que l’essentiel se confie à lui-même, expérience qui est cœur du Romantisme par exemple – je l’ai écrit dernièrement… C’est néanmoins, incontestablement, une voie de connaissance qui s’expose ici ; l’intelligence en est l’outil principal et si on peut parler d’un geste, c’est par métaphore, parce que c’est d’un acte d’intelligence pure qu’il s’agit. Comme s’apercevoir, ce que ce mot dit si bien ! Quand il arrive que la découverte de l’esprit pur oeuvrant à sa propre co(n)naissance délivre seul les plus éblouissantes lumières de son auto-révélation souveraine. « Seul » parvenu au «  »Seul » dans l’épreuve et la célébration de cette unique vie modulée d’une myriade de traits ‘personnels’.

(1) On le trouve dans le livre publié en 2000 : Voyage au centre de soi, (L’Originel-Accarias) J’ai rappelé dernièrement que les termes de cette thématique se trouvaient à nouveau explicités dans les entretiens accordés à Charles Antoni, récemment publiés : Le miracle d’être et La parole décapante. Prochainement, j’évoquerai également Les Entretiens de La Bourboule que Stephen Jourdain m’avait accordés en 2000 et 2001, un autre exposé de cette pensée exceptionnelle.

(2) Ce passage sur l’idée d’arbre et le concept d’arbre nous renvoie au « coup du marronnier » rappelé dans La parole décapante, et que j’ai amplement souligné. Pour moi, la plus haute découverte qui puisse s’accomplir en philosophie zététique.