Le Requiem de Berlioz à St Denis

Je viens d’écouter une nouvelle fois l’extraordinaire interprétation du Requiem de Berlioz à St-Denis, prise de son et d’image provenant du festival d’été de l’an dernier, plusieurs fois programmée ces dernières semaines sur Mezzo et Mezzo Live HD (1). Un de mes amis s’est étonné que je ne cite pas l’événement lors de ma dernière publication sur le Romantisme. J’y insistais pourtant sur le romantisme musical, rappelant celui des ultimes créations de Schubert et Chopin – en fait, cette fois, l’occasion de saluer l’art de Maria João Pires – délaissant ce Berlioz que nous venions d’avoir le bonheur de réentendre ces jours-ci. C’est que, je l’avoue tout net, il m’est impossible de trouver les mots justes pour qualifier la force et l’intensité de ce Berlioz parvenu à son acmé et libérant toute la prodigieuse richesse de son univers poétique et de sa spiritualité. Oui, qu’en dire ? Mais c’est peut-être une difficulté qui mérite d’être interrogée, l’occasion d’une nouvelle méditation.

Le premier rappel sera purement historique. Berlioz appartient à la génération qui a imposé le romantisme français. On parle de sa probable origine rousseauiste, de l’incontestable paternité du voyageur Chateaubriand, mais c’est la génération suivant l’effondrement de l’Empire qui marque de son empreinte cet avènement – qu’on se souvienne des Confessions d’un enfant du siècle de Musset. Ne pas oublier simplement ceci, un peu plus tard : 1830, l’année de la révolution qui balaie la Restauration des Bourbons, c’est aussi l’année de la bataille d’Hernani qui voit le triomphe de Victor Hugo (il n’a que 28 ans !) et c’est l’année de la création dans la salle du Conservatoire de Musique de Paris de la Symphonie Fantastique. Si le triomphe de l’un fait long feu, comme l’on sait, le succès de Berlioz en France ne sera jamais au rendez-vous. Pour exemple, le simple fait que Hugo lui-même ne prisât guère la musique de son compatriote : il avait beau protester que oui, Berlioz le rappelle dans ses Mémoires, on sait qu’il lui préférait la musique baroque, les Italiens surtout, et ce Rossini toujours préféré par les Européens de ce temps à Beethoven lui-même ! Berlioz alla chercher le succès en Angleterre, en Allemagne où il fut accueilli par Liszt, en Russie ! Lors de la célébration du Centenaire , en 1969, ce sont les Anglais qui les premiers réalisèrent une intégrale des enregistrements de toute sa musique et notamment des Troyens à Carthage. Je signale en passant que le même Colin Davis, auteur de cette intégrale à l’époque, vient de réenregistrer ce Requiem pris en concert… en Angleterre ! Le Requiem maintenant. C’est une œuvre de 1837, une commande de l’état, seul moyen d’assurer la couverture des frais énormes compte tenu du nombre de musiciens et choristes (400 lors de la création dans l’église des Invalides), et précisément Requiem ‘militaire’, autant le rappeler, pourquoi non, « à la mémoire des officiers, sous-officiers et soldats français tombés à la bataille de Constantine ». De tels accents sont  prévus dans la composition même de l’ouvrage : la présence de ce ‘chapeau chinois’, un instrument faramineux qu’on n’entend plus jamais, les roulements de tambour, à la fin, tambours crêpés de deuil pour la circonstance. Des détails, comme l’anecdote rapportée par Berlioz, que des jeunes filles trop sensibles auraient été frappées de ‘crises de nerf’ quand retentit le fracas du Dies Irae… Mais aujourd’hui ?

Il faudrait rappeler tout ce que j’ai dit du Romantisme, de cette affirmation d’une subjectivité transcendantale secrètement porteuse, elle seule faut-il souligner, de la manifestation d’esprit pur qui commande la création, une spiritualité ouvertement étrangère au Christianisme dominant. Rappeler les idées que j’ai commentées, de Sergiu Celibidache sur la musique ; son spiritualisme inédit et parfaitement irrecevable de nos jours. Pensez un peu : la Musique résonnant dans l’astral, animant le rayonnement des Idées pures ! Dit ainsi, des mots, tous les mots qu’il faut pour le dire, même, et qui n’ont jamais manqué, mais une vérité profonde qui n’est toujours pas reçue, toujours bien contestée. Je l’ai assez souvent écrit, on sait quelle idéologie commande l’art contemporain, totalitaire sans aucun doute, basée sur de prétendues sciences humaines, régnant encore partout même si elle n’a pas totalement triomphé.  Ainsi, prenons le cas d’Adams qui se réclame ouvertement du romantisme européen : il est habituellement traîné dans la boue par les critiques ! Ici je devrais donc parler de la musique seulement et de l’incroyable émotion qu’elle peut provoquer : évoquer seulement son indicibilité. Préciser donc ceci : ce ne sont pas ces mots de la messe des morts en latin, de la messe ‘catholique’ qui provoque cette émotion, à aucun moment ! Mais la musique seule. La force seule de l’art, son expression éclatante dans ce cas, pour une émotion sensible à tous ; une impression unique, au moment, qui vous arrache des larmes, et qui ne s’efface que peu à peu. Il me vient une idée : ne serait-ce pas le Requiem de Mozart qui pousse au grand jour cette nouvelle ‘inspiration’ romantique, et si on se rappelle aussi les circonstances mystérieuses de sa création, presque à l’heure même de la mort du Maître de 36 ans qui ne pourra pas l’achever. Déjà ses contemporains ne s’y étaient pas trompés, et surtout pas ces ecclésiastiques qui reprocheront à l’œuvre son humanité si pure, si éloignée des croyances figées par le dogme ! Qu’on note un peu : les Requiem qui se veulent respectueux de la lettre avant tout ne ‘passent’ pas, et je ne cite pas de nom. Si ! Le cas particulier de Bruckner quand même parce que c’est tellement surprenant : son Requiem qu’on ne joue jamais, sachant bien que ces sont ses symphonies qui véhiculent sa spiritualité, la plus haute de son temps. Mais pourtant le Requiem de Brahms, grand rival de Bruckner, le Requiem de Verdi qui veut encore affirmer l’hégémonie de la musique italienne dans ce domaine (faire oublier Rossini ?) ou, dans un tout autre ordre d’idée, ce Requiem de Fauré, beaucoup plus tard, qui veut prendre le contrepied de ses prédécesseurs romantiques. Mais tous… quoi ? L’émotion ! Pure, violente même, ouvertement provoquée comme telle, ravageuse. Je l’ai toujours dit et répété à mes amis : non seulement l’émotion irrésistible, et de la plus merveilleuse qualité, comme un spasme profond de l’esprit vivant, mais une sorte de révélation immédiate de l’authenticité de la Valeur qui porte irrévocablement le message poétique. Et des instants si forts : le Requiem de Berlioz culmine dans le Lacrymosa ; le requiem de Dvorak culmine dans le Liber scriptus ; le Requiem de Verdi culmine dans le Fons pietatis, le Requiem de Brahms culmine dans Den alles Fleisch, es ist wie gras, la prière protestante qui devait bouleverser tout le pays après la guerre de 70 ; le Requiem de Fauré culmine dans le Libera me…  Sans oublier l’incroyable ‘échelle céleste’ qui nous élève au-dessus de nous-mêmes dès le Kyrie du Requiem de Mozart ! Ce ne sont pas des démonstrations : c’est l’épreuve même à cet instant-là de ce que je suis, débordant toutes les limites de mes conditionnements, un être vivant, libre, sensible et chaleureux, capable de joie et de douleur à un point inexprimable sinon par le sentiment même qui les porte. Un être, de cette façon-là, ouvert à la transcendance qui n’est pas de philosophie mais comme l’art seul y donne accès, par le sentiment.

La joie ! Je pourrais en parler, et pour la première fois ainsi, pour dire combien elle s’associe mystérieusement à la beauté. Beethoven fut le premier à le dire explicitement, qu’on s’en souvienne (l’Hymne à la Joie de la Neuvième). Plus récemment c’est le grand maître indien Nisargadatta qui pouvait dire : « la joie est l’essence de la beauté »… Hé bien, curieusement, ici, j’ai senti cette joie s’exprimer aussi dans la musique même du Requiem de Berlioz, et comme un bonheur. Bien sûr, pour lui, il y avait la joie d’écrire ‘son’ majestueux requiem, l’espérance d’un triomphe mondain, mais j’ai senti aussi le bonheur d’écrire, de composer, la joie du Poète inondé de cette inspiration et qui parvient à ‘le’ dire. L’interprétation très analytique de John Eliot Gardiner, très fouillée, recueillie, sans aucune recherche d’effet appuyé, le révèle étonnament. Berlioz, on le sait aujourd’hui, s’appliquait beaucoup : pas de composition échevelée, emportée ; ça, c’est la légende. C’est une écriture très savante mais entièrement sienne, signée, unique, jusque dans une fugue que le grand Bach lui même aurait applaudie. Bois et cuivres y occupent une place qu’on n’a jamais entendue auparavant. On les voit même dans ce film : cette rivalité des flûtes et des trombones, cet énorme effort, et à ce point creusé dans les basses, de faire parler les contre-basses en contraste avec la légèreté des violons. Unique. Et qu’importe si les lamentations de la Marguerite de la Damnation de Faust s’y entendent comme la prémonition d’un autre chef d’oeuvre : encore une fois ce sont des sentiments ‘trop’ humains, mais de quelle qualité, inscrits dans une musique que son compositeur lui-même, peut-être, a joui d’aligner sur ces portées qu’il avait lui-même tracées !!!  D’ailleurs, c’est Tchaïkovsky et Mahler qui s’en souviendront pour leurs plus beaux élans et leurs ‘inventions’ les plus originales : Berlioz n’a pas d’héritier en France ! Cette spiritualité alliant une religiosité nouvelle à un humanisme solaire, c’est finalement chez Sibelius, à mon avis, qu’elle trouvera son ultime et plus haute expression. J’évoquais l’autre jour le romantisme crépusculaire de la Nuit Transfigurée de Schoenberg : j’aurais dû évoquer plutôt l’hymne final des Gurre Lieder, prière adressée au Soleil levant ! Chez Berlioz, ces chœurs qui chantent toujours dans les plus hautes tessitures de la voix, révélant une puissance de supplication jusque là inouïe, ce ténor exceptionnel – l’Américain Michael Spyrès – qui ne ‘crie’ pas, c’est si rare : une révélation capable d’éveiller autant de bonheur ! Berlioz avait voulu créer un climat d’une piété spécifique, alors inconnue, qui n’est peut-être pas du tout chrétienne, mais qui révèle authentiquement ce fond de sensibilité romantique qui fait de l’homme le porteur essentiel de la Valeur, son élu, dans sa dimension de créateur créé,  dimension inconcevable d’une destinée littéralement gnosique. Le seul mot que j’avancerai ici pour finir. L’essence du Romantisme.

(1) Je n’ajouterai rien. Sinon préciser les acteurs de cette grande cérémonie : sous la direction de John Eliot Gardiner, dont la gestuelle si expressive est constamment admirable. Festival de St-Denis (Paris) : Hector Berlioz, Requiem – Grande Messe des Morts, Orchestre National de France, Chœur de Radio France, The Monteverdi Choir ; ténor : Michael Spyrès – enregistrement effectué au mois de juin 2012. J’espère bien que nous le trouverons bientôt en magasin.

Un commentaire sur “Le Requiem de Berlioz à St Denis

  1. Chaleureux remerciements pour ce témoignage vivant,clair et approfondi de ce chef-
    d’oeuvre musical .L’analyse y est percutante,fine,révélatrice en nous permettant d’
    élargir notre culture et de nous questionner à propos de notre spiritualité .Ton engagement contribue aussi à rendre ton travail authentique et puissant . Bravo de nous avoir donné un tel exemple d’humanisme ! P.J.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s