L’art qui nous fait signe(s) – 10 – Martin Stadtfeld

Je suis heureux de trouver une nouvelle fois l’occasion d’enrichir cette rubrique. Je parlerai de ma rencontre avec un jeune pianiste que je ne connaissais pas, recommandé par un ami qui m’a poussé à aller l’entendre jouer Bach sur Youtube… Ce n’était pas fameux dans ces conditions mais j’ai tout de même apprécié un pianisme très sûr qui a éveillé ma curiosité, une perfection rapidement décelable que j’ai voulu vérifier chez mon compositeur préféré : Schubert. Mais que dire, ou répéter de Schubert, et particulièrement de ses sonates pour piano ? J’ai déjà loué le lyrisme viril de Radu Lupu, celui, plus empreint de désespoir de Maria Joao Pirès. Et peut-on maintenant dépasser ces maîtres parvenus à pleine maturité, qui ont dépassé eux mêmes les anciens – je pense à un Kempf par exemple, récemment revenu en mode – ou le modèle plus classique mais un peu froid de Brendel ? Martin Stadtfeld avait tout juste 27 ans quand il a enregistré ces deux sonates, parmi les dernières et les plus expressives de Schubert, et d’inspiration la plus personnelle. Celui-ci est à peine âgé de 30 ans lorsqu’il les compose ; il ne sait pas qu’il va mourir mais il se sait pressé par le temps, pressé d’être reconnu – cela ne se produira jamais, quels que soient les genres abordés – pressé d’égaler la stature d’un Beethoven qu’il ne rejoint finalement qu’en mourant un an après lui. Mais quel langage !!! Et pour traduire quelle émotion, qui déborde tout ce que le langage est capable d’exprimer, au-delà du par-delà, quand la parole ou le chant parviennent à traduire plus qu’impressions ou sentiments, dans un registre tout personnel, signé comme tel, rejoignant une épreuve infinie de soi-même et de la Vie qui ne se partage pas et se révèle exclusivement pourtant en première personne !!! Le jeune Stadtfeld se lance donc dans l’épreuve avec toute sa science, éblouissante, toute sa délicatesse, vraiment exceptionnelle, et qu’il parvient parfaitement à faire entendre, son immense respect de telle musique et de tel musicien. « Une douce mélancolie » dit-il dans le livret qui accompagne le disque, critiquant à la fois ceux qui n’ont reconnu en Schubert qu’un petit musicien malchanceux et modestement doué, tout juste bon à ‘pousser la chansonnette’ ou à faire danser les filles, et ceux qui ont cru reconnaître un artiste maudit, trop vite condamné par le destin, génie ignoré et rapidement emporté par la maladie. Non ! Plutôt un sentiment aigu de la fragilité de l’existence : c’est la saveur d’un instant qui passe et qui ne reviendra plus jamais, qu’il faut apprendre à savourer. Et plus cette saveur se ressent au tréfonds de soi, plus elle a goût de ce qui passe et fane et s’engloutit dans l’oubli et la mort. Mais il y a une force aussi, et même un cri parfois, de révolte, de douleur, alterné de cette suspension du souffle, de la respiration, parce qu’il faut retenir un peu le plus léger de l’émotion et de ses couleurs vaporeuses. Personne n’a jamais, comme Martin Stadtfeld, joué de la main droite et de la main gauche pour s’exprimer dans cette langue, tenté d’exprimer le drame schubertien, joué de la pédale – que l’enregistrement, d’une qualité exceptionnelle, nous fait entendre également… Mais c’est un équilibre difficile. La musique de Schubert me semble comme hallucinée souvent – et ses longueurs, ses répétitions… – et hallucinante quand on éprouve soi-même cette marche qui se poursuit sur un fil, celle d’un funambule à la fois héroïque et résigné, consentant à l’effacement de ses propres victoires si éphémères remportées contre la constance de l’adversité. Dans les deux sonates le jeune pianiste fait ses paris les plus difficiles, et en toute connaissance des périls, je me place autant sur le plan moral que musical. Quand il y parvient et que cela s’entend, c’est bonheur et gratitude ; quand il manque le pari, quand l’audace trahit, c’est stupeur et même colère puisque c’est évidemment faux. Mais le défaut majeur se tient exactement à l’envers de la plus belle qualité que je citais, dans le jeu des mains qui égrainent ces notes, tantôt avec trop de force – frapper parfois de la gauche comme avec un marteau pilon ! – et retenir la droite au point qu’il ne reste qu’un souffle expirant, comme une hésitation effrayée, une affèterie : fallait-il jouer ainsi l’Andante (même sostenuto) de la D 960 ? Cela, je laisserai à chacun le soin de l’apprécier lui-même, s’il va vers cette écoute difficile, et de l’oeuvre, et de son interprétation ici très engagée. Mais j’ai voulu citer cet enregistrement qui est un hommage inédit au grand Schubert et une tentative résolument hardie de le révéler dans une nouvelle lumière, héroïque et tragique à mon avis, et si l’on veut, musique marquée du pas constant de cette ‘douce mélancolie’ que le jeune artiste a tenté de traduire.

Martin Stadtfeld : F. Schubert, Sonates D 960 et D 894 – disque Sony classical 2007

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