L’art qui nous fait signe(s) – 12 – Rencontres d’octobre, relectures (2)

J’ai évoqué dans mon précédent article d’octobre une relecture de Rolf Kühn. Je dois en proposer ici une nouvelle citation, des passages tous extraits de la conclusion de son dernier livre : L’abîme de l’épreuve, phénoménologie matérielle en son archi-intelligibilité. (Peter Lang, Bruxelles 2012) Cet ouvrage est l’indispensable complément du livre publié la même année par les Editions Peeters de Louvain-La-Neuve : Individuation et vie culturelle. Ensemble ces deux livres proposent les développements, à mon avis, les plus profonds et les plus hardis de la pensée henryenne si souvent relatée ici, dans la langue savante des philosophes de métier, mais qui a au moins le mérite de nous faire accéder à une vérité réellement indépassable. Ce qui me frappe, concernant notamment les intentions de ‘philosophie comparative’ de ce blog, c’est la similitude de conclusion entre une philosophie parvenue ici à son terme le plus extrême et une gnoséologie qui s’efforce depuis tant de siècles à accorder les notions d’unité et d’individualité. Il fallait pour cela s’échapper de tout concept d’une globalité ontologique, créer une autre perspective de connaissance : ce qui se réalise dans l’oeuvre d’un Michel Henry complétée ici des nouvelles réflexions de Rolf Kühn. C’est tout l’ensemble des traits métaphysiques dessinés autour de la notion d’auto-affection – ‘phénoménologiques’ dit-on dans ce contexte – qui entraîne ma conviction et mon adhésion. Il y a plus, et j’insisterai simplement sur ce point : la notion d’existence esthétique, dégagée par Rolf Kühn, est la meilleure traduction concevable d’une vie en accord secret avec la Vie, c’est-à-dire dans la fidélité le plus exacte et l’exhaussement le plus riche de ces tonalités affectives qui composent notre existence au stade originel de la manifestation de soi, à la fois conscience humaine, universelle et/ou singulière, et culture, pour l’illustration de notre condition et de notre destinée. En voici les bilans :

« Que reste-t-il, de nos jours, après des pensées de l’Être, du Divin se diffusant ou se révélant selon le paganisme antique et la foi judéo-chrétienne, après des rationalismes du Cogito et de la Logicité dialectique ou discursive, après l’affirmation de la Différence épistémologique et de l’Altérité narrative ? Il reste, pour le souligner encore une fois, cette tâche phénoménologique qui est peut-être toujours la même, de ne subordonner la réflexion archi-intelligible et libre à aucune finalité obnubilante ; il reste cet effort-travail d’insérer le transcendantal dans l’immanence et l’immanent dans l’Origine de sa potentialité abyssale. Voilà le moment critique de toute con-science éthique, qui est le savoir primordial de soi-même au-delà ou en deçà des horizontalités provisoires de tous les autres savoirs, ceux-ci ayant la prétention illusoire de dépasser à jamais le sien, parce qu’ils ne guettent qu’une seule chose : prendre eux-mêmes en charge le pouvoir transcendantal inaliénable de ce que je vis, afin de greffer sur cette usurpation vêtue d’équivalences chatoyantes le pouvoir idolâtrique de légiférer sans limites. L’intuition de la con-science indivise (…) est donnée avant toute scission entre une réflexion et des actions, et cette con-science s’inscrit donc contre tout pouvoir qui ne soit pas son propre pouvoir reconnu dans tous les pouvoirs. Autrement dit le « savoir absolu » de soi-même qui s’éprouve à travers les pouvoirs qu’il rencontre est la seule condition réelle où s’enracine toute exigence transcendantale. La con-science archi-intelligible est le « savoir pratique » de la vie immanente par lequel toute prescription théorique ne revêt d’autre statut que celui d’un faire, offrant la possibilité d’un vivre qui, en toute rigueur, ne subit jamais autre chose que sa propre vie… » (pp 186/187) Voilà bien associées, c’était indispensable, la plus radicale contestation de toute dérive idéologique et l’affirmation de la primauté d’une subjectivité vivante enracinée dans un Absolu qui la fonde et qu’elle manifeste existentiellement.

La tradition nous recommandait de nous préoccuper d’abord du commencement, avant même de nous soucier des finalités. C’est fait ici, et cette réponse globale a le mérite de découvrir l’Origine tout en légitimant des fins : une éthique, une politique enfin réconciliées par une révélation radicale. « Restant toujours identique à elle-même partout où la vie se transforme, la Vie monadique recèle donc plutôt la richesse du Même inépuisable, où celui-ci paraît devenir l’Autre de Soi-même. Mais justement, ce Même n’est pas le silence étranger de l’Un ineffable (…) il est la reconnaissance d’une source unique qui se manifeste à ma conscience affective ou même bouleversée par autrui, la même dignité de con-science chez autrui, puisqu’il me parle directement, de par sa corporéité sensible, de cette même vie, tout en l’éprouvant autrement, à sa manière, c’est-à-dire insondable pour moi… » (pp 189/190) Rolf Kühn va même jusqu’à contester Maître Eckhart. Pourtant c’est lui le premier qui nous invitait à concourir à la création engendrée d’un unique Un, « avec le Père, à la même oeuvre… » disait-il exactement ; une différence ontologique sans séparation, l’incroyable vérité d’un prolongement de la création comme l’avait évoqué Jean Scot Erigène, d’un exhaussement du Père par le Fils comme nous l’indique Stephen Jourdain. Une di-férence sans séparation ! Ce qui se dit maintenant en ces termes : « … L’action immanente n’implique aucune vision en elle-même… il y a manifestement une solitude qui ne doit rien à l’absence d’une solidarité fraternelle et sociale faisant éventuellement amèrement défaut… La solitude dans l’agir, le faire ou le travailler, c’est l’Auto-révélation de soi à soi-même, de la vie en tant que la vie non représentable. Autrement dit, l’acte le plus social et le plus communautaire, le plus public en apparence, est, au fond de sa phénoménalité même, le plus centré sur l’ipséité, qui de son côté constitue la co(n)naissance de la Vie, son appréhension sans recul possible, puisque l’agir se retourne en un s’éprouver où le produit s’identifie à la pure affection du sentir que je suis en tant que cet être qui prête sa chair palpitante au vrai d’une action individuée et singulière, restant incommensurable à jamais (…) il s’agit de la com-possibilité phénoménologique offerte à chaque individu de se saisir définitivement en son être véritable, qui est toujours l’accueil de la vie dans un Soi à l’intérieur d’aucune autre transcendantalité que celle de l’immanence qui m’affecte justement en tant que ce seul pouvoir irrécusable et non représentable, c’est-à-dire en tant qu’une sensibilité affective qui ‘symphonise’ tout ce qui fait la présence du monde à partir de cette com-possibilité infinie où prend forme tout ce qui existe près ou loin de moi. » (p 194) 

Les apories traditionnelles de l’Un et du Multiple sont ici entièrement renversées et c’est la réciprocité réflexive qui s’impose comme centre de gravité de la connaissance et de l’action : « En résumé, la connaissance exemplaire, c’est l’Individu lui-même s’accueillant en lui-même par l’agir possible, car il n’y a qu’une Vie, toujours identique à elle-même dès qu’elle prend la forme de la Révélation, qui est son essence même dans son surgissement phénoménologique en tant qu’éthos immanent. (…) Si nous avons pu indiquer que toute transcendance extérieure est toujours secondaire par rapport à la faculté d’abord immanente d’un « se-vivre », la culture n’est pas non plus avant tout la reconnaissance des grandes oeuvres artistiques ou scientifiques que l’on admire avec raison. Cette culture, en tant que Culture de la Vie qui se projette inévitablement dans des représentations d’elle-même, est la reconnaissance que chaque conscience est une « oeuvre » culturelle déjà par elle-même. La conscience, comme manifestation originaire d’une affectivité saluant la présence inaliénable de la vie, implique dès son surgissement intérieur cette praxis culturelle qui porte tout sentiment vers son intensification possible en tant que com-possibilité culturelle en son éthos immémorial. » (p 195) Dans les développements de Rolf Kühn, inspirés également du Marx de Michel Henry, c’est le travail vivant et ses produits qui se trouvent légitimés à l’égal de toute culture véritable , qui se déploient également dans la même manifestation dont l’essence a été une fois pour toutes découverte, et désignés comme le déploiement de cet ‘éthos immémorial’. Je n’insisterai pas davantage sur la nouvelle notion d’existence esthétique qui s’impose avec toujours plus de force chez Rolf Kühn. Je m’efforcerai prochainement d’ajouter les précisions que se trouvent dans le livre co-publié par Adnen Jdey et Rolf Kühn, Michel Henry et l’affect de l’art, chez Brill en Angleterre, presque introuvable – si ! et à son prix d’origine, mais en Italie…

Je pense que tous ces mots pourraient très bien convenir à la conclusion de mon Prologue : la conscience non plus comme objet d’étude physique ou psychologique mais comme éthos d’un Absolu porté en co(n) naissance de Soi, dans une culture protéiforme dont l’oeuvre d’art serait la production exemplaire. Mais nous aurons franchi, violé pourrait-on dire, les barrières imposées des sciences humaines, ce qui fait l’objet de permanents reproches adressés à cette phénoménologie contemporaine et à son prétendu ‘tournant théologique’. Dans le cadre de cette culture d’établissement, dans l’enfermement de ses concepts dictatoriaux, c’est une rupture ‘épistémologique’ et même une révolution. A l’occasion, je rappelle que mes amis comprendront mieux aujourd’hui mon choix réitéré des deux concepts d’un ‘mouvement’ et d’un ‘repos’. Le triomphe de la métaphysique de la conjonction inspirée de Maître Eckhart est enfin assurée.