L’auto-affection, un concept majeur

Je me suis mis à lire le Dictionnaire Martin Heidegger tout dernièrement publié par les éditions du Cerf. J’y reviendrai aussi mais j’y prends déjà toute la mesure de ce qui sépare cette pensée de la pensée henryenne, même si elles se réclament toutes les deux d’appartenance phénoménologique, mais en même temps toutes les deux d’une fidélité très critique à l’égard des grandes intuitions du fondateur Edmund Husserl. Avec Heidegger je redécouvre l’immensité de l’horizon ontologique, même et surtout dans son effort de dépassement de l’onto-théologie classique héritée des commentateurs d’Aristote, ou de cette perspective ‘métaphysique’ dont Heidegger a voulu se faire le procureur inflexible. Car chez Heidegger le concept majeur est celui de l’être. Je m’efforce depuis plusieurs années de désigner une nouvelle voie, une convergence des sentiers les plus authentiques d’une tradition gnostique, reconnaissable même dans les enseignements des grandes religions, et d’une philosophie du sujet, je pourrais même dire du Soi, parce que s’y trouvent associées directement la connaissance réflexive d’un moi existentiel totalement présent, en situation, et l’évidence d’un indicible Absolu en auto-manifestation, en mouvement (et sortie de son repos éternel) ; pour tout dire, le fait indéclinable d’une création stricto sensu.

C’est pourquoi j’en reviens à ce concept d’auto-affection que Michel Henry a posé au sommet (ou à la racine) de son édifice, en en donnant de multiples définitions et illustrations dans sa longue quête gnoséologique. Je recommanderai une nouvelle fois la lecture de ses entretiens, bien plus abordables que ses grands livres ou collections d’articles. Et une nouvelle fois je choisirai la mise au point de Rolf Kühn que je suis en train de relire (L’abîme de l’épreuve page 135) qui nous en propose une définition à la fois résumée et très précise. Je l’ai dit : c’est à mon avis le point indépassable d’une philosophie authentiquement zététique, point d’aboutissement et point de départ d’une philosophie de la Vie, ma grande affaire et tout compte fait la seule, et la plus personnelle. Ici les analyses les plus approfondies d’une pensée philosophique et le sentiment le plus vif de soi se rejoignent. J’en profiterai pour rappeler, avouer même une fois de plus, combien je reste embarrassé par ce concept de phénoménologie, et cela d’autant plus que mes lecteurs me situent le plus souvent dans cette catégorie de recherche. Le phénomène, dans sa définition la plus classique, désigne un fait extérieur, un objet de conscience initialement d’appartenance purement objective. L’inversion du sens, ici, a consisté à mettre l’accent sur l’apparaître du phénomène et par conséquent sur une activité intentionnelle (chez Husserl le premier) avant de devenir la pure sensation, l’impressionnalité la plus initiale où s’opère la création d’un monde par le sujet même de l’épreuve. C’est ici le point de jonction le plus significatif d’une universalité transpersonnelle et d’une singularité unique sans comparaison, où se tient le ‘moi’, et il vaut mieux dire : où ‘je’ suis, en réalité. Mais voici ma citation :

« Le concept souvent utilisé, issu de la philosophie traditionnelle, (qui) permet de définir l’être immanent de la vie (est) : l’auto-affection. Se sentir toujours vivant suppose que ce sentir se sente en premier lieu soi-même, de sorte que rien d’autre ni rien d’étranger n’apparaisse d’abord pour être senti. Le contenu, tout comme l’agir de la vie en tant qu’épreuve de soi – et ceci sans aucune interruption (…) – est le se sentir lui-même. La vie se sent en tant que vie tout comme la sensation s’éprouve et s’exerce en tant que vie. Pour la vie phénoménologique pure, il n’existe aucune autre façon d’être que dans ce se-sentir, de sorte que la vie et l’épreuve de la vie forment la même chose. Quand je dis « je ressens ici un point douloureux » et que j’essaie de localiser la douleur dans mon corps, il faut que, avant une telle constatation empirique, la douleur s’éprouve d’abord en elle-même comme douleur. Ce pouvoir concret de pouvoir s’éprouver soi-même est l’auto-affection transcendantale. Jamais quoi que ce soit au monde ne pourra me dire ce qu’est une douleur, puisque jamais, ni une pierre, ni le plus perfectionné de tous les ordinateurs, ne pourront jamais connaître ce se-sentir. C’est en ce sens précis que la vie est ‘indicible’ par une narration mondaine. Seul le vivant peut se sentir. C’est pourquoi l’épreuve de soi comme auto-épreuve forme la césure fondamentale entre les choses et les hommes : entre la façon, soit de sentir son Soi dans la sensation de l’épreuve de soi, soit d’apparaître comme un corps inerte de l’univers matériel dans le monde visible. » Extraordinaire de constater que cette immanence qui s’offre à tous, fondamentalement, se modifie toujours en expérience transcendantale d’un dehors, d’une externalité, tant nous sommes abusés par les contenus objectifs des messages de nos sens ! Je renvoie à mon article sur la sidération ( 04/09/2009) Michel Henry parle, lui, d’obnubilation !

Bien sûr, notre environnement mondain, sa matérialité tellement accentuée de nos jours par le progrès de la techno-science, le confort et la sécurité qu’elle procure, tendent de plus en plus à nous identifier nous-mêmes à une ‘chose’ parmi d’autres. Mais l’immanence radicale qui est évoquée ici a le caractère d’un absolu, d’un véritable précédent absolu irréductible comme tel, invisible et silencieux, oui, et cependant le plus originaire, matriciel, omniprésent. C’est ce que Husserl et Heidegger ont manqué tous deux, comme Michel Henry n’a jamais cessé de le répéter… Rolf Kühn ajoute ses propres lumières page 136 : « Nous n’analysons ici rien d’autre que le moment présent toujours, dans lequel nous vivons, qui seul nous permet d’être dans l’existence. Dans ce moment chaque fois singulier, nous sommes non seulement exclusivement définis par la vie, avec la certitude immédiate, la joie et la praxis de l’agir immédiat, mais qui plus est, dans ce pur affect de la vie nous sommes aussi un Soi unique bien concret. (…) Un ‘soi’ pensé, représenté dans la perception intérieure, la réflexion ou le langage, est irréel, car il n’aurait de lui-même aucune subsistance vivante, ne serait-ce que pour être, car il ne viendrait même pas à l’existence. En effet, toute représentation ne comprend qu’une image distanciée ou idéelle de la vie, mais pas la vie elle-même, celle-ci étant par essence épreuve de soi vivante en tant qu’auto-génération. Ainsi la mise entre parenthèses de toutes les idées discursives concernant le « soi personnel » devra être réalisée de façon radicale, pour pouvoir s’abandonner à la continuité ininterrompue de l’épreuve de la Vie. Cela ne signifie pas un chaos sentimental de la sensualité (…) mais la seule réalité, qui ne nous manque jamais et que nous sommes, de sorte que dans ce cas il ne nous manque jamais rien. » Faut-il encore souligner que cette épreuve de la vie s’opère à l’intérieur d’une subjectivité irréductible à quoi que ce soit d’autre qu’elle-même, contradiction absolue de toutes les prétendues sciences humaines contemporaines et contradiction absolue du nihilisme devenu la ‘couleur de fond’ de toute notre culture.

C’est tout naturellement que j’en reviendrai à cette notion d’existence esthétique, exhaussement de l’unique dessein principiel, et ainsi à mes propres développements concernant une mission de l’art qui peut nous rappeler, plus même que la représentation – je dirais maintenant pour les caractériser – la fiction des croyances religieuses, notre pouvoir créateur, notre liberté, et notre responsabilité aussi, qui sont toutes les empreintes de la Vie absolue sur nos vies singulières. On aura compris, par contre, le sens précis et la portée de mots tels « un pur néant », qu’utilisait Stephen Jourdain pour définir nos confections mentales ! Mais cette ‘royauté’ aussi, la certitude même qui habite les gnoses, j’ai voulu souvent  l’évoquer en ces termes dans des textes antérieurs ; la splendeur de notre condition, autrement dit cette amphibolie si parfaitement décrite par Henry Corbin – je cite cet exemple supplémentaire d’une philosophie comparative – grâce à l’étude approfondie des enseignements soufis. Si l’apparition d’un monde, cette sortie du repos éternel demeurent inexplicables, l’épreuve immédiate de l’auto-affection où nous nous devenons nous-mêmes peut devenir le noyau infracassable d’une éclatante certitude spirituelle.

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