L’esthétique de Michel Henry – nouveaux aperçus (1)

J’emprunte ce long passage à un article de Gabrielle Dufour-Kowalska qui a écrit le premier livre, je crois, qui expose avec intelligence et profondeur la philosophie de Michel Henry : Michel Henry, une philosophie de la vie et de la praxis (Vrin 1980),complété en 2003 par Michel Henry, passion et magnificence de la vie, un livre définitif publié par Beauchesne. On lui doit aussi, publié entre temps, un premier livre sur l’esthétique henryenne qui accentue cette fois le rôle si primordial de la sensibilité dans la constitution de cette esthétique, en même temps qu’elle dévoile tous les développements d’une ‘philosophie esthétique’ sui generis, comme telle naissant au 18ème siècle, d’abord enrichie par Kant, puis par les grands maîtres de l’idéalisme allemand, jusqu’aux conceptions finalement plus spécifiquement romantiques d’un Schopenhauer et d’un Nietzsche. (L’art et la sensibilité, de Kant à Michel Henry) Cette fois, dans Michel Henry et l’affect de l’art (publié par Brill en 2012 sous la direction d’Adnen Jdey et de Rolf Kühn à la tête d’un collectif d’auteurs) elle propose un rappel, à la fois résumé et récapitulatif de la philosophie de Michel Henry, et surtout comment celle-ci débouche sur une esthétique qui se constituera même de cette façon en ‘philosophie première’. Je me permets cette longue citation totalement éclairante.

 » Michel Henry a édifié le système d’une phénoménologie radicale, c’est-à-dire d’une philosophie qui découvre dans la subjectivité et l’acte d’auto-révélation de nature affective qui en accomplit la genèse, l’être du fondement absolu. Cette philosophie de l’Immanence et de l’Affectivité, pensées respectivement comme la structure et l’essence originaire du vivant (au sens phénoménologique et non biologique du terme), introduit une véritable rupture dans le cours de notre histoire intellectuelle. Comment le philosophe opère-t-il cette rupture ? En élucidant et en dénonçant la structure fondamentale sur laquelle repose le concept de la connaissance en général, tel qu’il a été fondé à l’aube de la philosophie en Grèce. La phénoménologie classique a montré comment tout acte de connaissance déploie un certain champ qui permet à toute chose de se manifester au sujet et de constituer son objet. A l’abri des fluctuations de la vie subjective, ce champ garantit au sujet connaissant une connaissance objective précisément et comme telle certaine et par conséquent vraie. Or, c’est cette connaissance objective que Michel Henry met en question : non pas en elle-même, mais en tant qu’elle s’est imposée tout au long de notre histoire comme la seule vraie, en tant qu’elle revendique la primauté de son modèle épistémologique – et c’est ce qui se passe aujourd’hui pour ce type de savoir que nous appelons la science. Ce que Henry met en cause, c’est l’espace idéel qui sépare et relie le sujet et l’objet, ce que la phénoménologie appelle la transcendance, l’espace extérieur au sujet, étranger à son être propre et considéré comme le champ de toute connaissance possible en général.

Or, l’on constate, en ce qui concerne la sensibilité et sa dévalorisation dans l’histoire de la philosophie, son rejet au plus bas degré de l’échelle du savoir, au-dessous de toute activité spirituelle et notamment artistique, on constate, donc, que la sensibilité se trouve mesurée à l’aune de cette structure fondamentale de la connaissance objective et sans cesse dépassée et niée au profit de celle-ci. La vie de l’esprit et le savoir qu’elle met en oeuvre se définissent essentiellement comme supra-sensibles. Les différents itinéraires que les grands philosophes, de Platon à Heidegger, ont tracé pour accéder au vrai et à l’être, semblent déterminés par ce motif, ce stimulus fondamental, structurel, de la philosophie, censé définir toute vie spirituelle en général : le supra-sensible.

A l’encontre de ce phénomène séculaire, Michel Henry a ouvert la voie au concept d’un authentique savoir sensible en procédant, d’une part, à la démystification de la connaissance objective comme seule et unique connaissance vraie ; d’autre part, en mettant au jour un autre type de connaissance, fondé, non plus sur l’extériorité et la transcendance, mais sur l’immanence, en tant que structure ontologique, de la subjectivité. La mise en évidence de cette dernière structure n’est pas seulement chez Michel Henry la condition sine qua non d’un nouveau concept de la sensibilité. Car l’élaboration de la notion d’immanence, comprise dans toute sa radicalité comme intériorité absolue, dévoile l’être de l’ego dans l’acte spécifique qui le constitue. Qu’est-ce que l’être de l’ego, l’essence de la subjectivité humaine ? Dans l’intériorité absolue qui détermine la subjectivité comme telle, il ne saurait se produire aucun acte de conscience de soi, aucun processus réflexif, car ce dernier introduit dans l’être du sujet cette distance, cet écart, cette transcendance qui président à la connaissance objective et que l’être subjectif exclut  par principe. Le moi ne saurait se connaître et se révéler à lui-même que dans un acte d’auto-réceptivité radicalement intérieur et comme tel immédiat, qui n’est possible, en réalité, que dans le procès d’une aperception affective et son immédiateté, c’est-à-dire un procès qui n’est jamais et ne saurait se constituer comme cette possibilité a priori et vide d’expérience que forme le sujet transcendantal. Il s’accomplit par principe et conformément à sa nature affectionnelle, comme une ‘épreuve’, dans un acte d’affection ou d’auto-affection. Michel Henry le détermine, en effet, comme un acte affectif et concret. Au plus profond de la conscience humaine et antérieurement à tout mouvement de pensée, dans une sphère d’expérience qu’on peut appeler pré-conscientielle, le moi affectif s’éprouve, et dans cette épreuve de soi n’est rien d’autre concrètement que ce souffrir qui enveloppe en lui-même l’irrépressible joie d’être en la vie en son auto-jouissance constitutive. Souffrance et joie dans leur identité originelle forment, antérieurement à tout acte intellectif le ‘Leben’ et le ‘Erleben’ originaires de la subjectivité et le principe de tous les ‘Erlebnisse’, de tous ses vécus. En même temps, la vie et son affectivité essentielle déterminent le sujet comme un être singulier, unique – comme un individu – car il n’y a pas deux façons de vivre et d’éprouver tout ce qui se donne à nous, et en premier lieu notre moi lui-même dans l’acte d’auto-donation, intérieur à la Vie donnante infinie, qui nous détermine.

   Subjectivité, immanence, auto-affection forment synthèse avec la subjectivité pour définir respectivement la substance, la structure et l’essence du moi. Ils constituent en même temps les conditions qui rendent possible la genèse d’un concept de la sensibilité.

Cependant (…) il convient ici de poser une question supplémentaire. Pourquoi un tel intérêt pour cette faculté obscure que la philosophie a reléguée depuis toujours à l’étage inférieur parmi les diverses facultés de l’esprit ? (…) A supposer en effet que toutes les autres activités humaines puissent se passer de la sensibilité, il y en a au moins une qui la requiert absolument, c’est l’activité artistique. La composition ou l’audition d’une symphonie ou d’un poème, l’exécution ou la contemplation d’un tableau ou d’une sculpture, sont-elles concevables en tant que simple mises en œuvre de nos fonctions sensorielles (comme dans la perception ordinaire des objets matériels du monde), abstraction faite de toute émotion et de tout élément affectif en général ? (…) C’est l’art, en vérité, qui va nous guider et qui nous apportera les preuves que la philosophie exige. (…) En justifiant la sensibilité comme faculté spirituelle sui generis, dévoilant la place privilégiée qui lui revient, en l’inscrivant dans la sphère de l’essence originaire elle-même, l’on justifie du même coup le phénomène de l’art, et l’on authentifie l’un et l’autre comme capacités de connaissance vraie, dans la perspective, si l’on suit ici Michel Henry, du plus haut savoir.  » (page 27/29)

J’entends bien sûr des objections… La première : a-t-on vraiment dû attendre Michel Henry pour formuler avec autant de force une philosophie de la subjectivité, jusqu’à la conception, dans son exact prolongement, de cette esthétique à ce point inouïe ? Non ! Chacun a ses souvenirs d’un Socrate, celui des Dialogues de Platon, qui fonde, contre les Sophistes, une philosophie de la subjectivité – je pense au Ménon, à l’histoire de ce petit esclave qui redécouvre en lui-même, grâce à une maïeutique appropriée, le théorème de Pythagore – Il y a aussi tous les ‘idéalismes’ qui se sont constitués dans l’histoire de la philosophie ( le plus passionnant étant sans doute celui de l’évêque Berkeley, son fameux esse est percipi !), le plus saisissant étant bien encore celui de Schelling, tellement près de nous ; et tous les spiritualismes qui se sont constitués en France dans le sillage de Maine de Biran, et jusqu’à Georges Bastide que j’ai cité dans ce blog… Mais l’essentiel est dit par Gabrielle Dufour-Kowalska, et répété, contre cet objectivisme qui nous sépare ontologiquement des étants qui nous font face et fondent eux, et non moi, le principe de la réalité ! Cet objectivisme qui, avec sa conception d’un ‘supra-sensible’, déplace son point de vue sans le renverser ! Il y a ici un concept de séparation qui s’oppose à celui de conjonction qu’avait conçu Maître Eckhart ; et quand Stephen Jourdain précise de son côté : « différent(s) mais non-séparé(s)… » nous sommes avertis. La mission de l’art, comme j’ai pu le dire avec mes mots, consiste bien dans ces conditions à nous offrir une tout autre perspective d’épreuve de la vie et de nous mêmes en création libre ‘autorisée’ – et je renvoie une fois de plus au grand initiateur de ce courant, Jean Scot Erigène, et à son moderne porte-parole, Stephen Jourdain et son concept de ‘deuxième création’ comme lieu d’exhaussement ou de perversion du Premier Principe !

Dans un article suivant, j’apporterai des compléments à cette longue citation, notamment concernant l’aspect purement ‘phénoménologique’ de cette esthétique, et surtout de la façon dont elle se constitue dans la visée de Michel Henry comme une ‘philosophie première’, l’alternative incontestable désormais à l’onto-théologie léguée de la tradition. Et autant d’éclairages à la fois de mes propres observations ! Il y aura aussi, à la suite même des écrits de Kandinsky, des citations d’auteurs qui analysent la qualité propre de tous les éléments formels des arts mentionnés (ligne, point, plan, couleur etc…) et ‘à tout seigneur tout honneur’, des citations d’un texte moins connu de Michel Henry, Peindre l’invisible, qui avait été composé à l’occasion d’une exposition du peintre Pierre Magré. D’ailleurs, à ce propos, Michel Henry avait parlé d’une ‘théologie’. Mais puisque nous sommes en ‘philosophie’, rigoureusement, pourquoi ne pas parler d’une gnose, à condition d’en apporter une définition vraiment originale.