L’esthétique de Michel Henry – nouveaux aperçus (2)

Je donnerai aujourd’hui la parole à Michel Henry lui-même, qui introduit l’important ouvrage qui est consacré à son esthétique : Michel Henry et l’affect de l’art (Brill 2012). Dans ce livre, le texte est intitulé : Peindre l’invisible, texte  qui est aussi connu dans une autre édition sous le titre : Une théologie de l’art, qui préfaçait un catalogue d’exposition des peintures de Pierre Magré.Ici les souvenirs des livres célèbres consacrés à Kandinsky (Voir l’invisible rééd PUF 2004) et à la montée de la Barbarie (rééd PUF 2001) sont omniprésents. J’ai écarté toute description des oeuvres mêmes de Pierre Magré pour me limiter au manifeste ici résumé en faveur d’une peinture abstraite. On n’y rejoint pas seulement les thèses de Kandinsky, mais aussi bien celle du Traité des couleurs de Goethe qui avait influencé l’esthétique d’un Rudolf Steiner, par exemple, et plus près de nous les résurgences d’un platonisme chez Stephen Jourdain. Mais c’est une autre question à débattre… Je me reporte moi-même en ce moment au livre de John Gage : Couleurs et Culture (Thames and Hudson 2008) qui offre un résumé magistral de toute la question : j’en reparlerai. Autant de révélations capitales dans le contexte d’une définition radicalement neuve de l’existence esthétique (proposée par Rolf Kühn), et les autres textes du livre plus haut mentionné y apporteront également des éclairages et approfondissements supplémentaires. Avec la parole du maître ici rappelée nous atteignons simplement le sommet d’une ‘artistique’ qui est la culmination véritable de cette ‘phénoménologie matérielle’ qui serait la substance même d’une gnose à venir. J’ajouterai, pour ne pas être injuste, qu’on peut consulter l’adresse suivante pour trouver des informations sur le peintre Pierre Magré et son oeuvre :

http://www.chateau-couvert.fr/espace-art-contemporain/galerie/magre/index.html

La vie invisible « … La vie invisible nous traverse de son mouvement invincible qui nous jette en nous-même dans cette épreuve pathétique qui est notre lieu de naissance et fait de nous des vivants. Puissance muette de sentir, de souffrir et de jouir qui définit notre être, avec laquelle nous coïncidons, à laquelle il nous est impossible de nous soustraire, de donner congé. Mais aussi, dans cette étreinte qui nous rive à nous-mêmes à jamais, nous nous emparons de notre être propre et entrons en sa possession, nous en avons la jouissance en même temps que la certitude. C’est cette plénitude d’une vie submergée par soi et ivre d’elle-même qu’exprime la peinture… » (page xxvii)

L’abstraction « … Contenu ‘abstrait’ au sens que la révolution plastique de l’abstraction opérée par Kandinsky au début de notre siècle a donné à ce mot. ‘Abstrait’ désigne deux choses : en premier lieu cette pulsion de vie qui fuse en nous inlassablement, vie qui constitue la seule réalité, la nôtre et celle du cosmos indissolublement, cette grande coulée liquide en nous qui s’appelle notre âme ; en second lieu le fait que cette vie est invisible, ne se proposant jamais sous la forme d’un objet qu’on pourrait rencontrer dans le monde, ne se donnant à sentir qu’en nous, dans la nuit de cette expérience muette que chacun fait de lui-même à tout instant. Qui n’a jamais vu sa souffrance, son angoisse, sa joie ? Qui a jamais vu la vie ? Qui a jamais vu Dieu ? C’est précisément parce que la vie qu’elle veut exprimer se retient dans l’invisible que la peinture doit se détourner du monde extérieur, rejeter le réalisme, tout l’univers du visible, lequel constituait jusque là, semble-t-il, son thème propre.

Peindre l’invisible, les désirs et les passions de notre subjectivité, c’est se heurter à une difficulté majeure, susciter en tout cas des problèmes esthétiques entièrement nouveaux : comment donner à voir ce qu’on ne voit jamais ? (…) Il n’est aucune forme graphique, toutefois, qui ne soit l’effet d’une force et ne trouve en elle sa véritable essence. Le point déjà est une force concentrique repliée sur soi, refusant toute expansion et redoublant sa force dans ce refus : invulnérable. La ligne droite est le résultat d’une force unique et constante agissant sur le point et l’arrachant à son insertion initiale dans le plan pour, de son déplacement continu, tracer cette ligne. Une courbe marque l’infléchissement de la droite sous l’action d’une seconde force s’exerçant simultanément sur elle. La ligne brisée indique l’intervention successive et alternée sur le point de deux forces, chaque segment figurant la durée et la puissance de leur opération. Impossible de ‘voir’ un point, une droite, une courbe, une ligne brisée sans éprouver en soi le mouvement de ces forces, sans s’identifier à elles : une forme ne représente pas seulement une force, elle puise en celle-ci sa réalité véritable, invisible.

Quant aux couleurs, ce ne sont pas seulement ces plages de matière incandescente dont nous parcourons du regard le continuum, les modulations et les dégradés, devant nous, sur le support objectif. Toute couleur est en soi une sensation, une impression et, comme telle, un fragment de vie, une modalité de notre âme. Voilà pourquoi le jaune n’est pas originellement le jaune d’une étoffe, le bleu le bleu du ciel, le rouge celui d’un buvard ou du sang. Sang, ciel, étoffe peuvent au contraire disparaître – et c’est ce qui se produit avec le rejet de la figuration – et le jaune, le bleu, le rouge conserver et, bien plus, accroître leurs potentialités dynamiques et pathétiques, parce qu’en eux-mêmes, comme impressions pures, comme moments de notre vie affective et pulsionnelle, ils ne sont rien d’autre que celle-ci :  le jaune une force qui vient vers nous et nous assaille – le pathos de l’agression donc – le bleu une puissance calme qui s’éloigne lentement et confère la paix ; le rouge, l’irruption triomphale et la réitération indéfinie de la vie en nous, irruption et répétition dont le battement et l’écoulement du sang ne sont que le symbole. » (page xxviii)

La création « … C’est bien la création qui définit la préoccupation de cette peinture (abstraite…) Une telle création est à la fois celle du monde par Dieu et celle de l’œuvre par l’artiste. Il en résulte la nécessité pour celui-ci de se tenir en arrière des choses, là où elles ne sont pas encore, en ce lieu de l’origine qui va les produire et d’abord les rendre possibles. En lui retirant tout modèle objectif, sensible et intelligible, l’abstraction place en effet la création dans la condition de Dieu et en fait en quelque sorte son collègue. Cette prétention exorbitante (fût-elle teintée d’un peu d’humour) s’inverse toutefois dans son contraire, dans l’humilité d’un oubli de soi si radical que plus rien de singulier, aucun caractère particulier lié à l’individu empirique ne subsiste chez celui qui devient le démiurge d’un nouveau monde – plus rien sinon la puissance nue de la Vie.

Dans l’idée de création, deux notions se lient inextricablement, celle de l’incréé et celle du créé. La création est interprétée comme le passage du premier au second. Ce passage est compris à son tour comme l’extériorisation, la venue au dehors, dans la lumière du monde, de ce qui, dans cette lumière, devient ‘visible’. C’est de cette façon que la peinture est la peinture du visible, au sens de ce qui rend visible, de ce qui fait voir. (…) Comprise analogiquement avec la création théologique, la création esthétique se propose ainsi comme l’extériorisation, dans la ‘forme’ de l’œuvre objective, d’un ‘contenu’ présent chez l’artiste et que celui-ci tente de transmettre comme il peut.

Avec la révolution de l’abstraction cependant les éléments linéaires et chromatiques dont l’œuvre est faite plongent eux-mêmes leurs racines dans la subjectivité abyssale de la vie invisible. Leur valeur émotive ne tient pas à ce qu’ils ‘représentent’ les mouvements de cette vie mais plutôt à ceci que, formes réduites à des forces, couleurs saisies dans leur sonorité impressionnelle, ils sont cette vie, ses pulsions, ses affects. La signification de la création, dès lors, s’inverse totalement, celle-ci n’est plus une reproduction, encore moins une imitation, mais une ‘composition’. Il ne s’agit plus de disposer couleurs et formes selon leur capacité de figurer quelque modèle extérieur, l’ordre objectif de l’univers par exemple. Il ne s’agit pas non plus pour l’artiste d’extérioriser un contenu préalablement vécu par lui et qu’il chercherait à communiquer à d’autres par l’intermédiaire d’éléments picturaux fonctionnant comme autant de signes sur le tableau. Il s’agit, chaque tracé, chaque complexe graphique, chaque nuance de coloris étant choisi en raison de sa puissance affective, d’induire dans l’âme du spectateur quelque grand pathos, celui-là même qui constitue le contenu invisible, abstrait, de l’œuvre et qui n’est rien d’autre en effet que la réalité subjective, la ‘résonance’ des éléments picturaux qui composent le tableau.

Seulement si la création esthétique n’est pas l’extériorisation d’un contenu préalable, intérieur et vivant – extériorisation d’ailleurs impossible pour une vie qui, étrangère au monde des choses, est irréductible à sa lumière (« pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? ») – si la création est elle-même intérieure, consistant dans l’exaltation des puissances de la vie (puissances des couleurs et des formes dans le cas de la peinture), alors cette création abstraite entretient avec la création divine un rapport beaucoup plus étroit que la simple analogie suggérée jusqu’à présent. Car la création divine ne consiste pas non plus dans une ‘extériorisation’, celle d’un monde séparé de la puissance qui le crée, sis devant elle, ‘extérieur’, visible. C’est une création elle-même intérieure, invisible, le nom qui lui convient, s’il faut la dissocier de la trop simple et traditionnelle création du monde visible, c’est celui de génération.

La révélation « Dieu s’engendre comme moi-même et m’engendre comme lui-même », déclare une proposition inouïe (inaudible d’ailleurs et pour cette raison condamnée) de Maître Eckhart. Nous distinguions dans la création l’incréé et le créé, et c’est cette distinction qui part en lambeaux. Si ma propre naissance est celle de Dieu, de la Vie, en moi et n’est pas possible autrement (car comment pourrais-je bien vivre si la Vie ne me faisait vivre), si en conséquence ma naissance est nécessairement la naissance éternelle de Dieu (« si je n’étais pas, dit encore Maître Eckhart, Dieu ne serait pas »), c’est qu’il n’y a rien d’autre en tout le créé, en tout ce qui est, que l’incréé, que la fulguration de la Vie. (…) La génération de toute forme graphique par la force qui l’in-forme, celle de la couleur visible par l’im-pression en laquelle elle est sentie, n’est pas différente de la génération du vivant dans la puissance qui lui donne de se sentir soi-même, de jouir de soi, et ainsi de vivre… » (pages xxx et xxxi)

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