Juste un instant (32) : « La vie, mystérieuse et éclatante… » (Camus)

J’ai publié à plusieurs reprises un texte que j’avais intitulé Mystique de Noël, d’inspiration eckhartienne, et qui n’a jamais été reçu. Sa véritable signification échappait-elle ? La célébration de la naissance en Dieu : naissance de la créature en Dieu, mais naissance de Dieu en sa créature – qui se traduit aussi par le concept de co(n)naissance – semble une vérité inaccessible en ce temps de matérialisme obscur, après des siècles d’obscurantisme chrétien. Ce qui est fait de Noël et de son mystère, chacun le sait bien, cela se voit assez dans la rue ; et ce que signifie ‘naître à Dieu’, dans la réciprocité d’une évidence de soi qui ne cèle rien de notre identité : tous l’ignorent encore. Alors cet ‘instant’ que je propose aujourd’hui, très modeste, d’une simplicité et d’une transparence capables de l’ouvrir à l’entendement de tous, c’est aussi une immensité de révélation, celle qui permit à Albert Camus de devenir lui-même avant que ses talents, son génie dirait-on, et sa culture philosophique plus tard, ne le hissent à ce degré d’exemplarité humaine – de perfection j’oserai dire – universellement reconnue.

Il y a dans ces souvenirs d’enfance de Jacques Cormery, le héros du Premier homme, qui a tous les traits d’Albert Camus, les prémices de l’extase vécue et décrite dans les Noces à Tipasa. Initiation et célébration païenne, on l’a assez dit, mais qui n’en porte pas moins la marque du sacré, illustrée de la plume magistrale de Camus. Page 183 de l’édition Folio : « Elle (la mère) ne parlait jamais de Dieu. Ce mot-là, à vrai dire, Jacques (Albert Camus) ne l’avait jamais entendu prononcer pendant toute son enfance, et lui-même ne s’en inquiétait pas. La vie, mystérieuse et éclatante, suffisait à le remplir tout entier. » Albert Camus… C’est au cours d’un long voyage ferroviaire, dernièrement, que je me suis prêté à lire ce roman autobiographique auquel s’appliquait l’auteur, quelque temps avant sa disparition accidentelle. J’avais lu Camus très tôt, à 20 ans, romans et essais, et jugé que cette œuvre tardive, inachevée et, croyais-je, impubliable (publiée tardivement aux motifs d’héritiers et d’éditeurs…) ne serait pas utile. Pourtant cette lecture, et dans les conditions que je viens de dire, m’a révélé un très grand écrivain – je l’avais oublié – et un homme dont l’intelligence, la vivacité d’esprit, n’avaient d’égales que la sensibilité, la délicatesse : un homme capable de cette compréhension généreuse, infinie, de notre condition, préalablement accordée par un sentiment d’une richesse à ce point exceptionnelle, celle de la vie offerte, splendeur et plénitude : « La vie, mystérieuse et éclatante, suffisait à me remplir tout entier. » Dieu, on le sait bien, est un des maîtres-mots de notre culture. D’une civilisation l’autre, d’une culture l’autre, il se décline souvent différemment, désignant toujours toutefois le créateur de l’univers et de notre humanité, tout-puissant, omniscient, juge à venir de tous nos actes lorsque retentira l’heure imaginaire d’un jugement dernier rétablissant un nouveau chapitre probable d’éternité. Pourtant l’enfant Albert Camus, né et grandissant dans une famille d’une grande pauvreté, dénuée de toute culture, n’en avait jamais (encore) entendu parler. « La vie, mystérieuse et éclatante, suffisait… »

J’ai été bouleversé par cette confidence. Elle n’épelle aucun des mots qui sont l’apanage d’une culture savante et semble par conséquent proférer un naïf acte de foi, qui serait celle des ignorants et des primaires, des superstitieux peut-être. Ce n’est pourtant pas ce que ces mots veulent dire. Avant, au commencement, précédemment à toute ‘formation’ (‘formatage’ dirait-on de nos jours) d’une intelligence du monde, d’une mondanité comme telle, s’éprouve la vie en plénitude. Avant tout conditionnement et mise au pli des habitudes, avant une éducation, s’éprouve la vie. J’ajouterai pour préciser : la vie qui s’éprouve à la première personne. Ce n’est ni le résultat d’une culture, d’un apprentissage de l’esprit, ni même d’une instruction (ce mot sublime des maîtres de l’école primaire du temps de Camus), c’est bien ‘avant’ que la vie s’éprouve en plénitude, avec un éclat naturel, irréductible à toute explication, à ce qui s’imposera sous le mode de la croyance plus tard. Il ne le croit pas, non, il ne le sait pas, il l’éprouve. Et ce qui fera de lui le grand Camus, ce témoin inestimable d’humanité, c’est qu’il ne l’oubliera pas et saura bien nous le confier, et de cette façon si éclairante.

Sartre reprochait à Camus, dans l’élaboration de sa philosophie et dans ses engagements vis-à-vis de ses contemporains, la persistance de tels sentiments. C’est avec ce sentiment-là, précisément, qu’il surmontait ses inquiétudes et son scrupule, qu’il confortait son exceptionnelle probité, réprouvant la violence et portant au plus haut qu’il pouvait le service d’une justice et d’une espérance. Sartre l’a traité de ‘bourgeois’, un reproche infâmant en cette époque d’après-guerre, ignorant qu’il était lui-même, et par ce reproche même, le représentant louche d’une bourgeoisie aveugle à tous ses préjugés et dont le dernier, le plus stupide, l’avait converti au marxisme ! Passons…  Mais il y a une erreur de point de vue qui a subsisté plus longtemps encore, celle qui voit en Camus un auteur de ‘classe terminale’, autrement dit un philosophe facile et un penseur somme toute négligeable parce qu’incapable d’évaluer toute la complexité de notre condition. Hélas… C’est qu’on ignore trop de nos jours, sous l’emprise de concepts scientistes ou d’une ivresse objectiviste le rôle du sentiment, sa noblesse, sa profondeur, sa spécificité constitutive d’une beauté, d’une richesse et d’une profondeur humaine. Et Camus, toujours leur restait fidèle, fidèle à cette impression originelle que la vie est riche d’elle-même, qu’elle donne tout au jeune enfant et que c’est l’homme empêtré dans ses aliénations et ses préjugés qui lui retranche plus tard son éclat et sa vérité native. Et c’est de vérité qu’il s’agit, pas moins ! D’authenticité ! Dans la phénoménologie henryenne, et particulièrement dans son esthétique, c’est pourtant cette impression originelle, ce sentiment d’appartenir à un Absolu, d’avoir vocation de l’incarner et de le magnifier, qui sanctifie une pensée, lui concède le sceau de la valeur outrepassant toute mesure et toute définition.

En cette journée de Noël je souhaite à chacun de retrouver cette fraîcheur. Ce n’est pas une buée sentimentale qui viendrait s’ajouter à une certitude intellectuelle, c’est un halo plus mystérieux, plus magnifique, une glorieuse lumière capable de nous grandir, de nous augmenter dans l’épreuve suprêmement consolante que ce n’est pas absurde, que la vie réalisée en co(n)naissance de soi se récompense toujours du bonheur de s’éprouver comme telle et d’accomplir sa destinée.