Juste un instant (33) : « Les arts sacrés contre le marché » (Philippe Dagen)

J’estime que le titre de cet article de Philippe Dagen (1), comme les réflexions de l’auteur, n’apportent pas toute la clarté au sujet si grave qui est ici abordé. Il s’agit d’abord d’une affaire qui a défrayé la chronique ces derniers jours : la vente de masques hopis et apaches à l’Hôtel Drouot, et à laquelle ont tenté de s’opposer des associations de descendants de ces tribus d’Amérique du Nord. Philippe Dagen évoque la spoliation dont ont été victimes ces native Americans ; pire, leur massacre, un quasi génocide prémédité, suivi du pillage systématique de ces objets originairement destinés au culte et qui avaient une fonction sacrée. Mais les points de vue ici se confondent, ou plutôt se mélangent : l’anéantissement d’une civilisation et le massacre de populations inspirés tant par la convoitise et la cupidité que par le mépris des cultures étrangères, aggravés de l’incompréhension et de l’intolérance des conquérants d’origine européenne… Ces crimes ne trouvent d’ailleurs plus aucun défenseur. Reste alors l’autre question, celle de l’art, éventuellement de la spécificité d’un art sacré, et aussi la question de la vente de tels objets, un commerce toujours florissant ; pour finir, l’exposition dans des musées de tels ‘objets’. C’est ce dernier point qui commande la conclusion de Philippe Dagen avec laquelle je ne me sens pas en accord.

Si mes souvenirs sont bons, c’est une opinion d’abord exprimée par Malraux dans Les voix du silence et qui fut même retentissante à son époque. Philippe Dagen la répète ici presque mot pour mot : « Le musée désacralise, il annule le sacré en lui substituant le ‘culte du beau’, pseudo-religion profane… » On peut le croire. Michel Henry, que j’ai récemment cité à ce sujet-même, rappelait que les ouvrages d’art sacré n’avaient jamais été conçus comme des œuvres d’art, qu’ils étaient même l’incarnation du sacré s’exposant comme tel, les véhicules de la prière et de la vénération des croyants. Bien sûr. Reste qu’on peut croire aussi qu’il est un art, ‘sacré’ en soi, dans sa définition essentielle, sa mission, dans son dessein et son exposition, que j’ai souvent appelés simplement son ‘dire’, capable de s’auréoler d’une valeur authentiquement sacrée. Mais qu’appelle-t-on sacré aujourd’hui si l’on tient pour caduques les croyances – et alors on les ravale toutes au rang de mythes, de fables et légendes – les religions, celles de ceux que l’on a cru primitifs jusqu’à ces dernières décennies, et aujourd’hui celles de nos propres ancêtres ? Je l’ai souvent répété dans ce blog : il est détestable de confondre ‘religieux’ et ‘sacré’ et je crois même que cette confusion si fréquente de nos jours semble relever de la plus crasse ignorance, sinon d’un complot visant à soutenir la domination des institutions du passé. Sans vouloir choquer à tout prix, je me pose au moins cette question de fond : n’est-il pas concevable que l’art détienne en lui-même une signification de caractère sacré, qui nous inspire des sentiments religieux dans l’admiration de ce qui est ressenti comme beau ?

Ce serait autant de définitions à reprendre, à répéter, et encore une fois je me permets de rappeler que je l’ai fait dans ce blog, et que c’est même sa raison d’être. Dernièrement je l’ai rappelé dans plusieurs articles consacrés à l’esthétique de Michel Henry, citant également Gabrielle Dufour-Kowalska et Rolf Kühn qui y apportent leurs meilleurs commentaires. Dans cette perspective l’art est considéré comme une intensification de la vie sensible, celle qui est commune à nous tous, et que l’artiste enrichit de sa propre création qui est une nouvelle illustration de ces ‘tonalités affectives’ qui sont au fondement de notre vie intérieure, à la fois pulsation universelle et expression singulière, offerte à l’épreuve du moi comme l’élan irrésistible de la Vie. C’est ici que réside la définition même du ‘sacré’, dût-on la regarder comme entièrement nouvelle, inédite. Dans son Dictionnaire philosophique que je suis actuellement en train de lire, André Comte-Sponville n’évite pas le contre-sens que je dénonce en écrivant du ‘sacré’ : «Est sacré ce qui est absolument… C’est un monde à part… Il est séparé, ou doit l’être, du quotidien, du laïque, du simplement humain… Le mot, en ce sens strict, appartient au vocabulaire religieux : le sacré s’oppose au profane comme le divin à l’humain, ou comme le surnaturel à la nature… » Mais y a-t-il, et c’est là ma question, deux réalités qui s’opposent, à ce point étrangères l’une à l’autre : le ‘surnaturel’ et la ‘nature’ ? N’y aurait-il pas plutôt une seule réalité, dans un cas pleinement vécue, éprouvée dans toute la richesse de la donation, de la création où Père et Fils participent à la même opération (Maître Eckhart) ; dans l’autre cas, cette même réalité ‘profanée’, gâtée, corrompue par nos regards abêtis de nos croyances et de nos habitudes ? Et dans ce cas-là, le masque hopi dont il est question ici n’est pas l’objet liturgique correspondant à telle religion, telle croyance humaine circonscrite par l’espace et le temps, mais le témoin significatif du génie humain dans sa totalité engagé à la célébration de son mystère et de ses pouvoirs, de sa beauté agissant à chaque fois, à chaque rencontre, suivant sa magie secrète enfermée dans telles formes, à la fois célée et promise à découverte pour l’exhaussement d’un destin ?

Dans son texte Peindre l’invisible, Michel Henry décrivait les œuvres de Pierre Magré exposées à Chabournay, des peintures qui exposent éloquemment la force de ces ‘tonalités affectives’ mais qui s’illustrent ici à travers des thèmes explicitement chrétiens, d’origine soit biblique soit néo-testamentaire. Ce sont des formes et des couleurs, dit-il, qui sont ‘composées’ de façon à évoquer plus fortement la force, la vie, la douleur ou la joie, et tous ces sentiments humains qui nous traversent, nous éprouvent, irriguent finalement une spiritualité dont l’éclat est ici volontairement d’inspiration chrétienne. Michel Henry avait d’ailleurs proposé une analyse similaire, dans son Kandinsky, au sujet cette fois du célèbre Rétable de Grünewald exposé à Colmar. La force du discours henryen est évidemment dans sa suggestion que telles formes et couleurs sont les media  d’un invisible de vie qui se tient à la source de nous-mêmes en notre qualité de vivants, et également à l’origine du monde qui s’expose sous nos yeux, à condition de préciser : comme nous le voyons avec notre âme éclairée de cette intelligence spirituelle ! J’ai tenté moi-même dans ce blog, et en reprenant des exemples extraits de mon livre La création, de formuler cette perspective esthétique. J’avais notamment comparé l’expression particulière d’adoration, inscrite dans leur humanité même, des différents personnages de la Pietà d’Enguerrand Quarton exposée au Louvre. Cette présence d’humanité qui s’élève à une dimension d’expression sacrée par le génie de l’artiste-peintre, c’est aussi les chefs-d’œuvre du Caravage qui nous en apportent le témoignage et la preuve. Quoi de plus stupéfiant que la mort de la Vierge visible au Louvre : le corps déjà enflé par la putréfaction, l’accablement des disciples représenté de façon si ordinaire – oui, hommes et femmes ordinaires (la légende dit que la ‘morte’ était une prostituée qui venait de se noyer dans le Tibre !) qui animent sous nos yeux le récit en soi extraordinaire de nos destins exposés aux forces de la vie. Et cela même si l’on veut y voir encore les passions, dépouillées toutefois des concepts convenus d’une moralité de circonstance ! Le sacré, autrement, est dans la délivrance de notre vérité de vie, d’une réalité infinie manifestée en détails habituellement jugés anodins, ou banals, voire grossiers et vulgaires. Le respect requis à l’épreuve du sacré, c’est celui d’un regard débarrassé de ses préjugés, et peut-être de la seule vulgarité qui soit : le mépris et la haine de soi.

Philippe Dagen, me semble-t-il, a manqué l’occasion de dire que le sacré  qui se révèle à travers ces masques de cérémonie hopis ou apaches, ce n’est pas celui de ces religions ou de ces traditions jadis humiliées ou persécutées, qui méritent comme telles respect et vénération, de leurs sectateurs au moins, exigeant de nous justice et ‘repentance’ comme on dit ; c’est la puissance poétique évoquée par des artistes, prêtres ou chamanes à la fois, qui ont su libérer une source d’énergie à jamais inépuisable, effrayante peut-être, déroutante, sidérante aussi, et qui nous éclabousse de leur puissance initiatique grâce à des objets qui n’ont rien perdu de leur pouvoir d’évocation, bien au-delà de la première intention qui les a façonnés. Le ‘culte du beau’ est des plus vains. Mais le beau n’est à proportion que de la vérité qu’il dévoile : le beau qui a sa place dans les musées comme dans les édifices religieux, peu importe d’ailleurs, à condition de veiller toujours à choisir leur meilleure exposition possible, celle qui ne trahit pas leur message intemporel. C’est une autre question qui se pose sans doute, mais c’est d’abord l’évidence qu’il faut trouver un autre sens au ‘beau’, une autre dimension de valeur à mesure de son pouvoir épiphanique. Et faut-il vraiment ajouter que c’est tout art digne de ce nom qui dénonce ces lois du marché qui concourent à son abaissement ?

(1) Le Monde daté du 25/26 décembre 2013

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