Philosophie en dictionnaires (1)

D’abord l’anecdote : j’avais confié mon premier volume de l’Encycopédie des PUF (l’Univers Philosophique) acheté en 1990, à Stephen Jourdain. Très curieux de sa réaction, j’espérais, bien entendu, des remarques admiratives… Et voilà qu’il me le rend avec ces mots scandalisés : « Oui, ça paraît très complet, très savant, mais nulle part je ne trouve de définition de la conscience, cette nécessaire première mise au point ! » J’étais allé trop vite, le Dictionnaire n’est venu que deux ans plus tard, avec la fameuse définition, mais l’incident m’avait alerté, servi de leçon ! Commencer par la conscience, cette interrogation-là ! Et c’est ce que je vais faire pour le grand texte que j’élabore en reprenant tous les articles publiés dans ce blog. Mais je continue à ‘jouer le jeu’ : je vais aujourd’hui comparer sur ce même chapitre de la conscience les dictionnaires qui font autorité. C’est ce qui m’a été rappelé par André Comte-Sponville qui publie un nouveau Dictionnaire philosophique (saisissez la nuance !) rappelant qu’il faut toujours se fier, et au Vocabulaire devenu classique de Lalande et au fameux dictionnaire plus ‘moderne’ des PUF ! J’y ajouterai même le Dictionnaire Martin Heidegger récemment publié, encyclopédique à sa manière, comme le fut le dessein du grand maître allemand. (1)

André Comte-Sponville, avec toute la clarté qui le distingue, pose le problème avec sa plus grande acuité. « Conscience : l’un des mots les plus difficiles à définir – peut-être parce que toute définition s’adresse à une conscience et la suppose. La conscience est un certain rapport de soi à soi, mais qui n’est ni d’adéquation (toute conscience n’est pas connaissance ; il y a des consciences fausses), ni d’identité (avoir conscience de soi n’est pas la même chose qu’être soi), ni pourtant de pure altérité (puisqu’il n’y a de conscience que pour soi). Disons que la conscience est présence à soi de l’esprit ou de l’âme, comme une pensée qui se pense : un savoir qui se sait, une croyance qui se croit, une sensation ou un sentiment qui se sentent ou se ressentent… Toute conscience suppose en cela une certaine dualité : « conscience veut dire science avec… remarquait Maine de Biran, science de soi avec celle de quelque chose. » (page 204) Comte-Sponville a mis le doigt sur la difficulté initiale : le mot conscience, et littéralement c’est bien ce qu’il veut dire, renvoie à une dualité, mais qui n’en est pas une, celle de l’objet et de l’appréhension que j’en ai, réflexivité ou intention, tout le problème de la phénoménologie contemporaine, avec toutes les critiques qui s’ensuivent. Je peux poursuivre avec Comte-Sponville : « C’est aussi ce que suggère, chez les phénoménologues, l’idée d’intentionnalité… Je ne peux pas avoir conscience de cet arbre ou de cette idée sans avoir conscience aussi, fût-ce obscurément, de la conscience que j’en ai. Cela ne veut pas dire que toute conscience soit réflexive, si l’on entend par là qu’elle se prendrait elle-même, nécessairement, explicitement, pour objet. Mais plutôt qu’aucun objet n’existe pour elle qu’à la condition qu’elle existe elle-même pour soi… C’est pourquoi il n’y a pas de conscience absolue : parce que toute conscience est médiation. » André Lalande, c’est surprenant, et il faut le souligner, avait déjà fait des remarques similaires au début du siècle, sans pouvoir citer encore les phénoménologues bien entendu… Et c’est de ‘conscience psychologique’ qu’il est question dans son Vocabulaire, la dimension métaphysique se trouvant légèrement mise en retrait, au départ de la réflexion du moins. « Intuition (plus ou moins complète, plus ou moins claire) qu’a l’esprit de ses états et de ses actes – cette définition ne peut être qu’approximative, le fait de la conscience étant une des données fondamentales de la pensée, qu’on ne peut résoudre en éléments plus simples… » Et Lalande de reprendre à son compte les remarques du métaphysicien écossais William Hamilton qui estimait que « la conscience est la racine de toute connaissance » (définition, j’y reviendrai, qui sert de point de départ au Dictionnaire des PUF) : « La conscience ne peut être définie ; nous pouvons bien nous-mêmes savoir parfaitement ce qu’est la conscience, mais nous ne pouvons pas sans confusion communiquer aux autres une définition de ce que nous saisissons clairement nous-mêmes. La conscience est la racine de toute connaissance » (Hamilton) Et Lalande de préciser ce qui constitue encore tout le débat contemporain. « Cette définition laisse intacte la question de savoir si l’esprit humain a conscience de tout ce qui le constitue ou s’il y a pour le moi individuel de l’homme des phénomènes psychiques inconscients (de même…) la question de savoir si la conscience contient ou ne contient pas l’affirmation du sujet en tant que substance. » En poussant ces analyses (et Lalande avait l’habitude de convoquer à la discussion, dans son Vocabulaire, d’éminents collègues…) il estime « qu’il y aurait lieu de distinguer conscience primitive et conscience réfléchie, conscience subjective et conscience objective… » (page 174)

Le problème se définit ainsi classiquement, et c’est de cette façon qu’il est repris dans le Dictionnaire des PUF – l’article étant rédigé par F. Brémondy. Cette fois, cependant, les différenciations auxquelles aboutissait Lalande font l’objet d’articles séparés suivant qu’on aborde le problème par l’angle métaphysique, psychologique, moral, collectif, etc… Mais c’est bien de la remarque du vieil Ecossais que nous partons, preuve que c’est la base inébranlable de toute recherche, quel que soit le registre adopté, concernant la conscience. « La conscience ne peut pas être définie… » Parce qu’elle est à l’origine de toute connaissance et que les faits fondamentaux qui la caractérisent ne peuvent se ramener à rien de plus simple… Et comme possibilité de connaissance d’un objet, elle est ultimement ce qu’on doit appeler le sujet même. Il semble que toute recherche, durant des décennies, ait buté finalement sur cette conclusion qui s’est imposée à chaque fois, quels que soient les ‘faits’ qui aient paru le plus distinctement caractériser la conscience comme pouvoir de synthèse, de liaison ou d’unition. Toujours il est finalement apparu impossible de traiter la conscience comme un objet. C’est Husserl qui parut renouveler le débat en introduisant la notion d’intentionnalité : « Conscience comme tissu des vécus psychiques dans l’unité du flux des vécus… Conscience comme désignation globale pour toutes sortes d’actes psychiques… » Enfin : « Nous concevons la relation intentionnelle comme détermination d’essence (…) des actes psychiques » En dépit de ses critiques souvent rappelées, Michel Henry ne s’éloigne jamais tout à fait de cette considération : « Avec Descartes (…) le concept de conscience reçoit la signification ontologique radicale conformément à laquelle il désigne l’apparaître considéré pour lui-même, non pas quelque chose mais le principe de toute chose, la manifestation originelle. » (in Généalogie de la Psychanalyse) L’auteur de l’article insiste sur cette position largement illustrée par des auteurs pourtant fort éloignés les uns des autres : le rapport sujet-objet comme propriété dynamique de la conscience. Cela va de Hamelin à Ruyer, de Sartre à Chambon. Dans L’essence de la manifestation, Michel Henry en fait la critique en des formules devenues célèbres, et cette conclusion-là : « … la conscience du monde n’est effective que sur le fond en elle d’une conscience à laquelle le monde n’appartient pas… » (paragraphe 34) Et pour citer une nouvelle fois la Généalogie de la psychanalyse : « en sa possibilité dernière l’essence de l’apparaître se dévoile comme apparaître à soi, essence saisie dans le cogito comme conscience… » En dépit de toutes les tentatives ; mécaniste, vitaliste, idéaliste, il me semble – et l’auteur de cet article y aboutit lui aussi – que la parole décisive qui va s’imposer est bien celle de Michel Henry, celle même qui ouvre L’essence de la manifestation : « La conscience est l’être pour soi originaire de l’être… » (paragraphe 19) On pourra bien, techniquement, et pour la détailler, livrer la recherche aux outils de la psychologie, de la psychanalyse, de la sociologie, de la clinique d’un côté ; de la morale de l’autre, il ne sera pas possible d’écarter cette compréhension primordiale de la conscience comme précédent absolu de tout ‘fait’ objectivable.

Le Dictionnaire Martin Heidegger, avec un article de Florence Nicolas, apporte un éclairage global non négligeable de la question. Heidegger observe d’abord que cette notion de conscience apparaît bien, et chez les Grecs et dans le Nouveau Testament (suneidêsis) mais que c’est bien chez Descartes « que la conscience (du latin cum-scientia : acccompagné de savoir), désignant la saisie immédiate de la pensée par elle-même (dès que je pense à quelque chose je sais, non seulement que j’y pense mais également que cette pensée est mienne), devient en tant que conscience de soi le fondement d’un savoir certain qui se représente un objet en se rapportant à un sujet. » Mais Heidegger n’allait pas s’en tenir à Descartes ! Suivant son habitude, il scrute à la loupe les différentes éthymologies du mot ‘conscience’ en allemand, et il fait la revue de tous les penseurs allemands qui ont tenté d’approfondir la question après Descartes : Wolff, Fichte, Schelling, et finalement Hegel. Après quoi, il expose ses propres vues, dès 1925, dans les Prolégomènes à l’histoire du concept de temps. Pour lui, c’est ce dernier concept qui relie entre eux les différents composants de la conscience, particulièrement l’épreuve du présent conscient. C’est à partir de lui que se ressource la question de l’être comme il va l’exposer dans sa thèse célèbre sur l’Être et le Temps. Florence Nicolas écrit : « En se thématisant comme conscience, l’être humain s’est cependant borné l’accès à son propre être qui n’est pas entièrement soumis à une connaissance théorique : l’attitude théorique n’advient qu’en second lieu comme modification d’un rapport au monde plus originaire, et le rapport au temps constitutif du souci propre à un être qui a à être ne peut être déterminé à partir du seul présent. Dasein n’est donc pas un simple mot venant artificiellement remplacer Gewissen ou Bewustein…Dans son séminaire sur Héraclite avec Fink, Heidegger écrit que la ‘conscience est seulement possible sur le fond du Da, comme mode dérivé de lui’. Reprenant cette analyse lors du séminaire de Zâhringen (…) il montre que le verbe ‘être’ n’a pas le même sens dans les deux mots : si être dans Bewustein signifie être présent à soi, ce dont on est conscient étant alors présent dans la subjectivité, être dans Dasein dit l’être-hors-de qui se tient entre les trois ekstases temporelles et soutient leur jeu réciproque. » (page 275) C’est de toute évidence un retour au plan de l’ontologie, comme Heidegger avait voulu la restaurer, et un obstacle apparemment insurmontable dressé pour la découverte bien plus essentielle de l’auto-affection qui, encore plus originairement, dévoile la possibilité d’une conscience subjective, son éclosion bien réelle aussi comme possibilité d’un monde. Je vais ajouter une précision de Dominique Saatdjian, sur la question du ‘sujet’ et dans le même Dictionnaire. Elle éclaircit un peu ce qui pourrait paraître incohérent à certains : « Heidegger entend remonter du sujet (et, en deçà même de l’animal raisonnable ou ayant le langage) au Dasein, à notre finitude (le rapport à l’être)… cette remontée du sujet au Dasein en l’homme lui rend possible de retracer les limites du sujet… Si le sujet réduit ce en quoi consiste l’être humain (l’ouverture à l’être), il n’en est pas moins une manière d’être du Dasein, qu’il présuppose, plutôt qu’il ne le fonde comme il le prétend pourtant… » (page 1270) Prééminence de l’ontologie donc. La valeur de ‘je’ comme témoin d’un Absolu a disparu ; la subjectivité est soumise à des autorités qui lui sont étrangères, même en les déclarant matricielles, et comme les plus sévères critiques de Heidegger le lui ont reproché, à des autorités purement conceptuelles, comme cet ‘être’ au cœur de tant de controverses ! Les travaux ultérieurs d’un Michel Henry rétabliront cette vérité de la subjectivité éprouvée originellement en sa propre racine de vie.

Dans un article récent (2), que je vais bientôt compléter, je me suis appliqué à mettre au jour les travaux plus récents d’une ‘philosophie de l’esprit’ qui s’applique à poursuivre les voies du vieux scientisme ou à tenter d’en tracer de nouvelles. C’est d’une part les travaux dérivés des recherches contemporaines en linguistique, les travaux surtout en neurobiologie qui ont tenté une vraie ‘science de la conscience’. J’ai notamment exposé les théories de Dennett, comme celles de son critique Chalmers. Aujourd’hui je voudrais plutôt rappeler la thèse traditionnelle, et par exemple celle du védantin Nisargadatta qui s’applique à inscrire tout apparaître mondain dans la conscience, et la conscience elle-même comme une inexplicable survenance au repos de l’Absolu : accident peut-être, débordement de richesse, épreuve de Soi. Je l’ai souvent écrit déjà : les thèses traditionnelles, et les plus antiques, se rejoignent dans ce simple constat. « S’il y a bien quelque chose plutôt que rien, c’est bien en conscience que cela se passe, en conscience subjective, quelles que soient les modalités de cet apparaître et de la constitution de cette subjectivité dans ses conditions propres. » Nisargadatta est notre contemporain et comme tel, il n’est pas ignorant des efforts d’explication ‘moderne’. Sa radicalité, les précisions qu’il apporte, à ce titre, n’en sont pas moins éclairantes de la thèse d’un immuable essentialisme. J’emprunte les citations du grand védantin à la première édition de son Je Suis, publié par les Deux-Océans. « La conscience et le monde apparaissent en même temps, disparaissent de même… ils sont deux aspects d’un même état… » Où la parole traditionnelle rejoint l’extrême de la thèse phénoménologique. Souligné : « Pas de conscience, pas de monde ! » Et le sujet de prendre cette définition, celle, également traditionnelle, du témoin : « Sans le témoin, la conscience devient inconscience, simplement la vie… » Plus précisément, ou en allant un peu plus loin : « La conscience authentique est l’état de pur témoin dans lequel il n’y a aucune tentative d’influer en quoi que ce soit sur l’événement observé. » Les Grecs parlaient déjà d’ataraxie : c’est en fait l’attitude de celui qui rejoint, au prix même du ‘mouvement’ parvenu à son ultime accomplissement, et qui constituait la vie personnelle, le repos de l’Absolu. Le problème philosophique de la conscience et celui du témoin se rejoignent, devenant même quasiment identiques, sans que l’intelligence discursive ne parvienne plus à les délier. « En réalité, il n’y a qu’un seul état ; quand il est dénaturé par l’auto-identification, il est appelé une personne, quand il est coloré par la sensation d’existence, c’est le témoin ; quand il est incolore et illimité, nous l’appelons le Suprême. » Dans le même entretien, à la question : « le témoin, est-il réel ou irréel ? » Nisargadatta répond : « Il est les deux. Il est le dernier vestige de l’illusion, le premier aperçu du réel. Dire ‘je ne suis que le témoin’ est à la fois vrai et faux ; faux à cause du ‘je suis’, juste à cause du témoin… L’instant où vous dites ‘je suis’, l’univers entier naît, en même temps que son créateur. » Cette révélation essentielle de ce qu’il faut bien appeler un ‘processus’, ‘orientale’, rejoint la révélation du pôle ‘occidental’, Stephen Jourdain : « Notre âme… que j’appellerai notre essence spirituelle est l’unique source de tout… Notre essence est créatrice… » Mais il apparaît comme une deuxième création qui est l’élaboration – à quel point factice ? – de notre conscience personnelle. « Dans cette deuxième création, c’est moi, personnellement, qui suis le père du monde… C’est bien là le paradoxe puisque nous sommes au centre de la personne ; une source non-personnelle au sens où il n’y a pas appropriation de quoi que ce soit… »

(1) L’Encyclopédie Philosophique des PUF a été éditée à partir de 1989, en plusieurs tomes successifs. C’est une somme complète d’articles écrits par les meilleurs spécialistes du moment. Elle exige une certaine culture préalable mais reste tout le temps très accessible. Elle a le mérite d’apporter des éclairages, et sur la philosophie contemporaine, et sur les philosophies ‘orientales’, de même sur les pensées des peuples d’Amérique et d’Océanie. Elle coûtait fort cher, ce qui a été fort reproché à son éditeur, mais on la trouve dans toutes les Bibliothèques, autant universitaires que municipales.

Le Dictionnaire philosophique d’André Comte-Sponville connaît sa deuxième édition par les PUF depuis l’année dernière. Il comporte actuellement 394 définitions extrêmement aisées à parcourir et d’une belle richesse d’inspiration.

Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie d’André Lalande a connu de multiples rééditions depuis sa première publication en 1926. Il est demeuré un outil incomparable, recommandé à tous, curieux, apprentis ou enseignants. On le trouve aujourd’hui en édition de poche aux PUF, à un prix très modique.

Le Dictionnaire Martin Heidegger a été édité au Cerf l’an passé. Composé par d’éminents spécialistes de la pensée du maître, il comporte plus de 600 entrées qui constituent à ce jour la meilleure initiation à une pensée qui reste très difficile d’accès.

(2) http://marianus.blog.lemonde.fr/2012/10/31/au-debut-est-la-conscience-1/ et 2…

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s