Philosophie en dictionnaires (2)

Le ‘réel’ : voilà encore un concept riche et qui, inexplicablement, s’est imposé à moi pour un nouvel exercice de divulgation du contenu de mes dictionnaires. J’avais été effleuré par l’intention de faire la même recherche pour ‘connaissance’ quand au contraire, immédiatement, c’est ‘sujet’ qui s’était imposé à la suite de ‘conscience’ sans aucune possibilité de les dissocier. Cette fois, quand ‘réel’ s’impose, ce sera son ambivalence avec ‘réalité’, mais nous allons en trouver la raison : ce que la parenté ici rapproche, et dissocie clairement. Si toutefois, ‘réalité’, en substantivant ‘réel’ en dit plus ; et pourquoi on s’applique à cette nuance.  Mais je dirai d’abord comment le ‘réel’ est revenu au premier plan, par quelle nouvelle recherche, et à la suite de quelle interrogation plus ancienne. Puis je suivrai le fil de mes définitions d’un dictionnaire à l’autre, notant, mais je n’insisterai pas sur ce point, que je ne trouve pas ‘réel’ dans le Dictionnaire Martin Heidegger mais ‘présence’, un autre chemin, celui, plus écarté, d’un philosophe qui s’est appliqué sa vie durant à rendre à l’ontologie toute sa prépondérance, et qui a dû la mesurer finalement à sa mise en relation spécifique avec l’être humain. Un autre cheminement de la pensée, que je renonce à suivre aujourd’hui… Un aveu qui ne m’absout pas non plus. André Comte-Sponville, en suivant la piste de la ‘présence’, a rejoint également celle de la ‘vérité’. C’est trop, et c’est significatif : ce chapitre qui s’ouvre est bien celui de la métaphysique ou, pour mieux dire, celui de notre vie intérieure. Je m’écarterai donc aussi de Comte-Sponville.

C’est à l’occasion d’une nouvelle plongée dans mes piles de notes relevées au cours de mes lectures de Nisargadatta. Et parce que j’embrasse large, toujours, poursuivant mes fins de ‘philosophie comparée’, je me souvenais – je ne l’oublie jamais – de Stephen Jourdain. Avec l’examen précédent portant sur la ‘conscience’, je les avais à nouveau associés en conclusion. C’est alors que je suis tombé sur cette citation de Je Suis (page 353) : « Question : Même dans le non-réel, il y aurait une pointe de réalité ? – Réponse : Oui, vous lui communiquez la réalité en le considérant comme réel… » Pendant des années je n’avais pas trouvé de lien évident, déclaré, entre le strict monisme ‘oriental’ du maître de Bombay et la vision créationniste, amphibolique, du maître de Vizzavona. Je le trouvai enfin, et pour le mieux, dans cette définition du réel, précisant même l’ambiguïté du réel. D’une part, la certitude que le réel est un, Réel comme Absolu, non-né ; et cependant, d’autre part, réel diffluent, en gésine de son auto-création, de par le caractère même de son infinité non partagée, de sa richesse et de sa prodigalité. Autrement dit, mais avec des formules différentes chez l’un comme l’autre, tous deux cependant engagés dans un enseignement oral : ‘Vous’ êtes l’Absolu (ou son image, di(f)férente mais non séparée) et vous communiquez, par la nécessité de votre propre nature (qui est Vie illimitée, sans fin), une part de réalité à vos rêves, à vos fantasmes, même les plus vides de consistance propre, une réalité qui devient opposable à vous-même comme une réalité étrangère qui vous défie. Et c’était trouvé ! Trouvée aussi cette notion de réalité qui, avec sa nuance propre, nullement superficielle, porteuse d’une volonté métaphysique de le dire plus totalitaire, sera bien utile à clarifier le problème. Mais reprenons là nos dictionnaires.

Dans son Vocabulaire, André Lalande nous propose sa définition avec des nuances variées et complexes : « Réel ; Qui est une chose ou qui concerne des choses… A/ Par rapport à l’apparent, à l’illusoire, au fictif ; ce qui agit effectivement ; ce sur quoi on peut compter. B/ Par opposition au relatif, et en particulier au phénoménal, en tant que celui-ci est conçu, soit comme une relation entre des termes substantiels, entre des choses et un esprit – soit aussi comme une apparence que revêtent les choses dans l’esprit. C/ Dans l’ordre de la représentation, ce qui est actuel, donné, 1° Par opposition soit au possible, soit à l’idéal… 2° Par opposition à la forme de la connaissance, ce qui en constitue la matière ; soit à titre de contenu positif (jugement affirmatif)… soit à titre de donnée empirique… D/ Qui concerne les choses et non les personnes… E/ Qui concerne les choses et non les mots… » Enumération presque amusante, et révélatrice n’est-ce pas ? Pas surprenante en tout cas de la part d’un rationaliste à l’ancienne comme Lalande !!! Et ce ne sont pas les exemples et les développements suivants qui diront le contraire : il y a les ‘choses’, autrement dit le ‘réel’ le plus incontestable, et qui s’impose comme tel, et tout le reste : ‘esprit’, ‘représentation’, ‘idéal’, ‘personnes’, ‘mots’… Ce sera également amusant, quelques lignes plus bas, de voir que de telles estimations du ‘réel’ ont bien peu évolué aujourd’hui ; du moins, elles se sont affinées, mais les ‘choses’ comme nous allons le constater vont garder leur autorité référentielle la plus constamment indéclinable, absolue en un mot. Quelles ‘choses’ alors ? Dans l’Encyclopédie Philosophique Universelle des PUF, le volume consacré aux Notions distingue soigneusement les deux concepts ; ‘réel’ et ‘réalité’, et les précisions apportées, amplement développées, méritent qu’on s’y arrête. Dans l’ordre alphabétique, l’article ‘réalité’, qui est signé de H. Barreau. « Le concept de réalité ajoute à celui d’être une certaine détermination. Il désigne une existence, mais non une existence quelconque, une existence qualifiée d’une certaine façon, ne serait-ce que parce qu’elle s’oppose à un désir ou à un projet. On dit de la réalité qu’elle s’impose et résiste à ceux qui tentent de l’oublier ou de la nier. On l’oppose ainsi à l’apparence qu’on peut faire disparaître et qui disparaît d’ailleurs généralement d’elle-même. On l’oppose aussi à ce qui échappe à toute espèce de prise. Etant déterminée, la réalité est donc permanente, au moins entre certaines limites, et fiable, du moins dans la perspective précise où on la rencontre et où elle manifeste une existence irréductible. S’il en est ainsi, il ne faut pas s’étonner si le caractère intelligible de l’être a semblé plus réel que son aspect sensible… » Dernière phrase d’une grande portée si l’on y réfléchit bien… Et l’auteur de rappeler par le détail tous les termes de la querelle historique opposant idéalisme et réalisme, querelle née à l’origine de la critique prononcée par Aristote à l’égard de son maître Platon. Mais querelle riche en rebondissements – toute l’histoire de la philosophie en fait. L’auteur de l’article s’y applique mais il serait trop long d’en faire même le résumé. Par contre, pour réduire les contradictions des écoles classiques, il y est proposé la théorie des systèmes élaborée par Bertalanffy, une autre visée intellectuelle vers la ‘réalité’ mais qui évite l’écueil d’une définition des ‘choses’. « Elle se présente, à maints égards, comme l’antithèse de l’atomisme ancien. Ce qui existe réellement, ce n’est pas l’atome insécable, c’est le système pourvu de diverses parties, qui sont en interaction entre elles et avec leur environnement… » Ce qui est remarquable, c’est que cette théorie rejoint celle des sciences contemporaines tout en se conciliant les théories plus anciennes qui privilégiaient les relations dynamiques aux définitions étroitement objectives des êtres naturels. C’est substituer à l’idée de substance celle de dynamique, d’énergie, tentative qui a aussi ses racines dans l’Antiquité.

Un peu plus loin, l’article ‘réel’ est de G. Almeras, qui impose de nouvelles discriminations. « En français, le mot ‘réel’ recouvre deux significations à l’origine distinctes : a/ Le réel, c’est d’abord, le donné, l’actuel par opposition au virtuel, au simple possible, à l’idéal ; b/ Le réel, c’est ensuite l’objet possédant une certaine autonomie en lui-même, doué de caractères propres par opposition au relatif, au phénoménal. C’est ce qui se soutient de soi-même, indépendamment de la visée objective du sujet pensant. » Notons-le bien : même ‘objective’, la visée du sujet n’est pas reconnue la plus légitime, la plus sûre. Comme dans l’article précédent il s’ensuit des rappels de l’histoire des sciences, ainsi que les étapes de la réflexion philosophique qu’elle a provoquée. Et comme précédemment nous aboutissons à des conclusions inspirées de la physique contemporaine (Planck, Einstein) allant même jusqu’à considérer une fois de plus « que le réel n’est pas objectivable »… « Deux traits semblent caractériser le réel pour la science : la reconnaissance d’obstacles au libre déploiement de la pensée : la science n’a pas devant elle un champ vide où toutes les constructions lui sont permises… ; une certaine convergence dans les opérations de la pensée, à savoir le caractère provisoire des déterminations d’un objet dans un système conceptuel dont le mouvement conduit à la retoucher… » C’est en tout cas un progrès par rapport à l’objectivisme affiché par Lalande, mais à condition de ne pas se précipiter dans une nouvelle erreur. La notion d’objet, comme on le voit, même soumise à des variantes mathématiques, ne perd pas sa prééminence. L’affirmation reste constante, que la réalité s’impose à l’esprit humain contre toutes ses préventions, de sens commun ou de conception scientifique. Physique et mathématiques, l’épreuve expérimentale qui couronne l’expérience obéissant à ce modèle logique, se chargent bien, toujours, de nous reconduire à une modestie obligée. Mais cette conception de la réalité ‘retouchée’ est ici intéressante parce qu’elle accorde une place plus grande à la relation, rapprochant ‘sujet’ et ‘objet’ qui semblaient radicalement éloignés dans les conceptions du matérialisme classique. L’auteur de l’article en vient à citer les dernières conceptions hegeliennes. Ainsi « la fin la plus haute de la philosophie est cette réconciliation de la raison consciente d’elle-même avec le réel. Concevoir la substance comme sujet, c’est simplement considérer que tout ce qui est n’existe que dans et pour le connaître et l’agir de l’homme (…) » Cette thèse, qui est celle de la Logique de Hegel, consiste à penser le réel comme activité et pas comme devenir, ce qui renverrait à une détermination ‘chosiste’, l’auteur de l’article le dit explicitement. A partir de Hegel, nous nous rapprochons du dernier Marx qui avait choisi d’insister sur l’activité humaine concrète, quasiment une nouvelle métaphysique du sujet vivant, comme les travaux de Michel Henry l’ont amplement prouvé. Les problèmes posés, les points de vue abordés donnent le vertige : c’est la fidélité sous-tendue à un objectivisme d’inspiration scientifique qui permet à nos auteurs de garder leur cap, de manquer leur cible aussi… Et cela ne va pas s’arranger, en dépit des intentions encyclopédiques de ce dictionnaire (en réservant beaucoup de place, par exemple, aux investigations psychanalytiques…)

Si je reprends maintenant le volume de l’Univers Philosophique des PUF,  je trouve un long article de Clément Rosset sur la ‘notion de réalité’, la spécialité si l’on peut dire de ce philosophe français qui ne manque jamais, lui, d’adresser les plus sévères admonestations aux ‘idéalistes’ ! Pour lui, la notion de réalité est méconnue, volontairement négligée et méconnue. Pour deux raisons le plus souvent invoquées : « La réalité est un fait éminemment douteux, pour ne consister qu’en la somme jamais close et à jamais contradictoire des observations diverses qui en sont faites… ‘à chacun sa réalité’… la réalité est un fait éminemment dénué d’intérêt – d’une part parce qu’elle n’est constituée que d’objets dérisoires parce que périssables, d’autre part parce que ces mêmes objets souffrent, outre leur défaut d’être éphémères, d’être de surcroît répétitifs et banals… » Clément Rosset ne manque pas de relever les contradictions de tels préjugés (écorchant au passage le Romantisme qui estime la réalité trop ‘quotidienne’ ; le Surréalisme en prend un bon coup au passage…) et se propose donc d’en prendre l’exact contre-pied. « L’obscurité de la notion de réalité… (provient) de la constitution singulière de la réalité elle-même… le reproche de pauvreté (ou de banalité) en est (par conséquent) une suite forcée, sinon logique… ce reproche impliquant un parti-pris philosophique auquel il est loisible d’en opposer un autre : la pensée de la suffisance intrinsèque de la réalité… » Suivent de longs développements tendant à éclairer cette ambiguïté, à établir finalement le principe d’une réalité suffisante (concept repris de Leiniz), à ‘remettre les choses à leur place’ comme dirait la sagesse populaire qui se contente en effet d’une réalité sans fard (soit imaginaire, voire métaphysique ou poétique), un donné immédiat aussi aisément accessible que réellement incontestable. Ce que Clément Rosset s’applique à démonter, c’est « la disqualification du réel immédiat au profit d’une réalité plus réelle ou ‘surréelle’… »,  à prouver si possible que « cette réalité, si insaisissable et éphémère soit-elle, est d’une part la seule qui soit, d’autre part qu’elle a de quoi suffire au bonheur des hommes… » La démonstration de Rosset s’appuie sur des citations répétées et judicieusement choisies de Lucrèce, Spinoza, Nietzsche – un débat tout à fait traditionnel – qui se seraient tous trois appliqués à dévoiler l’éclat méconnu de cette réalité communément offerte à tous, qu’il faut apprendre à aimer comme elle est sans l’optique déviante de représentations hantées du désir d’une ‘autre réalité’, lui-même inspiré par la peur et l’avidité. Sur ce plan purement philosophique, oui, j’estime ce point de vue recevable : ni arrière-monde, ni doublure à la façon d’un platonisme de pythonisse. Rosset n’a pas de mal à reprendre à son compte les arguments si incisifs de Nietzsche. Qu’on se rappelle pourtant mes citations d’un ‘Dit de l’impensable’ publié dans ce blog, toutes empruntées à une gnose appliquée à saisir le monde tel qu’il s’offre, tel qu’il se donne en une seule expérience immédiate pour nous tous. Quel monde ? Sa ‘lecture’ scientifique, ‘galiléenne’, ne s’en prête pourtant pas moins aujourd’hui à des interprétations contradictoires. Curieusement, sa ‘lecture’ par la sensibilité commune entraîne d’elle-même, sinon une interprétation, du moins une éthique de la connaissance, de la vie, et même une discipline de l’imagination, et précisément comme le recommandent les maîtres que j’ai souvent cités. Ce que Clément Rosset récuse, c’est un idéalisme aujourd’hui périmé – et j’aimerais dire au passage qu’il est toujours d’actualité dans la plupart des ‘croyances’ religieuses, les perpétuelles hallucinations d’un arrière-monde ! – et une attitude ‘littéraire’, je m’évite de dire ‘poétique’, dont tout le monde se moque aujourd’hui sinon les histrions toujours de mode dans les medias actuels.

Si le mot ‘conscience’ ouvre nécessairement à mon avis le grand livre de la Philosophie, celui de la ‘réalité’, doublé du ‘réel’ ouvre un plus long chapitre, d’autant plus délicat qu’il reste inachevé et que personne ne saurait clore à ce jour. Pour ne pas même tenter de porter une conclusion, j’en reviendrai à mes ‘cardinaux’ cités au début, ceux-là mêmes qui m’avaient poussé à cette nouvelle exploration. Nisargadatta, à partir de son expérience d’éveil ‘orientale’, qui l’a ramené au repos d’un invariable Absolu, définit le réel par cet Absolu même dont la surabondance s’épanche (inexplicablement !) en conscience, en dualité donc, de nature purement imaginaire : tout est imaginé, moi comme personne séparée, et l’espace, et le temps, et la causalité qui sont les a priori de l’appréhension d’un monde-spectacle. Suivant la célèbre formule héritée du Védanta : « le spectacle est le spectateur » et le réel ne se partage pas sinon dans l’apparence d’une durée où se figurent choses et gens, et événements, mais dont l’instabilité, la constante dissolution dans un oubli immémorial nous délivrent sans reste aucun. Stephen Jourdain qui pratique l’aporie propre au discours occidental, confesse à la fois l’Un du néo-platonisme, et aussi la création du christianisme. Je l’ai signalé maintes fois : la conjonction ‘un mouvement et un repos’ est la révélation la plus forte d’une gnose à portée vraiment universelle, qui surmonte l’invariant d’exclusion dualiste prêté à la philosophie grecque. ‘Création’ chez Stephen Jourdain veut dire que le Seul se prolonge dans la personne à laquelle mission est confiée de se co(n)naître et même de s’exhausser. Mais paradoxalement, cette responsabilité formidable se trahit elle-même par l’inclination qui la porte à se mêler à la réalité des choses dans le procès de l’apparaître, et à constituer une deuxième création que le jugement affirmatif constituant ce monde pose comme une entité étrangère, extérieure, séparée, finalement menaçante parce qu’inaccessible en elle-même. Pour qui et pourquoi cette question reste-t-elle à jamais ouverte ? Je dirai que c’est la nature même du secret qui anime la vie de chacun de nous, justifie notre liberté exposée aux périls des conditions, oriente la finalité de nos existences. C’est aussi tout cela, et cela seul, qui nous sauvera de l’absurdité irrémédiable contenue en la réalité usurpée des ‘choses’.

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