« Au commencement… » la conscience ! (compléments 1)

Stephen Jourdain ; cinq ans déjà…

Ce sont quelques ajouts à mon article du 24.05.2013 en vue de compléter le Prologue de mon travail intitulé Un mouvement et un repos une publication qui sera disponible avant la fin de l’année… D’abord une simple note concernant le livre de Pierre Uzan : Conscience et physique quantique, publié par Vrin à la fin de l’an passé, un livre qui a d’abord provoqué ma réflexion, et qui m’a finalement déçu. Je m’attendais à une avancée par rapport au livre de Chalmers déjà cité et commenté (19.11.2012). Soit sur le plan scientifique : quels nouveaux apports, quelles nouvelles percées en physique quantique, voire quelle percée décisive au sujet de ‘la conscience’ ? Soit sur le plan philosophique, au moins : quelles nouvelles hypothèses, quelles nouvelles perspectives d’élucidation ? Et là encore une déception : l’examen qui est fait des positions précédentes, l’ouverture permise, n’élargissent guère plus l’horizon que ne l’a fait un Chalmers il y a pourtant quatre ans déjà (en traduction française !) Le travail de Pierre Uzan n’en est pas moins d’un grand intérêt puisqu’il propose de résumer une problématique devenue classique, et qui ne semble guère réellement évoluer : rappel des arguments de la tradition philosophique, description précise du point de vue psycho-biologique, particulièrement du problème de la dualité cerveau/conscience, et examen pour finir des avancées les plus récentes en physique quantique ; tout le travail minutieux d’une thèse de doctorat. Mais voici maintenant sa conclusion, qui en dit long : « Il semble que la physique quantique puisse contribuer de deux façons à une meilleure compréhension du phénomène de la conscience et, plus généralement, à celle du phénomène psychosomatique : 1/ en tant que science de la matière, en proposant une explication, dans le cadre de la théorie quantique des champs, du fonctionnement holistique du cerveau qui s’avère nécessaire à la construction de percepts conscients ; 2/ mais aussi et surtout comme outil conceptuel et formel, en permettant la construction d’une représentation unificatrice du phénomène de la conscience qui intègre ses deux aspects physiologiques et psychiques complémentaires et enchevêtrés un mode de représentation qui peut d’ailleurs être utilisé dans le domaine plus général de la psychosomatique. Une telle représentation est rendue possible dans la mesure où la théorie quantique, dont l’applicabilité dépasse le seul domaine matériel, nous fournit les outils formels et conceptuels nécessaires pour une telle entreprise. Cette approche même de la dissolution du problème ‘difficile’ (le mot est de Chalmers) de la conscience puisqu’il ne s’agit plus d’expliquer l’expérience subjective à partir de ses corrélats neuronaux mais à concevoir (et à modéliser) l’expérience subjective et ses corrélats neurophysiologiques comme les deux aspects complémentaires et enchevêtrés du même niveau de réalité sous-jacente, celle de l’unité psychosomatique de l’individu. » (page 224) Sommes-nous plus avancés ? Chalmers avait obtenu un véritable succès médiatique avec sa théorie des zombis réfutant le point de vue scientiste : aujourd’hui, dans l’actualité la plus brûlante d’un entretien publié sur la Toile, c’est Michel Bitbol, éminent spécialiste français de la question, qui vient répéter avec insistance ce type de conclusion, et dans un discours ultimement philosophique.

C’est un entretien avec Katia Kanban, lisible dans Actu-philosophia des 7 et 11 février 2014. Contre le point de vue ‘substantialiste’ de la métaphysique traditionnelle, il met en perspective lui aussi le point de vue quantique : «Pour ma part, je commence par m’appuyer sur une métaphysique relationnelle pour mettre en difficulté la métaphysique substantialiste la plus courante, mais ensuite je n’hésite pas à poursuivre l’œuvre déconstructrice en mettant aussi en cause la métaphysique relationnelle. ‘Et alors, avec quoi est-on laissé, si on ne retient même pas une métaphysique relationnelle ?’, me demande-t-on souvent avec inquiétude. Nous sommes tout simplement laissés avec notre être-en-relation qui n’est plus une représentation de quoi que ce soit ; ni une représentation de la substance, ni une représentation de quelque toile de relations ‘extérieures’, mais une dynamique vécue et actuelle du rapport de connaissance. Rien d’autre, rien surtout qui pourrait être fixé en un tableau définitif d’un monde complètement étranger à notre projet de connaître. Ou bien alors des tableaux perçus d’emblée comme fonctions épistémiques, comme fonctions de levier pour le rapport de connaissance, et non pas comme révélations d’une vérité par-delà le connaître.» La vie est mouvement comme je l’ai souvent répété ici, et c’est bien ce que Michel Bitbol cherche à capter, dans sa dynamique propre, par l’intercession de concepts qui ne deviendraient jamais des écrans, des figements de sens éloignant toujours à l’extérieur de nous-mêmes réalité et vérité. Sa critique va très loin : « Il n’existe aucun garde-fou doctrinal contre l’immobilisation des doctrines. La prise de conscience de l’évidence première du cogito s’est figée en une affirmation d’existence de la res cogitans, parce qu’il fallait nommer le champ de l’absolue certitude, parce qu’il fallait dire ce moment d’éblouissement de l’apparaître et le traduire en une assertion. Une proposition doctrinale concurrente pourrait contester le nom et la nature de l’ultime existant, mais elle ne pourrait pas se passer d’en postuler un à son tour. L’unique antidote aux hypostases typiques de la métaphysique, l’hypostase de l’esprit aussi bien que celle d’un ‘grand étant’, consiste à sortir complètement du champ clos de l’affrontement des thèses et à s’inscrire dans le flux d’un ‘programme de recherche’, voire d’une immersion expressive (de type wittgensteinien) dans les pratiques des chercheurs. C’est pourquoi je recommande de comprendre la lecture pragmatico-transcendantale des théories physiques comme un programme de recherche réflexif en devenir, plutôt que comme une affirmation de la nature ultime ‘praxique’ voire ‘subjective’ des théories physiques. Je vous renvoie ici à ce que j’écrivais dans mon précédent livre : «Ni ontologie d’objets physiques, ni ontologie structuraliste de réseaux de relations objectales, ni ontologie idéaliste de sujets connaissants : l’idéalisme transcendantal est plus une invitation à une dynamique de pensée qu’une statique de la décision doctrinale.» Cette dernière phrase constitue à mes yeux la plus remarquable percée accomplie, à la fois philosophique et scientifique, je me plais à le souligner.

Il poursuit :«Mon image fausse du ‘monde tel qu’il est indépendamment de toute faculté d’imaginer’, peut être qualifiée de protéiforme. Je vois le monde ‘indépendant’ comme une entité réversible : opaque lorsqu’elle se donne à connaître à elle-même, et transparente en tant qu’elle est connaissante d’elle-même et de tout le reste. Je le vois parfois comme une chair étendue au sens de Merleau-Ponty, mais activée de loin en loin par une ébullition structurante qui la transforme en chairs sensibles localisées et auto-individuantes. Je le vois d’autres fois comme une substance spinoziste à double aspect corporel et mental, étendu et pensant, à ceci près que je remplace mentalement la substance par le front de flamme d’un processus indéfiniment présent. Je le vois encore, à la manière schopenhauerienne, comme une poussée aveugle de ‘volonté’ qui, une fois extravertie, se retourne en représentation de ce qu’elle croit être soi, et qui, à la suite d’un geste réciproque d’introversion, réalise sa véritable nature : celle d’une pure expérience tendue vers le comblement d’un inassouvissement essentiel. Et puis je me souviens : qui suis-je pour pouvoir soutenir de telles représentations ? Si je ne suis (comme le suggèrent mes propres images favorites) que l’une des bulles de la chair du monde, que l’un des fragments d’écume de son océan, alors je ne dispose d’aucun recul pour me poster face à lui et en tracer le portrait. Je retombe alors dans la perplexité, dont la multiplicité même des esquisses hâtives que je vous ai proposées offre une bonne expression. Puis cette perplexité, à la manière du doute hyperbolique cartésien, se change en une muette certitude : celle des ‘choses mêmes’ de l’expérience qui se vit à l’instant, celle du sol à la fois mouvant et inaltérable de la phénoménologie. » C’est extraordinaire : Michel Bitbol en arrive à reconnaître implicitement, mais d’une manière particulièrement révélatrice et inédite, à travers ce raisonnement-là, le rôle de la conscience, ici bien entendu la conscience humaine, enrichie de tous ses savoirs, et les débordant aussi par l’infinie connaissance de soi, réflexive, immanente. Ces derniers mots que je cite en disent long ; nous sommes parvenus à une position gnoséologique qui est celle de la phénoménologie henryenne et de la tradition non-dualiste : « il n’est décidément pas possible de penser quoi que ce soit indépendamment de la pensée et du pensant…» On peut préciser encore que c’est plus redoublement de la question que réponse ; plutôt renvoi à la dimension du ressenti personnel d’un savoir en perspective à la fois du monde et du sujet pensant. La vie peut se connaître et s’éprouver sans exclusion d’aucun de ses termes. Le 18 février, sur le même site Actu-philosophia, j’ai trouvé un troisième entretien de Michel Bitbol qui s’éloigne résolument cette fois du concept personnaliste persistant en phénoménologie henryenne. Il semble même se rapprocher d’une conception nouvelle – mais peut-être pas comme nous allons voir – de proto-conscience, un état océanique qui précède l’accumulation des savoirs et des mémoires, qui précède cette socialisation constituante de la conscience personnelle. Il y aurait beaucoup à dire, et je reviendrai dans quelques jours sur cet entretien que j’invite à lire : il s’agit de la conception bouddhiste que j’évoquerai tout en revenant sur ce troisième entretien de Michel Bitbol.

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