L’irréductibilité de la conscience primo-personnelle (Bitbol, Kühn)

J’ai trouvé un écho et une concordance à proprement parler prodigieux entre les dernières réflexions offertes par Michel Bitbol dans son livre questionnant l’origine de la conscience (1) et des propositions nouvelles de Rolf Kühn approfondissant sa compréhension des tonalités affectives. (2) On va voir que l’un et l’autre parviennent à rejoindre de concert l’éprouver à l’état pur qui, à la fois, caractérise l’irréductibilité de la conscience primo-personnelle, et définit par là-même la focale du sujet, moi. Michel Bitbol, dans ce livre de plus de 700 pages, se livre à un examen très approfondi de toutes les approches du problème de la conscience, de l’esprit précise-t-il même, tout en dévoilant d’entrée de jeu le caractère secret, en tout cas scientifiquement inexplicable de cette antécédence de conscience qui donne ‘lieu’ au monde. Je ne pourrai pas en passer tous les cheminements en revue mais il le dit des les premières pages, le plus simplement possible : « L’expérience consciente, ce n’est pas un ‘cela’ là-bas, c’est ce là (au sens d’un ici) qui nous submerge, ce ‘là’ où nous nous tenons, entièrement et sans résidu ; un là d’autant plus prégnant que, loin d’occuper un espace, il est l’étoffe même dont est fait l’espace avant que sa forme géométrique n’ait investi les choses dans un réseau positionnel. » (page 25) ; et il le répète dans les dernières lignes de son livre : « À cet instant, les traversées vers le sens s’épuisent… à cet instant nous y sommes enfin ; nous nous tenons au foyer ardent de notre interrogation ; c’est bien cela qu’elle devait mettre au jour ; et en ce là se fait connaître que toute réponse sera sans objet. » (page 690) Sa démarche savante lui fait rejoindre la maïeutique des Anciens qui aboutissaient à une égale évidence mais avec leurs seuls arguments gnoséologiques. Nous verrons que Rolf Kühn, en disciple engagé de Michel Henry, aboutit au même ‘cela’, mais avec un vocabulaire phénoménologique qui nous donnera l’illusion d’une découverte encore plus abrupte et incontestable. Et pourquoi ne pas reconnaître finalement que c’est une évidence accessible à tous et chacun, à condition d’écarter tout a priori, tout préjugé, toute pétition de principe, parce que même la démonstration la plus exhaustive va s’achever par le même constat d’irrévocabilité et d’ineffabilité de la source de conscience.

En bon historien de la pensée, ajoutant ici des considérations épistémologiques très approfondies, Michel Bitbol ne manque pas de citer longuement Descartes, puis Husserl dont il analyse finement, et à plusieurs reprises, la notion d’époché.  D’abord ce commentaire de Descartes, d’après une lettre de novembre 1640 (publiée dans l’édition Adam-Tannery des oeuvres complètes) : « c’est une chose qui va de soi, si simple et si naturelle à inférer, qu’on est, de ce qu’on doute… non plus je pense donc je suis, qui semble encore laisser persister un écart temporel entre le doute, le constat que douter revient à penser, et la conclusion qui tire le penseur de sa propre existence ; mais d’un seul souffle. La pensée dubitative entre si instantanément en collision avec elle-même dans l’acte de la penser, qu’elle entraîne une impression de sidération et une volte-face vers sa propre présence. Plus encore que ‘simple’ et ‘naturelle’, la réalisation du ‘je suis’ y est impérieuse et inévitable. C’est en cela que l’argument du cogito opère comme un acte de langage auto-locutoire : il tire profit de l’effort de dénégation pour ramener sans délai celui qui l’accomplit au coeur de ce qu’il lui faut être pour l’accomplir ; il fait faire à son auditeur l’épreuve de l’intransgressibilité de l’éprouver. Une telle expérience en retour est parmi les plus denses qu’on puisse avoir. Se nourrissant de la tentative de justifier son contraire, la certitude éprouvée surpasse chacune des justifications qui pourraient en être offertes. Toute tentative d’en sortir par le doute y renvoyant de manière spéculaire, elle ne s’oppose à rien d’autre. Le fruit de l’auto-locution pourrait à cause de cela être qualifié de vérité absolue, si le simple fait de lui trouver une formulation verbale ne suffisait à l’arracher à l’actualité épiphanique où réside sa seule et indéniable garantie. Dès que l’on a consenti à nommer l’évidence du cogito, il est déjà trop tard pour en capturer la plénitude inconditionnée. Sa vérité silencieuse s’atomise alors dans les équivoques doctrinales de la métaphysique ; elle devient un objet de débat et un motif de schisme. » (pages 40/41) J’avoue que je n’ai jamais rien lu d’aussi intelligent sur le cogito et la preuve de l’antécédence de la conscience en première personne. Ces termes choisis de collision de la pensée dubitative avec elle-même et d’intransgressibilité agissent plus comme des épreuves que comme des preuves : nous sommes conquis. Et par ailleurs pourtant les mots sont impuissants, sinon ceux qui signalent cette impuissance même, mais avec une éloquence qui provoque cette métanoïa de la pensée et de l’expérience. La conscience ne s’éprouve elle-même, purement, qu’en mode réflexif, qui ne se réduit à rien. « Assigner à la conscience la seule fonction de ‘self-monitoring’ (d’une surveillance de l’organisme par lui-même), et rendre raison de cette fonction en termes objectifs, n’est de toute évidence pas hors de portée de la neurologie ni même de la robotique ; alors qu’élucider la cause physique de ‘ce que cela fait d’être‘, mettre à jour la provenance biologique de la circonstance à la fois banale et stupéfiante que tout cela (accueil sensible aussi bien qu’auto-sensible) apparaît ou s’éprouve, reste complètement hors d’accès et même de concevabilité. Tel est le coup de force définitionnel auquel nous n’allons plus cesser de nous heurter : une pseudo-caractérisation tronquée est retenue pour la conscience, afin de rendre plausible la quête de sa genèse par un ‘mécanisme’ biologique et/ou physique… » (page 100)

C’est dans cette perspective que Michel Bitbol parvient à expliquer la célèbre déclaration de Husserl : « La terre ne se meut pas… » qui se voulait une désignation de l’absolu pré-intentionnel. « Il reste (cette étape…) de la concentration husserlienne, la vie de la conscience pure… La conscience, cette conscience, est ce relativement à quoi tout phénomène et toute reconnaissance de classes de phénomènes, se manifestent. Tout lui est rapporté, y compris la réalisation de sa propre finitude située, y compris la grandiose vision cosmogonique de la monadologie leibnizienne… Elle n’est pas particulière, mais singulièrement singulière… Ici, sans l’ombre d’un doute, ‘la terre (absolue de la conscience) ne se meut pas’ (comme l’a écrit Husserl) ; je ne quitte jamais ‘je-conscience’ ; ‘je-conscience’ est mon sol insurpassable, et tout le reste se donne selon sa perspective. S’il en va ainsi, cependant, ce n’est pas parce que son sol-limite a le trait d’immutabilité attribué au sol terrestre, mais, exactement à l’inverse, parce qu’étant indéfiniment protéiforme, il se prête à n’importe quelle identification sans jamais se laisser saisir autrement que comme une identité pérenne. » (page 251) Ce retournement est tout à fait extraordinaire : rien n’est nié de l’épreuve du monde extérieur dont la réalité n’est jamais contestée mais c’est par l’impression, et la mienne, singulièrement singulière, que passe la preuve d’une réalité qui se confond en vérité, elle-même irréfutable comme il vient d’être dit. « Ce qui passe les limites de ma personne, qui déborde ma capacité de prévoir et de calculer, qui défie même le pouvoir de théorisation de l’humanité entière, en lui apportant des démentis expérimentaux périodiques et en imposant la révision des paradigmes, reste donné comme une expérience d’obstacle ou comme un vécu de surabondance. » (page 257) Nous rejoignons ainsi cette notion de tonalité affective qui n’est pas citée par Michel Bitbol mais qui se trouve constamment replacée au centre de l’Aisthétique de Rolf Kühn inspirée de Michel Henry. J’y viens, mais je veux citer encore une fois Michel Bitbol dont les analyses conduisent à un progrès si radical de la pensée, une fois cette révolution copernicienne opérée toutefois, mais à l’inverse, en direction d’une réflexivité radicale. « Au lieu d’espérer que la nature de l’expérience consciente soit révélée par une doctrine, il est désormais inévitable qu’on demande à l’expérience en flux de mettre à jour la nature des doctrines. Tant il est vrai qu’avancer l’une ou l’autre des thèses métaphysiques sur l’expérience consciente suppose que le métaphysicien ait opté implicitement pour une orientation précise de son éprouver, qu’il se soit installé dans une modalité bien arrêtée de sa propre expérience, et qu’à partir de là il en privilégie le corrélat comme seul légitime. » (page 301)

Les tonalités affectives sont à la base de toute la vie psychique. Elles représentent la forme la plus simple et la plus primitive, dans laquelle la vie humaine devient consciente d’elle-même. Il ne s’agit pas des sentiments élémentaires de faim, de soif ou de fatigue, trop liés au corps. Les tonalités affectives représentent un état fondamental, traversant uniformément l’homme tout entier et qui donne à tous ses mouvements une certaine coloration particulière. Elles se distinguent néanmoins  du sentiment en ce que celui-ci se rapporte toujours intentionnellement à un certain objet, tandis que celles-là n’ont pas d’objet déterminé. J’ai déjà assez longuement insisté pour montrer quel parti en avait tiré Michel Henry dans le développement même de sa thèse principale sur l’auto-affection. Ici, dans (Re)Lire Michel Henry, Rolf Kühn s’applique à dégager le caractère amphibolique de l’expérience fondamentale qui s’accomplit au travers de la tonalité affective. C’est une avancée phénoménologique qui rejoint tout à fait la percée, plus épistémologique quant à elle, de Michel Bitbol. « L’Ipséité de la Vie et l’ipséité du soi s’individualisant sont identiques dans le même Sentir en tant que tonalisation chaque fois actuelle de la concrétion du sentiment – et de cette manière purement phénoménologique, la Facticité d’un tel Comment est le ‘Dire’ pur de la Vie s’auto-révélant à elle-même dans le Sentir d’un Soi s’individualisant. Notre sentir permanent et concret en tant que noyau d’unité de Vie-Soi en sa génération ou généalogie permanente ne connaît, par conséquent, ni un Soi abstrait ou formel préalable ni une Vie-substance au sens métaphysique, mais les deux – la Vie et le Soi comme moi – deviennent ensemble ce qu’ils sont en leur phénoménalisation pure, selon l’accomplissement de la tonalisation de la Vie par son auto-affection originaire pour ‘être’, de façon chaque fois concrète, un Soi singulier de la Vie. » (page 221) Cela se tient dans une qualité particulière de l’épreuve de vie, tout près, si je puis me permettre de le signaler ici, de l’expérience soufie d’un Ibn’Arabi que j’ai souvent cité. La méditation conjointe de l’identité et de la différence, je l’ai aussi souvent répété, est au cœur de la gnose vivante, comme expérience singulière atteignant ce débordement de moi par moi. Rolf Kühn l’explicite à son tour, avec son vocabulaire à lui : « Que la Vie phénoménologique absolue devienne, par de tels passages affectifs, sa propre vie en se vivifiant, autrement dit par elle-même, nous fait revenir de cette structure absolument immanente en sa simplicité transparente vers l’absence de la discursivité et de la nomination proprement dites d’une telle généalogie présentée comme unité du Sentir. Il est patent que tout logos thématisant fait disparaître cette Vie originaire avec sa subjectivation ipséisante, parce que tout logos de la thématisation forcément intentionnelle (soit par les discours quotidiens, soit par les théories scientifiques d’abstraction et d’objectivation) déploie un Horizon dans lequel tout Dit apparaît sous l’aspect différentiel d’un En-tant-que. » (page 223) Tout glissement de langage qui m’écarte de ma vérité d’immanence pure, transcendantale, constitue par la-même l’ob-jectité séparée qui va usurper l’assurance de sa réalité autonome contre la mienne.  Cela se passe ainsi : « …en chaque conscience de sensation en tant que vécu subjectif et noématique, il y a deux faits : la représentation d’un senti comme un ‘quelque chose’ ainsi que le se-sentir du senti en son immanence affective qui plonge dans le Fond même de la Vie en sa passibilité impressionnelle en tant qu’Aisthétique originelle. Dans cette sphère d’apparaître primordial le ‘Monde’ ne se trouve jamais séparé de la Vie de ma praxis subjective comme ‘Moi’ du mouvement charnel qui est un ‘Je-peux’ aperceptif ; le Monde est, bien au contraire, donné par une telle ‘saisie de la vie’ (Griff im Leben), pour employer une expression de Husserl, et par laquelle s’explique la possibilité de l’identification d’une ob-jectité en l’enrichissant d’aspects infinis dans une suite de variations eidétiques… » (page 227) Sur ce point Rolf Kühn n’hésite pas à rejoindre Derrida dont les thèses semblent pourtant si éloignées de celles de Michel Henry. C’est que la Différance devenue la grande préoccupation de la philosophie post-moderne, la Dissémination derridéenne, sont bien les aspects réels de l’épreuve d’un Dehors, d’un Hors-de-soi immensurables et néanmoins initiés de cette richesse intime de l’épreuve unique que je suis conscient vivant. C’est tout.

Cette unité de Vie apparaît comme l’infini d’un Absolu qui s’éprouve en auto-affection de Soi-Même dans l’infinie prolixité de ses images toutes irréductiblement singulières et réelles. Mais il aura fallu pour s’en persuader ultimement, déjouer, conjurer le simulacre pernicieux de l’objectivisme comme Michel Henry s’y est appliqué, jusqu’en sa critique de l’intentionnalité husserlienne qui rejoignait un dehors conditionnant sa propre authenticité, et même la critique des philosophies réflexives (par exemple Jules Lagneau…) qui ont manqué l’affirmation phénoménologique de l’affectivité comme essence du monde. « L’Aisthétique de la Vie et du Monde ne peut être disjointe car une telle aisthétique originaire signifie une phénoménalisation charnelle par laquelle tout apparaître se trouve reconduit à son ‘site’ primordial, c’est-à-dire l’émergence ou l’éveil seulement passible à partir d’une Vie avant tout temps et espace intentionnels qui y puisent leur force auto-affective de réalisation. Vivre grâce à cette aisthétique et par elle signifie alors une vie qui est ‘chez soi’ en tout lieu, car aucune situation temporelle et spatiale n’exclut que la vie y soit donnée préalablement pour éprouver une ‘actualité’ qui se définit toujours comme un sentiment en sachant que ‘le sentiment est la réalité même de l’acte… L’affectivité détermine l’action, non comme un antécédent, non comme une cause, un motif ou un mobile, mais comme son essence.’ (Michel Henry cité)«  (page 236) Michel Bitbol, c’est remarquable, ne se cachait pas de rejoindre une philosophie orientale, en particulier bouddhique ; il nous le dit dans ces entretiens parus sur le site d’Actu-Philosophia, il le répète dans son livre – et Rolf Kühn s’en abstient. Ce n’est peut-être pas si important. Néanmoins, je tiens moi-même pour capitale cette surprenante convergence de tout effort de connaissance, à la fois scientifique et philosophique, cet aboutissement par la découverte des vraies dimensions de ‘moi’, du sujet exposé aux conditions de l’existence, et ainsi la résolution du problème sans âge et désormais vidé de contenu de la contradiction métaphysique de l’un et du multiple. Il sera même impossible désormais de dépasser ce sommet ou d’ignorer cette conquête de l’esprit.

(1) Michel Bitbol : La conscience a-t-elle une origine ? Des neurosciences à la pleine conscience : une nouvelle approche de l’esprit (Flammarion 2014)

(2) Divers auteurs : La vie et les vivants : (Re)lire Michel Henry, publication de l’UCL, Presses Universitaires de Louvain, 2013