La ‘deuxième création’ : aperçus philosophiques (Bitbol, Henry)

J’ai souvent fait référence à ce concept de ‘deuxième création’ que j’ai emprunté à Stephen Jourdain. Le problème posé est à la fois complexe et subtil ; je m’en suis expliqué déjà plusieurs fois en citant Stephen Jourdain lui-même. D’abord le mot ‘création’ qui renvoie à une conception purement théologique du phénomène humain ; et ‘deuxième’, qui s’ajoute pour préciser une qualification non plus divine mais spécifiquement humaine. On peut comprendre dans ce cas : ‘morale’, parce que c’est ce qui s’impose plus facilement à l’esprit. Mais Stephen Jourdain pensait, lui, à une erreur de conception – même s’il en parlait comme d’une simple ‘bourde’ -, à une faute anté-logique, trouvant sa confirmation dans un choix qui nous engageait sur la mauvaise voie de l’existence, le choix métaphysique et moral d’une interprétation du monde en fragmentation, morcellement. Ce qu’il désignait par moi / non-moi ; une coupure ontologique de nature purement idéologique, un artifice des plus pernicieux qui modifierait entièrement ma destinée. Curieusement, j’ai trouvé dans ma récente lecture de Michel Bitbol des descriptions de l’élection intellectuelle de l’objectivisme qui me rappellent celles de Stephen Jourdain et, plus extraordinaire, s’enchaînant les unes aux autres, ces précisions scientifiques de Michel Bitbol me rappelant également les analyses phénoménologiques de Michel Henry. Jusqu’alors je ne les avais pas citées précisément parce qu’elles consistaient en une critique fort savante de l’intentionnalité husserlienne. Or j’y suis parvenu dernièrement au fil de mes articles sur la conscience et voilà, cette fois, que je trouve des convergences éloquentes qui associent intimement toutes ces questions capitales autour de la plus radicale de toutes : moi-conscient-vivant.

Je répèterai d’abord mon admiration pour le savoir-faire didactique de Michel Bitbol, qui n’a d’égal que son immense érudition, tous deux mis à concours pour nous instruire de tout ce qu’il est possible d’apprendre et de comprendre dans ce cas au sujet de cette immense question de l’origine de la conscience. Elle fournit toute la thématique de son fort livre récemment publié (cf mon article du 19 mars 2014) qu’on peut compléter par la lecture de ses entretiens également fort instructifs, consultables sur le site d’Actu-Philosophia (avec Katia Kaban). Dans le chapitre que je citerai ici (« Que faut-il être pour adhérer à une thèse métaphysique« ) il s’interroge sur cette prépondérance accordée à l’acte d’objectivation « qui prend sa source juste en amont de l’acte consistant à faire référence et à attribuer des propriétés, qui trouve un relais dans le langage, et qui se parachève dans le travail scientifique. » C’est en relisant ce chapitre, en revenant à ces premières lignes que j’ai repensé à Stephen Jourdain grâce à l’expression « juste en amont », tandis que l’évocation, dans cette perspective, du « travail scientifique », me rappelait d’un coup le beau livre de Michel Henry sur la barbarie et l’empire de la techno-science. Mais c’est tout au long du chapitre que se poursuit l’explicitation, ô combien éloquente, des préoccupations d’une conscience qui va étroitement associer identité et connaissance dans un principe ferme et invariable, anté-prédicatif, de consolidation du permanent, du stable, en un mot, du même. La démonstration va pas à pas, mais son principe n’en est pas moins ouvertement défini, lui-même, dans toutes ses visées comme dans toutes ses conséquences : « Quelles sont les caractéristiques principales de l’état de conscience dont le matérialisme est l’expression doctrinale ? (…) on peut les exprimer par quelques mots-slogans avant d’en développer le sens : effacement de soi, attention focalisée, extraversion, transitivité, ouverture indéfinie de l’enquête ; et, couronnant tout cela, l’acte d’objectivation érigé en valeur si exclusive que les autres composantes de l’état de conscience de référence se trouvent mises à son service, et que son produit final est absolutisé… » (page 304) J’expliquerai seulement ‘transitivité’ qui veut signaler ici que le verbe n’est rien sans sa détermination exprimée par son complément. Si on remonte à « je suis », ce sera bien son prédicat « un homme », « français » etc… La stabilité, la permanence ont été expérimentées dans le milieu des ‘choses’, des ‘objets’, et ce sont bien eux qui vont imposer les règles de définition où je vais choisir de me reconnaître : « La structure du jugement se trouve ainsi pré-déterminée dans celle d’une classe de vécus, puis sa naissance permet l’exploitation à l’infini des ressources de l’articulation du sujet-prédicat qui restait latente dans ces vécus : l’identique visé se voit cristallisé en substantif, et les moments de son ex-plication en prédicats. Le jugement permet enfin de bâtir au-delà de l’instant, d’accumuler un patrimoine de connaissances réactivable par chacun, valant pour tous et pour longtemps. » (page 304) Le style de connaissance dont les cadres se trouvent ainsi délimités est une assurance de puissance et c’est cette visée même, comme l’avait si bien vu Descartes (« maître et possesseur de la nature… »), qui impose toutes ses conditions. Logique, et langage aussi, sont mis à contribution, dans la limitation intentionnelle de la même affirmation physicaliste : « … le langage a en lui suffisamment de marges pour admettre l’expression des jugements de goût, des hallucinations, ou des univers poétiques, ce qui impose de rétrécir encore le champ des possibilités par rapport à l’usage inattentif, créatif, ou incantatoire de la langue. La seconde strate de l’expérience objectivante se présente donc comme un resserrement supplémentaire des gammes de vécus, comme une contraction de leur possibilités explicitement demandée par des tables de la loi universalistes… (…) L’extraversion est un effort, pour ne pas dire un dressage, à la négation et à l’oubli de soi… » (page 305) Violence à l’égard de soi et violence à l’égard du monde : pourrait-on encore l’ignorer ?

C’est page après page que le ‘principe objectif’ est découvert comme ce principe strictement physicaliste, c’est-à-dire ‘chosiste’ et ‘causaliste’, c’est-à-dire strictement limité à tous ces effets-là. Michel Bitbol démontre aisément comment c’est l’activité vitale dans toutes ses spécificités qui se trouve peu à peu niée, et également toute socialité, même la plus directe, la plus élémentaire. L’accès direct à la vie fluente, passante, en perpétuelle et imprévisible transformation, qui se développe dans la relation avec un ‘toi’-vivant identique à moi se réduit à la pensée d’un ‘il’ extérieur, à son tour figé, déterminé, invariable une fois pour toutes, troisième personne devenue référence d’une première personne vidée ainsi de toute sa substance propre. Comme par contamination, la soumission au ‘principe objectif’ parvient à enserrer l’entièreté du vécu dans un unique figement de représentation commandé par sa logique exclusive. « La négation de soi, la dévalorisation des jugements ‘seulement’ subjectifs, le déclassement ontologique de l’émotion et du sentiment esthétique, la mise à distance du ‘toi’ en faveur du ‘lui’, ont d’abord pour conséquence de faire ressortir quelque chose qu’on déclare extérieur au nom de sa subsistance à travers le flux des vécus, et de définir par simple soustraction un champ dit d’intériorité. Puis, dans un deuxième temps, le fruit dualiste de la démarche devient lui-même objet de négation, conduisant à tenir l’intérieur pour une production de l’extérieur, la res cogitans pour une émanation de la res extensa. Le dualisme s’auto-annihile dans l’élan même de son déploiement, il s’auto-amplifie en un monisme de la res extensa par simple extrapolation de la posture qui l’a permis en premier ressort. Pour un esprit qui s’est laissé dompter par la discipline objectivante, il ne peut y avoir en définitive rien d’autre que ce que son regard a été éduqué à fixer. Il n’existe rien d’autre parce que tout le monde s’est vu dépossédé de sa légitimité à se dire et à se connaître (…) La focalisation de l’attention sur les pôles d’identité stable de l’expérience (sa soumission à l’ordre d’ignorer les variations, les moirés affectifs, les saccades visuelles, et la versatilité incessante de ce qui se vit), conduit à n’investir de la qualité absolue d’être que les régions de constance expérientielle recherchée, et à n’attribuer à leur résidu fluent négligé que la superficialité du paraître. » (page 310) Dans un chapitre suivant, et bien avant d’en arriver aux conclusions que j’ai déjà citées, Michel Bitbol nous confiait déjà cette remarque d’ensemble que j’ai trouvée chez les meilleurs auteurs scientifiques, ceux qui ont le courage de cet aveu : « La conscience est là, tellement là qu’aucune place n’est faite à sa possible disparition qu’en son apparition même. Il n’y a pas de fuite permise hors de ‘là’, parce qu’il n’y a pas d’ailleurs qui ne soit repéré en lui et par rapport à lui. (…) Au fond, ce livre entier naît d’une réalisation lancinante de la saturation de l’expérience consciente, et il tâche d’en exprimer les conséquences en utilisant jusqu’au point d’exténuation un langage qui suppose le contraste, la distinction, le partage, en somme la désaturation… » (page 474) C’est donc bien qu’il y a un envers à cette vérité somme toute incontestable : toute attitude métaphysique systématique va se trouver entraînée à recourir à ce principe d’objectivation qui nous soude à une représentation toujours dépendante de sa préférence logique inspirée des lois du monde et non de celles de l’esprit, qui ont, elles, des contours radicalement différents. Tout ce qui oppose une infinition d’une définition, une excédence d’un ‘ensachement’ (c’est Stephen Jourdain qui a recours à cette image) dans l’énumération prétendue complète de nos prédicats. L’analyse de Michel Bitbol, très approfondie, ne peut être exposée ici dans tous ses détails. Mais si j’en viens à sa critique de ce qu’il appelle le ‘panpsychisme’, qu’on peut entendre comme un panthéisme, et en tout cas l’exact opposé de l’objectivisme, il lui adresse ces reproches assez similaires : « … le panpsychisme manque de lucidité sur son propre statut… Il se cherche une formulation faussement discursive, édifiée sur le modèle inapproprié des thèses, inférences et jugements, par delà les procès verbaux expérientiels d’intimité aux êtres et aux choses qui seraient seuls légitimes de son point de vue… » Le Romantisme souvent cité en exemple, et malheureusement ses propres théoriciens philosophes, ont tous cédé à cette erreur, de Fichte à Hegel, jusqu’à l’impasse de la réduction husserlienne où la critique henryenne prend racine pour retrouver les véritables valeurs du monde de la Vie en un ailleurs tout autre que celui fourni par l’image du monde extérieur.

Ce que j’ai appelé une ‘sidération’ par les choses du monde et leur épreuve sensible, par quoi se produit la perversion de l’objectivisme, Michel Henry l’appelle ‘obnubilation’. Et il s’en tient, lui aussi, plus profondément encore que Husserl, à la strate pré-logique de l’appréhension de moi-même-au-monde dans l’auto-affection d’un indicible Absolu. C’est toute la grandeur de son travail, c’est tout son génie, mais il faut passer par sa critique très savante de Husserl, des Leçons de 1905 à la Krisis. Je citerai ici son maître-livre, Phénoménologie matérielle, où il associe cette critique à une évocation de l’inspiration cartésienne pour la définition d’une méthode phénoménologique, jusqu’à l’évocation d’une ‘mission de l’art’ inspirée elle-même des écrits de Kandinsky, et finalement l’espérance d’une communauté fondée du même partage d’expérience spirituelle suivant le vœu spinozien. J’effleure à peine ici ce sujet, mais c’est aussi, je le rappelle, toute la thématique de mes trois cents articles précédents. Et je sens que je vais prendre la triste habitude de me répéter ! Cette fois pourtant je citerai ce livre dans lequel je n’avais pas encore invité mes lecteurs à entrer. Car c’est bien cette notion de ‘deuxième création’ qui se trouve ici à nouveau découverte, mise à nu, expliquée, dans une perspective philosophique extraordinairement démonstrative puisqu’il s’agit de la critique même de Husserl qui avait cru, avec son procédé de réduction phénoménologique, remonter au plus secret de l’activité de conscience. C’est dans sa critique de la conscience intime du temps chez Husserl, dans la notion de ‘maintenant’ qui s’y dégage, que porte cette critique. Et voilà ce qu’en dit Michel Henry : « Cette obnubilation est visible dans la problématique de la Ur-impression : l’originarité de celle-ci ne désigne pas la venue de l’impression en elle-même mais son apparition dans le flux au point du maintenant, lequel est un constitué, comme l’impression qui en forme désormais le ‘contenu’. (…) Tout acte, tout vécu est une impression… mais l’impression qui constitue l’être de tout acte et de tout vécu, en laquelle cet acte et ce vécu sont donnés, est elle-même une donnée immanente au sens de Husserl, au sens d’une apparition dans la durée du flux phénoménologique constitué – constitué par la conscience interne du temps, ce qui veut dire : révélé dans la structure extatique de la temporalité et par elle. Ainsi la subjectivité n’est-elle désignée comme impressionnelle en son fond que pour être déportée hors de son être propre, dé-jetée dans les archi-formes de l’ek-stase temporalisatrice où son essence s’est perdue. Elle est devenue un monde… (page 50) C’est pour ainsi dire, et là encore, le même vice de conception qui est mis à jour, l’obnubilation par la choséité des choses telle qu’elle nous hante, telle qu’elle a imposé sa conception de mise en relation du ‘moi’ et du ‘monde’ dans l’expérience irréfutable de la sensation et du jugement qu’elle inspire. Et voici ce qui en est dit à la suite de la même page : « Le travestissement de l’être originel de l’impression en son être constitué renvoie à une falsification plus profonde, laquelle consiste à insérer la structure de la temporalité extatique à l’intérieur de l’impression elle-même pour, en fin de compte, définir l’essence de celle-ci par cette structure. Semblable falsification est à la fois la cause et l’effet de la réduction de l’être-originel de l’impression à son être-constitué… » On sait l’importance de cette notion d’essence dans la phénoménologie husserlienne, que Husserl lui-même croit avoir cernée par la rigueur de sa réduction et finalement dans l’orientation même de l’intentionnalité.  C’est ainsi qu’il avait recherché un point fixe du temps, ‘maintenant’, comme le point fixe d’un horizon circonscrivant toute expérience possible. Michel Henry va le trouver dans cet ailleurs purement spirituel d’une antécédence absolue et encore plus absolument irréfutable, bien plus en deçà de la conscience intime du temps. C’est l’impressionnalité comme telle qui va devenir elle-même l’essence de la vie conscientielle.

 Cela dit, « l’impression pourtant ne change-t-elle pas, et cela constamment ? Mais ce qui ne change jamais, ce qui ne se rompt jamais, c’est ce qui fait d’elle une impression, c’est en elle l’essence de la vie. Ainsi la vie est-elle variable, comme l’Euripe, de telle façon cependant qu’au travers de ses variations elle ne cesse d’être la Vie, et cela en un sens absolu : c’est la même Vie, la même épreuve de soi qui ne cesse de s’éprouver soi-même, d’être la même absolument, un seul et même Soi. (…) Qu’est-ce qui ne se modifie pas dans la vie impressionnelle, laquelle ne cesse de subir de nouvelles impressions… cela apparemment que la nouvelle impression qui vient, est et sera elle aussi une impression… (…) Quand la sensation originaire se retire, il y a quelque chose qui ne se retire pas, c’est, disons-nous, son essence en tant que l’auto-affection de la vie… » (page 54) Pour répudier l’objectivisme, Michel Henry va réinventer cette notion de ‘matière’ que l’expérience commune nous avait imposée, et que le savoir scientifique avait confirmée. Il abandonne la forme ( la Hylé même, conjointement) au fonctionnement interne de l’intentionnalité et se livre ainsi à une totale subversion des notions classiques. ‘Matière’ est ‘impression’ ; ce qui était estimé jusqu’alors fugace et négligeable, sur quoi rien de stable ni de sûr ne pouvait être fondé ; mieux, une ‘essence’, qu’il renouvelle totalement ici comme un tout autre concept de permanence et d’invariabilité. « Pour la phénoménologie matérielle (…) ‘matière’ n’indique plus l’autre de la phénoménalité mais son essence. C’est de cette façon que la phénoménologie matérielle est la phénoménologie en un sens radical, pour autant que dans la donation pure elle thématise son auto-donation et en rend compte. Ce ne sont plus des objets alors, des ‘objets dans le comment’ qu’elle aperçoit, mais une Terre nouvelle où il n’y a plus d’objets ; ce sont d’autres lois, non plus les lois du monde et de la pensée, mais les lois de la Vie. » (page 59) La causalité physique et temporelle répudiée – on l’aura compris – ce sont d’autres lois qui commandent cette réalité jusqu’à présent secrète, mais qui échappent complètement à celles qui s’étaient imposées jusque dans la constitution d’un langage pour le ‘dire’ du monde. « … tout apparaître est un auto-apparaître en un sens radical. L’identité ultime du logos et du phénomène ne saurait toutefois être pensée formellement. Seule une phénoménologie matérielle peut reconnaître dans la matérialité phénoménologique de la phénoménalité pure, dans le Comment de son effectuation phénoménologique, la manière dont elle se révèle, la nature de son Dire et ainsi l’essence du logos lui-même. Il ne s’agit plus alors de déceler, ici et là, la présence d’une essence commune mais de pénétrer dans la nature interne de celle-ci. C’est écrasée contre soi dans l’implosion invincible de son pathos que la vie est l’Archi-révélation et, de cette façon, la Voie qui conduit jusqu’à elle – la Vérité et la Voie indissolublement. (…) C’est précisément la duplicité de l’apparaître qui fait que le concept de méthode a la signification que nous lui donnons habituellement… Mais l’enracinement du logos dans le phainoménon  n’offre aucun parallèle à la Parole de Vie. La seconde fonde le premier et le rend possible. Il n’est de voir que vivant, sur le fond en lui de ce non-voir, le plus essentiel qui se nomme pathos.. l’Archi-révélation… » (page 133) Stephen Jourdain parlait d’un ‘miracle’ capable de nous scandaliser en bouleversant toute rationalité ; mais c’est la première fois que je cite chez Henry cette notion d’écrasement de la Vie par elle-même, si difficile à expliquer, qui gagne une certaine évidence. Aucun recul n’étant plus possible, le fond de l’expérience la plus intime de soi étant atteint, son irrévocabilité et son caractère finalement indéclinable, il peut être évoqué un véritable écrasement de la Vie par elle-même, au péril peut-être d’une souffrance, en tout cas d’une impérieuse condition à laquelle il n’est plus possible d’échapper. Au contraire d’un enfermement, précisons-le bien, c’est d’une libération qu’il s’agit, celle de tous les potentiels les plus précieux de la Vie. Dans ce livre sont abordés tout naturellement les thèmes de la ‘méthode’, de l’art, de la ‘communauté’, mais il m’est impossible aujourd’hui d’alourdir cet article en poursuivant par des remarques supplémentaires.

Je vais pourtant me permettre de revenir sur cette merveilleuse citation de Michel Henry : « L’impression pourtant ne change-t-elle pas, et cela constamment ? Mais ce qui ne change jamais, ce qui ne se rompt jamais, c’est ce qui fait d’elle une impression, c’est en elle l’essence de la vie. Ainsi la vie est-elle variable, comme l’Euripe, de telle façon cependant qu’au travers de ses variations elle ne cesse d’être la Vie, et cela en un sens absolu : c’est la même Vie, la même épreuve de soi qui ne cesse de s’éprouver soi-même, d’être la même absolument, un seul et même Soi. » L’Euripe est ce détroit qui sépare l’Eubée de la Grèce, aux torrents tumultueux, et où la légende prétend qu’Aristote se serait noyé : c’est dire ! Cette métaphore surprenante me rappelle une parole du vedantin Nisargadatta Maharaj que j’ai souvent cité, et qu’on oppose souvent à tort à Stephen Jourdain. En réalité toutes nos erreurs provenant de notre adhésion au principe objectif, toute contestation de ce dernier, même par une métaphore comme nous allons le voir, est salutaire. Il s’agit bien de discerner dans la Vie de la Vie cette conjonction ‘miraculeuse’ du mouvement et du repos. Conjoints et non pas disjoints : Stephen Jourdain disait « fondus mais non confondus » – soit ‘ensemble’ mais nullement dans la conception d’une totalité pleine ou infaillible. « La réalité est immuable et cependant en constant mouvement. Elle est comme une rivière puissante – elle coule, mais elle est toujours présente – éternellement. Ce qui coule, ce n’est pas la rivière avec son lit et ses berges, mais son eau. » (Je Suis -Deux Océans 1982, page 414) Dans un autre entretien, il avait dit, si proche d’Henry qu’il ne connaissait pas du tout : « La rivière de la vie coule entre les rives de la souffrance et du plaisir. Il n’y a de problème que si la pensée refuse de couler avec la vie et reste clouée au rives » (page 19) La même lumière qui nous éclaire tous peu nous inspirer les plus éclairantes paroles et cela, en dépit de tout éloignement par l’espace ou le temps.

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