Un autre concept majeur, l’excédence, j’y reviens

L’excédence : j’ai manqué d’y insister en rappelant récemment que l’auto-affection était un concept majeur. (05/11/2013) Bien sûr, l’auto-affection, d’abord, parce que son immédiateté nous épargne la sujétion à tout autre concept strictement assigné aux catégories d’une pensée pour nous livrer à la vie même. Mais, par association,  c’est tout naturellement qu’on doit l’associer à l’autre concept majeur d’excédence. C’est ce qu’a fait précisément Paul Audi dans son beau livre : Michel Henry, une trajectoire philosophique, publié aux Belles Lettres en 2006, bien avant, je crois, qu’on se trouve peu à peu inondé de gloses au goût de plus en plus scolaire, toutes désireuses de nous instruire des qualités philosophiques du discours henryen. Aujourd’hui, je n’hésiterai pas à dire qu’il nous faudra apprendre à trier : d’une part tous ceux qui font de Michel Henry un philosophe universitaire parmi d’autres, inspiration originale et forte, difficilement contestable, certes ; d’autre part, ceux qui voient en lui l’auteur d’une rupture dans l’histoire de la philosophie, d’un changement radical de perspective, capable de trancher entre l’hégémonie d’une transcendance indéclinable du monde et l’antécédence absolue de l’ipséité que traduit le concept d’auto-affection. J’ai été frappé du fait que Paul Audi ne s’y trompait pas, retenant toute la leçon pour définir sa thèse majeure d’une est’éthique de la création (cf mon article du 29/03/2010) Je l’avoue : c’est ultérieurement que j’ai lu son livre sur Michel Henry, puis celui de Jean-Luc Nancy, prolongement d’une réflexion sur l’excédence, qui faisait lui aussi une belle part à cette notion avant de s’en éloigner vers celle d’adoration (mon article du 05/05/2010) Je les citerai tous, et Michel Henry ; et je tenterai quelques aperçus plus lointains vers une conception gnostique qui s’en rapproche beaucoup, qui nous rapproche aussi de cet ‘éveil oriental’ sur lequel je compte m’attarder à la suite de ma précédente réflexion sur le Bouddhisme. (1)

D’abord Paul Audi, qui commençait par souligner l’importance du concept d’auto-affection, concept repris de Kant – c’est bon à savoir – mais précisé, approfondi, au point de devenir un concept majeur doté d’une singularité phénoménologique irremplaçable. Je n’y insiste pas à nouveau mais il faut bien éclairer ce point de départ, et comment s’établit le lien entre auto-affection et excédence : « … dans l’esprit d’Henry, c’est l’essence même de la vie qui réside dans l’auto-affection… Dans son sens authentique, l’auto-affection n’est pas quelque chose de senti – sous-entendu : par l’ego dont la vie a pour essence cette auto-affection. En tant qu’affection – car même si elle est ‘absolue’ l’auto-affection demeure une affection – l’auto-affection se sent. Elle se sent, mais elle n’est pas sentie. Et cela veut dire deux choses : (a) que l’auto-affection se sent dans la vie, dans cette vie dont elle se révèle être l’essence, et (b) que l’ego ne sent pas cette auto-affection à la faveur d’une sensibilité. L’ego ne la sent pas mais il l’éprouve. Comment ? Sur un mode phénoménologique : comme autorévélation ; plus exactement, comme l’autorévélation de la venue en soi de la vie. Alors, toute la question de la phénoménologie de la vie se concentre en ce point : dans cette épreuve de l’auto-affection qui est phénoménologique de part en part, au sens où elle est identique à l’autorévélation du mouvement de venue en soi de la vie subjective absolue. » (page 139) Cette épreuve est bien celle d’un Absolu, on ne peut en douter, et Paul Audi nous le laisse clairement entendre : »… elle se sent mais elle n’est pas sentie… l’ego ne sent pas cette auto-affection à la faveur d’une sensiblité… l’ego ne la sent pas mais il l’éprouve… » J’ai voulu le souligner par cette répétition. C’est d’autant plus essentiel que cela me rappelle un enseignement de l’Apocryphe si fréquemment cité ici : « Heureux l’homme qui a connu l’épreuve, il a connu la Vie » (logion 58) Il ne s’agit pas ici de connaissance de la vie, nous serions ramenés en biologie, mais de l’épreuve ressentie comme telle, immédiatement. C’est ici que s’éprouve également le débordement d’une excédence, mais le philosophe de Montpellier, fin dialecticien, s’est senti confronté à une difficulté que relève bien entendu Paul Audi. Si l’auto-affection est le signe propre de la Vie absolue, sa marque intrinsèque, comment peut-elle à la fois constituer mon essentiel mouvement de vie, celui par lequel s’éprouve mon existence singulière, di(f)férente ? C’est ainsi que Michel Henry a été conduit dans un premier temps à distinguer une affection forte (du Soi par lui-même) et une affection faible (du soi individuel pour lui-même). Plus tard cette dichotomie a disparu, elle a été effacée au profit de ce concept de ‘fusion’ dont Stephen Jourdain avait averti qu’il ne fallait pas le prendre pour une confusion. Je citerai Michel Henry en italiques. « Le Soi singulier que je suis ne s’éprouve lui-même qu’à l’intérieur du mouvement par lequel la Vie se jette en soi et jouit de soi dans le procès éternel de son auto-affection absolue. Le Soi singulier s’auto-affecte, il est l’identité de l’affectant et de l’affecté mais il n’a pas posé lui-même cette identité. Le Soi ne s’auto-affecte (sens faible), que pour autant que s’auto-affecte en lui la Vie absolue (sens fort)… » (C’est moi la vérité, page 136) Paul Audi s’efforce d’en donner lui-même une explication qu’il veut la plus convaincante possible. « C’est ainsi qu’en analysant la structure fondamentale de l’affectivité, Michel Henry en est arrivé à la conclusion que c’est précisément dans l’immanence du sentiment, dans cette immanence même, que s’opère son propre dépassement. Le ‘dépassement du sentir vers ce qu’il sent’ se fait à l’intérieur même du sentiment ; il est inhérent au sentiment lui-même. De sorte que le pur mouvement ou le mouvement sans mouvement (c’est-à-dire sans réelle transcendance) du sentiment est cela même qui structure son intériorité absolue, cette structuration se faisant alors de telle façon que, en ‘se dépassant ainsi, le sentir ne se dépasse vers rien, ne se dépasse pas lui-même, est l’être saisi du sentiment par sa propre réalité’. (L’Essence de la Manifestation, page 590) Et Michel Henry de préciser : ‘L’absence du dépassement est dans le sentiment de ce qui le dépasse, son identité avec soi… Le Soi est le dépassement du Soi comme identique à soi.’ (L’Essence de la Manifestation, page 591) (…) Ce dépassement du Soi comme identique à soi, cet auto-dépassement qui fonde l’essence du Soi et sa mobilité, ce ‘mouvement sans mouvement’ est ce que je propose d’appeler : l’excédence du Soi. » (page 147) Voilà qui est dit.

Surgit donc cette notion qui échappe à toutes les logiques classiques et dont la preuve ne se vérifie que dans l’épreuve de soi-même. Tous les maîtres qui y sont parvenus ont dû prévenir la rechute toujours redoutable dans un monisme du trop-plein et de l’immobilité glaciale de l’être – un ontologisme en fait – et cela va de Shankara, le grand védantiste – j’y viens bientôt –  à Stephen Jourdain. C’est l’arc-en-ciel de la révélation tout entière qui se trouve éternellement menacé par le strabisme de la vision logique, irréductiblement dualiste et chosiste. J’y reviendrai aussi : c’est la légitimité de la philosophie qui est également menacée, si l’expérience ultime de Soi ne s’accomplit qu’au travers d’une expérience mystique d’ineffabilité. Paul Audi y va donc de son couplet : « L’excédence comme dépassement du Soi identique à soi, c’est-à-dire comme dépassement du Soi sans outrepassement de soi, l’excédence comme excédence incarnée, comme excédence de la chair, voilà ce qui explique la mobilité essentielle de la vie. S’il y a mobilité, c’est parce que dans le s’éprouver soi-même il y a plus que ce s’éprouver soi-même. Dans une souffrance déterminée, dans la réalité de son auto-affection (au sens faible), il y a toujours plus que cette souffrance, il y a quelque chose qui est bel et bien en elle, identique à elle, mais qui, pour être précisément en elle, demeure en excédence par rapport à elle… Quoi ? Réponse : la vie subjective absolue qui, en son auto-affection (au sens fort), fait de toutes ses modalités particulière et donc de cette souffrance en particulier quelque chose qui se trouve auto-affecté dans sa propre auto-affection… » (page 148) Si l’on veut ‘expliquer’, nécessité s’impose de recourir à ces notions d’affection au ‘sens fort’ et au ‘sens faible’… L’intérêt de l’explication ici revient à mettre au jour cette possibilité de métamorphose de toute souffrance en joie par le truchement même de l’affection au sens fort qui commande tout, originellement : cette excédence de la mêmeté d’un Absolu de surabondance. C’est Michel Henry qui l’affirme, le plus audacieusement, le plus éloquemment : « C’est la même Vie, la même épreuve de soi qui ne cesse de s’éprouver soi-même, d’être la même absolument, un seul et même Soi. Quand nous disons que la vie change, que ce Soi se transforme, nous voulons dire : ce qu’éprouve cette épreuve de soi se modifie mais dans cette modification elle ne cesse de s’éprouver soi-même, et c’est là justement, dans le changement, ce qui ne change pas (…) c’est l’historial de l’absolu (…) Ce qui demeure est l’accroissement. L’accroissement est le mouvement de la vie qui s’accomplit en elle en raison de ce qu’elle est, de sa subjectivité. » (Phénoménologie Matérielle, pages 54,55) Et dans sa trilogie du début des années 2000 : « Telle est la transcendance présente en toute modalité immanente de la vie… C’est bien en elle (…) que l’oeuvre de l’auto-donation de la Vie absolue qui la donne à elle-même s’accomplit : en elle, comme ce qui est d’un autre ordre qu’elle, qui ne vient pas d’elle et à quoi seulement elle doit d’abord de venir à soi. » (C’est moi la Vérité, pages 256, 257) – et c’est Paul Audi qui souligne – Cependant l’épistémologie de la ‘chose’, pour ainsi dire, laisse  subsister une difficulté et, cette fois encore, Paul Audi la relève et la souligne. C’est un reproche qu’il adresse même directement à Michel Henry : l’invocation, à la fin de sa vie, du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et ainsi d’un Archi-Soi – ici comme une allusion au ‘feu’ jailli dans l’âme du mathématicien-philosophe, Pascal ! – Sur ce point précis, à n’en pas douter, nos deux penseurs se séparent mais c’est bien parce que, d’une part, Paul Audi reste attaché, peut-être à son insu, à une vision réaliste des réalités métaphysiques, et que d’autre part, apparemment du moins, il reste dépendant du concept d’athéisme qui demeure invariablement le passage obligé de toute philosophie contemporaine. D’après moi, et je me réfère ici à toute une tradition de gnose issue de la révélation ‘orientale’ il n’y a pas référence à un Autre, il y a, je le répète, mêmeté dans un rapport de création (plus précisément, surabondance, débordement et excédence) et de conjonction – c’est Maître Eckhart qui nous éclaire à ce sujet ; également Ibn’Arabi… Je dirai comme ce dernier : « Comprends ! » Sans oublier la révélation la plus essentielle de l’Apocryphe : « un mouvement et un repos… » Ce sont des jalons que j’ai signalés à maintes reprises.

S’agit-il vraiment d’un point de rupture ? Non pas ! Et je me permets de revenir à mes réflexions publiées lors de la publication de L’est’éthique de Paul Audi. D’autant plus qu’il s’agit de développements suivant un approfondissement radicalement neuf du concept de création, titre principal de l’ouvrage. J’avais écrit : « … il s’agit bien plutôt d’une excédence, notion centrale dans son livre, qui découle, on s’en aperçoit au fur et à mesure de la lecture, d’un enseignement pris auprès de Michel Henry pour qui toute la vie subjective s’élançait originellement d’une auto-affection de l’Absolu – en création précisément de lui-même ou, si l’on préfère, en manifestation de tous ses possibles. ‘Ethique’ renvoie bien à une expérience de soi, et ‘esthétique’ à une expérience de la communauté, de la perception du monde, l’une et l’autre fondues en un seul mouvement d’excédence créatrice capable de manifester que moi ‘suis’ essentiellement (ou ‘phénoménologiquement’ comme dit Michel Henry) plus que moi. » C’est le schéma tant cité ici de Stephen Jourdain : moi = moi>moi… Il était éclairant de citer Paul Audi, intégralement fidèle cette fois à la leçon de Michel Henry et poursuivant en quelque sorte ses enseignements : « … s’il est tout à fait juste de penser que la philosophie est, en tant qu’art, une « expérience créatrice de ce qui est en devenir (à savoir …) la vie même », cette pensée ne revient pas pour autant à définir la philosophie comme une métaphysique (et encore moins comme une esthétique) contrairement à ce qu’estime Heidegger. En effet, il ne s’agit pas là d’une question d' »être » – et encore moins de « forme », la forme étant elle-même une certaine figure de l’être -, il s’agit bien plutôt de vie… il s’agit d’expérience créatrice de la vie elle-même. » Mais Paul Audi balance entre cette conception qui s’est imposée à lui, d’une excédence de la Vie absolue qui s’exprime par débordement de la mienne propre, et création… qui malheureusement implique aussi dualité, affirmation dans ces conditions d’un Autre majusculé :  » Que dire en résumé ? Que notre naissance même nous désigne. Qu’elle nous désigne comme des êtres qui, par leur naissance, portent un signe indélébile : le signe de leur assignation. Assignation à ce qui nous précède – et qui n’en est pas moins ce qui, à chaque fois, nous excède. Ce que nous portons en naissant, c’est en effet le signe de ce fait irrémédiable, insurmontable, que quelque chose nous précède dans notre propre naissance, quelque chose auquel nous sommes, que nous le sachions ou non, que nous le voulions ou non, attachés dans notre indépendance même, en dépit de ce qui nous donne le sentiment de notre liberté d’agir et de penser… » C’est toujours lui qui souligne, et l’on va voir apparaître le mot ‘balance’ qui traduit si mal ici l’amphibolie de notre condition originelle, humano-divine : « Cette assignation ne peut prendre vie et consistance que dans le fait – répétons-le : absolu, infrangible, irrémissible – que nous ne sommes jamais, que nous ne pourrons jamais être, à l’origine de notre être, de notre être-en-vie, et que pour cette raison insigne, pour cette raison qui signe notre « finitude » d’êtres vivants, nous sommes tout à la fois des êtres totalement dépendants de cet Autre que nous appelons Origine et parfaitement séparés de lui. De sorte que ce qui fixe les conditions de l’assignation originelle n’est autre que ce rapport entre dépendance et séparation, voire la balance entre ces deux composantes de l’être-né. De même que ce qui définit la vérité éthique du naître participe de cette nécessité qui s’impose à chacun de tenir, comme la teneur même de son être-soi, cette balance égale, nonobstant son histoire personnelle et les vicissitudes de son existence empirique. Tenir cette balance, est-ce en effet autre chose que tenter de remporter le pari de vivre ? » Etrange, dans ces conditions, de répudier les diktats de la pensée, et de s’y soumettre pourtant, encore, comme à une contrainte de vérité en accord inaliénable avec la réalité intrinsèquement duelle : « … il est impossible à la pensée de tout fonder en raison, parce qu’il appartient à la raison de s’assurer de tout sauf d’elle-même, au sens où la représentation qui en définit réellement le pouvoir ne peut qu’échouer à se saisir de sa propre assise intérieure, de ce Fond à elle-même invisible et inconnaissable qui la rend intrinsèquement possible et qui relève de la subjectivité absolue de la vie… De fait, alors même que la pensée ne tire son sens que de la représentation extérieure, la vie, en son immanence pure et indestructible, ne se laisse jamais appréhender par la pensée, dont le regard, précisément, lui est toujours extérieur et n’a affaire qu’à l’extérieur… Si la vie se révèle bien à moi dans le sentiment qu’elle a de soi, c’est-à-dire dans la disposition fondamentale, dans l’impression d’une « position » dont je jouis ou dont je souffre déjà, et s’il m’est impossible de comparer ce pathos primordial à un quelconque objet sensible qui viendrait de l’extérieur affecter mes sens (…) La vie qui est la mienne est si peu à rechercher nulle part qu’elle est en fait (comme en droit) toujours déjà trouvée… La vie est ce qui me trouve avant même qu’aucune autre présence ne soit décelée ou constatée… »

Quelques jours après, j’avais complété ma recherche d’une lecture de Jean-Luc Nancy dont j’avais retenu les conclusions après qu’il eût répété celles de Paul Audi, mais par ses propres avenues. Avec les mêmes défauts d’ailleurs, notamment cette fidélité jurée à l’athéisme de mise ! C’est néanmoins important pour moi, je le répète pour de nouveaux lecteurs ou le rappelle à mes amis constants, de réunir ce faisceau de concordances philosophiques au plus haut niveau, d’en mettre à nu les structures par-delà les dissimilitudes de langage. L’excédence, ici, est capitale, j’ai insisté :  elle est Dieu, et moi, et monde, dans un unique mouvement de Vie excédant le Repos auquel semblait confinée l’éternité d’un Absolu suressentiel : « Le monde n’a ni parties, ni éléments, ni dimensions : le monde est l’exposition de ce qui existe à la touche du sens qui s’ouvre en lui l’infini d’un « dehors » (…) Le sens du monde n’est rien de garanti, ni de perdu d’avance : il se joue tout entier dans le commun renvoi qui nous est en quelque sorte proposé. Il n’est pas « sens » en ce qu’il prendrait références, axiomes, ou sémiologies hors du monde. Il se joue en ce que les existants – les parlants et les autres – y font circuler la possibilité d’une ouverture, d’une respiration, d’une adresse qui est proprement l’être-monde du monde. » J’y reconnaissais un horizon tout autre et la définition d’un tout autre humanisme : cette parole l’exigeait, comme le prix à payer pour accéder au sens. Dans la pensée de J-L Nancy : « Ce n’est pas plus d’humanisme ni plus de démocratie qu’il nous faut d’abord : c’est de commencer par remettre en jeu et en chantier toute la pensée de « l’homme »… de ce qui, au premier abord, distingue les hommes : l’usage du langage… La parole ouvre dans le vivant – dans un vivant, mais pour le monde entier – une altérité à laquelle il ne s’agit pas d’être « relié » mais ouvert. Cette altérité n’est pas à nommer : elle s’indique en excès sur tout nom. Elle n’est pas à joindre : elle forme la jointure et la jonction de nos paroles, la possibilité infinie du sens. » Cet excès comme la marque auparavant imperçue de notre condition, et ce sens ouvrant à l’infini, dans une dimension tout à coup révélée,  une remise à l’endroit, un avers nouveau, comme on a pu croire jadis à un ‘nouveau monde’…  » L’infini dans le fini. La finitude en tant qu’ouverture à l’infini : rien d’autre n’est en jeu… le fait même de l’existence nie qu’elle soit « finie » au sens où elle manquerait d’une extension au-delà d’elle-même… Ici et maintenant, entre naissance et mort, chaque fois un absolu s’accomplit. » Je n’ai pas voulu à ce moment-là me cacher une nouvelle difficulté qui était introduite cette fois par Jean-Luc Nancy : l’irruption maintenant de l’adoration, un concept qui réapparaissait dans une nouvelle définition du christianisme, ambition par ailleurs analogue à celle de Michel Henry ; et celle de la pensée, quoique entièrement redessinée à cette fin de pure gnoséologie : « Il n’y a pas de sens du sens : ce n’est pas, tous comptes faits, une proposition négative. C’est l’affirmation même du sens … l’affirmation selon laquelle les existants du monde, en renvoyant les uns aux autres, ouvrent sur l’inépuisable jeu de leurs renvois… La véritable immortalité – ou éternité – qui est nôtre est précisément donnée par le monde en tant que lieu du renvoi mutuel infini… L’adoration parle de cet infini qui lui parle… louange du sens infini… Sans doute ne faut-il pas thématiser l’adoration… Cette pratique porte un nom inattendu : la pensée. La pensée ne se confond ni avec l’activité intellectuelle… ni avec une activité individuelle… La pensée est un mouvement des corps… Par tous ses accès sensibles… le corps suscite la pensée qui forme l’accès supplémentaire : celui qui ouvre tous les sens à l’infini… Leur diversité… se maintient dans l’infini et maintient aussi l’infini lui-même ouvert, inépuisable, surexcédent… Excédence sur tout tout ce qui est donné, mais encore excédence sur soi-même : excédence du don en amont du donné. » Je ne m’y habitue pas : quand je vois apparaître le corps – la chair, oui, je supporte, mais le corps, c’est cet éternel retour du physicalisme ordinaire ! – je bous de rage… Pourquoi cette confusion encore, cette précaution de ne pas trop déplaire au ‘philosophiquement correct’ que l’établissement nous impose sous peine d’excommunication médiatique ? On peut aussi admettre que c’est bien une idéologie athée qui tente ici de se dépasser. Mais vers un christianisme, c’est un bien étrange objectif. Peut-être faut-il se réjouir que la notion s’impose autant en visée athéiste qu’en visée théiste : mais s’agira-t-il du même débordement ? 

Pour ne pas alourdir cette publication, ne pas peser davantage du poids d’une démonstration tout aussi capable d’obscurcir la conscience – car c’est une recherche sur la conscience qui m’a conduit ici ! – je conclurai en citant, et c’est une nouvelle fois, Michel Henry lui-même, qui a eu le courage de décliner une spiritualité éclatante et sans compromis. D’abord dans ses Entretiens : « La vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation avant d’être lui-même… » Et dans C’est moi la Vérité, cette éclaircie définitive du sens dernier : « L’illusion en laquelle, exerçant son pouvoir et se prenant pour la source de celui-ci, pour le fondement de son être, l’ego croit apercevoir sa condition véritable, consiste justement dans l’oubli de celle-ci et sa falsification. L’oubli : celui de la Vie qui en son ipséïté le donne à lui-même et du même coup lui donne tous ses pouvoirs et capacités – l’oubli de sa condition de Fils. La falsification : faire de la donation à soi de l’ego et tous ses pouvoirs l’œuvre de l’ego lui-même. Dans l’illusion transcendantale, l’ego vit l’hyper-pouvoir de la Vie – l’auto-génération en tant que l’auto-donation – comme le sien propre, transforme le second dans le premier… Cette illusion n’est pas totalement illusoire… Le don par lequel la Vie se donnant à soi donne l’ego à lui-même, ce don en est un. Donné à soi, l’ego est réellement en possession de lui-même et de chacun de ses pouvoirs, en mesure de les exercer : il est réellement libre. En faisant de lui un vivant, la Vie n’en a pas fait un pseudo-vivant. » C’est un sommet de connaissance qui s’atteint ici et c’est au plus intime de la connaissance de soi que nous sommes parvenus par la reconnaissance et l’épreuve de l’excédence.

(1) Concernant les ouvrages cités, je rappelle : Paul Audi, Créer, Introduction à l’est’éthique, Verdier 2010 ; et Jean-Luc Nancy, La déclosion et L’adoration, Galilée 2005 et 2010

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