Fondation d’une gnose (1)

THOMAS : 14 logia commentés

Je suis actuellement au travail, comme je l’ai dit, d’une recomposition de tous mes articles. Mon projet est de leur donner la forme d’un livre comme on les lit habituellement, ce qui m’entraîne à une relecture, des ajouts aussi et des approfondissements. Pour fonder une gnose (et non point la refonder puisque le cours de l’histoire n’offre que les enseignements disparates de gnosticismes), je dois reprendre les termes choisis que j’avais sélectionnés et mis en perspective dans une anthologie que j’avais appelée le Dit de l’impensable. (15.02.2011) Je proposerai cette relecture par étapes successives en commençant par l’Evangile de Thomas, ce document Quelle (Source) d’une gnose toujours en gestation, toujours occultée, refoulée, méprisée par ses exégètes contemporains même. Sans parler de la distorsion fatale d’une interprétation de cet enseignement en non-dualisme. Je recommence à m’en expliquer et je recommencerai encore en abordant les Paroles d’une gnose orientale, et celle du soufisme d’Ibn’Arabi, de la mystique rhénane de Maître Eckhart, de Stephen Jourdain et de Michel Henry, si différents et si proches. Ce livre achevé serait mon Manifeste (02.03.2011), déjà publié en raccourci, et cette fois développé pour creuser peut-être un sillon assez profond et fécond à la réalisation de notre destin.

Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant (logion 3)

Le thème du chemin de la connaissance de soi conduisant à la connaissance du Soi est le thème central d’une gnose. La différence des deux ‘entités’ nommées ici trace une dualité de transcendance mais ne creuse ni rupture ni incompatibilité d’essence. C’est donc le thème d’une réciprocité, de l’égalité du Père et du Fils, également celui de l’amphibolie : la connaissance doit s’écrire co(n)naissance parce que c’est un acte intemporel d’apparaître pur et de réflection à la surface du monde, au drame multiforme de la conscience jouant comme un jeu de miroirs. Ici le temps rédimé de la métanoïa retrouve sa matrice, et dans l’instant même de son auto-révélation (surrection ou résurrection), retrouve sa source d’éternité. Trouver, c’est dé-couvrir les correspondances, les échos de ce qui serait aussi léger mais aussi puissant qu’une musique ! Quand la démarche est juste, comme il ne se produit rien d’autre qu’une auto-affection de l’Absolu, la création parvient à culmination de sa per-fection, et la conversion identifie le Fils par le Père et réciproquement : c’est le ‘jeu que la Déité se donne’, le jeu de l’Un-en-deux. Cette métaphore pour dire que c’est ‘inexplicable’ et ‘miraculeux’.

Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous ? (11)

Nous sommes créés libres et par conséquent faillibles, et surtout responsables, du fait même de la suréminente dignité de notre condition de créateur créé. C’est à chaqu’un (de nous tous) qu’il convient de répondre à cette question. En commençant par distinguer dualité de première création, autorisée par le Père – incontestable jaillissement de la création comme telle ! – et dualité forcée, conçue et ajoutée par la raison pure figée dans ses représentations.

Avez-vous donc dévoilé le commencement pour que vous cherchiez la fin ? Car là où est le commencement, là sera la fin. Heureux celui qui se tiendra dans le commencement… (18)

La perversion de la création se produit dans une histoire, dans le fleuve du temps où la multiplication des conditions et des ‘accidents’ de l’être ont favorisé l’oubli du ‘jeu’ et une distorsion dans l’imagination du récit créationnel. Au commencement, qui est de chaque instant, impliquant à chaque fois la possibilité d’un choix, conservation ou destruction, il convient de retourner et de se tenir attentif, en éveil : cette métanoïa égale donc une résurrection, qui délivre le Royaume de la célébration et de l’exhaussement. Tout ‘faire’ ; tout projet ou entreprise doit se déterminer à partir de cet enracinement au commencement.

Quand vous ferez le deux un… une image à la place d’une image… alors vous irez dans le Royaume… (22)

L’abolition de l’Histoire comme lieu de perte et d’aliénation rétablit les valeurs du Royaume. Tout a changé et rien n’a changé, mais le vert désormais ‘verdoie’ dans la légitimité de la Création première où Père et Fils concourent à la même œuvre d’accomplissement dans l’excédence de Soi-Même : toujours par la répétition d’instants de con(n)naissance, au commencement-Un, avant la prolifération des images et ultérieurement dans leur ‘gouvernement’. Mais c’est un regard qui s’est purifié, un jugement qui s’est lavé lui-même, une expérience qui a restauré tous ses liens de conscience ‘à la première personne’.

Si vous ne jeûnez pas au monde, vous ne trouverez pas le Royaume … (27)

Sagesse aussi … Effacer, et même anéantir tout ce qui est faux, est la seule est’éthique commandant la Vie de chaque individu singulier – ascèse. Et exalter les modèles cachés du commencement – magnificat !

Vous avez délaissé Celui qui est vivant devant vous et vous avez parlé des morts… (52)

« Toute une culture à réviser », un vocabulaire à réformer : le Vivant est d’humilité et majesté au Règne de l’Un seul, et la première médiation est’éthique a pour nom générosité, sincérité, patience et courage, toutes vertus d’intelligence appliquée à l’élucidation de son propre mystère et de ses élans.

Heureux l’homme qui a connu l’épreuve, il a connu la Vie (58)

L’existence même est ‘épreuve’ comme telle, et preuve suivant le choix de soi-même : conviction (mentale) contre certitude (spirituelle). L’expérience libératrice passe par une ‘réforme de l’entendement’ et une purge de son imagination personnelle. Pour une accession à soi-même au commencement véritable.

Quand le disciple est désert, il sera rempli de lumière ; mais quand il est partagé, il sera rempli de ténèbres (62)

Si tout a changé et rien n’a changé, c’est que le partage s’est produit dans la sphère du jugement qui commande l’expérience avant de s’en nourrir et d’en retirer justification ; voilement ou dévoilement, autant que telle expérience détermine l’épreuve de soi. Mais la vérité apparaît sans partage dans le rassemblement d’une pureté désormais unique ; et le faux tout entier peut être qualifié de ‘pur néant’.

Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. (67)

La connaissance comme épreuve de soi, corollaire du thème gnostique énoncé plus haut. Essentialisme et existentialisme également affirmés d’une unique sagesse libératrice d’éveil. C’est ainsi qu’une cohérence se fait jour, toute vérification intervenant dans le même geste créateur où Père et Fils ‘concourent à la même œuvre’…

Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière. (83)

L’unition de réalisation  conserve la totalité du monde créé et l’image qui cachait la lumière devient l’image qui la délivre, dans la simple opération conjointe du Père et du Fils. C’est ici maintenant que se nomme l’Amour.

Pourquoi lavez-vous le dehors de la coupe ? Ne comprenez-vous pas que celui qui a créé le dedans est aussi celui qui a créé le dehors ? (89)

L’unité de la Vie ne partage pas les formes existenciatrices de la création : les valeurs de l’apparaître sont toutes égales et toutes aimables au Royaume de la Vérité !

Donnez à César ce qui est à César, donnez à Dieu ce qui est à Dieu, et ce qui est à moi, donnez-le moi. (100)

Ainsi la règle du jeu elle-même, ses conventions ; sans jamais les confondre avec la loi sacrée du mouvement de Vie originaire de la création.

Quand vous ferez le deux Un, vous serez Fils de l’homme… (106)

Se connaître en lumière éclairant d’égale lumière la manifestation d’un éclat sans défaut : c’est accéder à la Perfection.

Celui qui boit à ma bouche sera comme moi ; moi aussi, je serai lui, et ce qui est caché lui sera révélé. (108)

Egalité du même dans le Même : Royaume et règne de celui qui se garde Un au miroir ‘même’ du multiple.

 

ANNEXE 1

Je n’oublie jamais la formule d’Angelus Silesius : ‘Tout est un jeu que la Déité se donne…’ C’est un de mes éblouissements. Mais je sais aussi le malaise qu’elle peut susciter, tout spiritualisme pouvant passer pour un angélisme ; toute foi, si c’est de foi qu’il s’agit, pour une naïveté voire une schizophrénie. Je veux donc ajouter ici à quel point je suis navré et horrifié moi-même par l’état du monde actuel : non seulement, ce qui est nouveau, la dévastation de la planète par l’hypercapitalisme, la pollution galopante, mais toujours cette cruauté de l’homme envers l’homme engendrée des obscurantismes, des nationalismes, aujourd’hui comme hier, hier comme aujourd’hui, et cette apologie de la guerre partout ! Ajouter aux coups l’insulte d’une parole d’apparence si légère dans ce cas ? Dans mon livre La création (2003) j’avais fait écho à cette parole, tentant aussi d’en corriger la portée, et dans la perspective bien entendu de l’enseignement de Maître Eckhart qui l’a inspirée : « La constante évidence du moi à la traversée des événements qui l’affectent est l’épiphanie d’un Seul multipliée de ses innombrables venues au miroir de la co-naissance. Au réceptacle multiforme des conditions, Il se figure par la multiplication même, quoique sans dispersion, des traits de son unique envisagement. » C’est un monisme que j’énonce là, je veux bien le confesser, mais je prends toujours la précaution, qui est de taille, d’ajouter le concept de création qui introduit à la fois la dualité, et la faillibilité, et la responsabilité. Et aussi l’action, et la relation, parce que l’Être n’est pas une totalité à la compacité charbonneuse mais un mouvement éruptif, éternellement : « un mouvement et un repos » précise l’Apocryphe, désignant ainsi l’Homme. Un monisme pluraliste ? Ce sont des définitions métaphysiques bien peu éclairantes tout compte fait. Ainsi ce ‘jeu’ qui est de vie (qui peut s’écrire Vie), que j’ai souvent écrit ‘je-u’ puisque la première personne en est l’agent, ce ‘jeu’ est un procès dramatique qui affecte le Tout comme l’Individu, bien au-delà de ce que ces concepts peuvent désigner dans une logique irrémédiablement grevée d’objectivité.

 

ANNEXE 2

La compréhension de ces lignes appelle bien d’autres précisions, et des avertissements, tous toujours complémentaires. J’insisterai sur deux d’entre eux à peine esquissés plus haut. D’abord une parole de Nisargadatta : « Tout est des plus inexplicable… » Si un travail de philosophie comparée, comme celui que j’ai entrepris, me paraît toujours indispensable, et aujourd’hui plus que jamais, il n’en demeure pas moins vrai que le mystère de l’Être échappe à tout effort de connaissance exhaustive ou totalitaire, de type intellectif, à toute théologie systématique. La ‘question difficile’ finalement n’est pas celle de l’origine de la conscience (et de toutes ses représentations) mais bien la question leibnizienne : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Cette question demeurera éternellement sans réponse. Elle est aussi une fausse question puisque toute question jaillit forcément du fait même, indéclinable, qu’il y a ‘quelque chose’. Le deuxième avertissement, que je n’ai pas cité, vient de Maître Eckhart lui-même : « Il n’est pas nécessaire de savoir cela… » On a pensé que ce propos visait les religieuses auxquelles étaient destinés ses Sermons allemands, pour la plupart incultes, qui l’écoutaient sans pouvoir approfondir ses paroles sinon par un renforcement de leur piété. Mais c’est plus grave. Il y a une science, ou une prétendue science, des secrets de la création qui peut entraver sa dramaturgie, la pervertir encore, entraîner au souci d’une extinction pure et simple de la Vie comme on peut le constater dans certaines gnoses orientales. Peut-être aussi la Vie nous a-t-elle déjà tout donné : pouvoir d’illusion, de vérité, d’aliénation, de libération, naturellement donc. Il faut jouer le jeu !? C’était mon propos précédent : la réponse est oui, mais  à condition d’en apprendre les bonnes règles, objectif véritable d’une gnose qui est catharsis, ouverture d’une éthique de vie plutôt que spéculation.

 

ANNEXE 3

Une gnose comme je l’entends, c’est également une culture. Mais d’emblée : «Toute une culture à réviser… » Stephen Jourdain disait, lui : « Tout un vocabulaire à réformer… » La spiritualité qui se dessine ici, par touches bien discrètes encore, a l’ambition d’une culture entièrement neuve nourrie de l’expérience radicale d’une métamorphose conséquente à l’éveil, la résurrection. Une ‘perspective métaphysique’ oeuvrant une vie transformée et donc une éthique, une esthétique, une politique révolutionnaire. Dans ce cas il faut bien l’entendre comme une métanoïa, un retour au régime de conscience de cette ‘première création’ où l’Un prend di(f)férence (ou di-stance) de son Autre, sans séparation telle une cassure ontologique. C’est une aurore qui tarde, à ce jour un ouvrage aux artisans trop rares. Mais j’ai pu dire, et je peux le répéter, que c’est l’art qui pourrait être notre phare, une autre ‘présentation’ du monde, l’art seul capable d’instruire et d’éclairer une réalité qui n’est pas monolithique et dont l’agent – précisons bien une nouvelle fois, le créateur et l’acteur, l’artiste  –  est la première personne non plus seulement d’une sensation mais d’une émotion, d’un sentiment plus riches : une complétude que l’exclusive science de la res extensa ignore. Indissociablement, c’est une visée gnoséologique et politique dont l’établissement actuel et toutes ses institutions sont incapables. Mais à ce jour, cela reste une inquiétude autant qu’une espérance.