Fondation d’une gnose (2)

IDENTITE, AMPHIBOLIE, CREATION, IMAGES, RESSURECTION

J’ai écrit dans mon précédent article, et je tiens à le souligner une nouvelle fois : ‘Le thème de la connaissance de soi conduisant à la connaissance du Soi est le thème central d’une gnose’, c’est la première proposition entre toutes, c’est l’essentiel qui différencie une gnose de toute religion organisée sous forme de vérité révélée conservée par une ecclesia quelle qu’elle soit, une religion qui ne serait pas d’abord une philosophie, et même pour le dire encore plus simplement, littéralement, une psychologie ! Mais il y a d’autres termes, d’autres concepts qui prennent une importance capitale dans l’explication et le développement de cette vérité première : l’identité, qui révèle ou rappelle la notion de première personne, le premier vivant dont l’imagination ne s’est pas altérée aux passions de l’existence sensible dominée par la peur et l’avidité ; concept qui renvoie à celui d’une création, d’un apparaître différencié de son origine, d’un écoulement qui s’éloigne de sa source, d’une existence détachée et complètement autonome ; création impliquant multiplication d’images, avec leur pouvoir d’illustration ou d’occultation, d’aliénation même ; et ce concept de résurrection qui est en réalité l’éveil oriental, mais que la plupart des traditions exotériques situent dans un autre monde, post mortem. Ces concepts sont autant de clefs, de pôles de vérité à révéler, instaurer, clarifier et légitimer, défendre aussi, contre tous les pièges d’un discours invariablement inspiré de logiques physicalistes commandées soit par l’expérience sensible immédiate soit par le type d’abstraction qu’elles autorisent à fin de domination scientifique et technologique. Quand la création est premièrement poème, musique, d’une densité et d’une légèreté qui ne sont jamais celles d’une matière domestiquée en vue d’accroître puissance et domination. Et dans ce cas, si la vérité principielle est bien gardée, telle ou telle illustration anthropocentrique, comme dans un conte, est permise, ce qui est fréquent en gnose qui n’est ni science exacte ni philosophie dans sa conception la plus rigoureuse… Et aujourd’hui la question se pose avec acuité de leurs relations, sans réponse à cette heure… La première personne, encore sauvage, n’est pas savante : elle se fie d’abord à son corps et à ses inspirations naturelles, bénéficiant ainsi d’une sagesse qui la déborde et la préserve en lui accordant le simple bonheur pleinement éprouvé d’être-conscient-vivant. Une nécessaire culture, ai-je insisté ? Mais comme un conte ? Ou bientôt une philosophie construite et une science appliquée ? Nous verrons bien, mais au prix de la conquête théorique et de la réalisation pratique d’une vérité de la manifestation comme nous ne l’avons jamais exprimée. Si toutes les civilisations, les religions en particulier, ont échoué comme le rappelait dernièrement Michel Onfray, propos bien rare, aucune société d’inspiration gnostique n’a jamais vu le jour, ou réunissant à peine quelques individus vite balayés par les violences de l’Histoire. L’histoire actuelle semble s’acheminer vers des catastrophes inéluctables, catastrophes écologiques cette fois, quand le spectre de la guerre, même, ne semble pas exorcisé, comme la menace permanente d’un holocauste nucléaire.

J’enrichirai mon thème de ces concepts que j’emprunte encore à mon Dit de l’impensable. Il peut paraître bien mince, d’un exposé bien léger ici en comparaison des cosmogonies énormes et des philosophies sans fin composées par le passé. C’est pourtant à mon avis le fil d’or, ténu et uni, qui parcourt une tout autre épreuve de vie et dont chacun peut vérifier la réalité a priori invisible et insaisissable, néanmoins indéfectible et incorruptible. Reprenant les mêmes phrases, à ma première relecture, je me suis amusé de la présence, tantôt, de l’absence, souvent, de majuscules ; un premier enseignement en fait ! On aura compris, deviné : en perspective d’éveil, Tout se Majuscule ; en perspective objectiviste, rien !!! Quand l’Esprit établit son Règne contre l’imagination fantasmatique des choses. Je tiens maintenant à ce lien ; celui de l’Evangile de Philippe associé à celui de Thomas. Ce sont tous deux des évangiles apocryphes – mais tous le sont ! – et ‘gnostiques’, c’est-à-dire au juste réunis avec des dizaines d’autres dans une bibliothèque ‘gnostique’ qui aurait été jadis celle d’une communauté copte réfugiée en Haute-Egypte, et qui aurait dissimulé le trésor de ses manuscrits dans cette grotte de Nag-Hammadi, nom de l’Egypte moderne. Il n’y a malheureusement pas d’unité philosophique ou sophiologique dans cette réunion de textes, mais des propositions inédites dont le sens rebondit d’une attestation à l’autre. Mais ce sont aussi des attestations qu’on retrouve, en y regardant de plus près, dans toutes les traditions religieuses, et particulièrement hérétiques, en tout cas à l’écart des orthodoxies rigidement encadrées. C’est ce qui se constate aisément dans ces quelques citations glanées, je dois bien le reconnaître, dans des ouvrages qui n’ont pas eu la témérité de toujours leur accorder la primauté. Mais ce fil, je répète, qui réunit ces perles fines, est solide, et le collier brille d’un éclat particulier et c’est encore une fois les thème de la connaissance, de l’identité, de la création comme aliénation ou exhaussement du Seul, qui se détachent clairement.

Evangile selon Philippe (traduction Leloup)

Alors que l’Evangile de Thomas présente un enseignement entièrement hors-norme, étranger à tout ce que le christianisme historiciste et messianique va s’inventer plus tard pour séduire les foules, l’Evangile de Philippe offre à la fois de précieuses références au contenu pneumatique parfaitement inédit de Thomas, et tout un enrobage d’influences chrétiennes qui révèlent ces contaminations qui se sont produites dès l’origine, dès la première diffusion de l’enseignement du Maître assassiné par le clergé de son temps. Mais comme je l’ai dit, ce sont des perles qui se distinguent clairement, qui se détachent du magma psychique où elles ont été enfouies, et qui concourent à mettre à jour, et de toute évidence, les termes simples de l’unique Vérité. Il y a peu, très peu même, mais correspondant parfaitement aux lignes maîtresses que j’ai rappelées plus haut, concernant la résurrection, la réalité du Royaume, la vocation du disciple et de l’éveillé en regard de lui-même et du monde.

Il faut t’éveiller dès ce corps, car tout est en lui : ressusciter dès cette vie

L’enseignement gnostique paraît ici incontestable : la résurrection est éveil, réconciliatin avec le corps reconnu maître de vie et de vérité – contrairement à la réputation faite aux gnosticismes de haïr le corps – et surtout, surtout, maintenant, ici et maintenant ; pas dans un avenir fabuleux dans quelque paradis fantasmagorique.

Si quelqu’un n’est pas d’abord ressuscité, il ne peut que mourir. S’il est déjà ressuscité, il est vivant comme Dieu est vivant.

L’Un, la Vie : et comme dit Thomas : ‘Il y a de la lumière au-dedans d’un être lumineux, et il illumine le monde entier. S’il n’illumine pas, il est ténèbres.’ (log 24)

La vérité n’est pas venue dans le monde, nue, mais voilée d’images… Il faut vraiment renaître à partir de ces images ; c’est cela ressusciter !

Clef essentielle pour déchiffrer un problème dont la thématique intensément polémique parcourt toute l’histoire : le monde est une parure d’images qui, soit voilent le vérité du Royaume, soit la révèlent et la magnifient. Et la vérité n’a jamais pour prix la destruction des images. L’iconoclasme est une faute contre l’Esprit. Et l’idolatrie n’est pas provoquée par l’image elle-même : par sa mésinterprétation, par une ‘pure pensée’ sans fondement !

Ce que nous appelons le monde n’est pas le monde réel, mais si on le voyait avec les yeux de l’Être qui l’informe, on le verrait incorruptible et immortel…

Le Royaume, image lui-même d’un monde apparaissant sans distorsion de sa réalité essentielle, est sous nos yeux, donation plénière à fin de réaliser co(n)naissance. Mais c’est encore une vérité méconnue, inestimable.

Certains plongèrent dans l’eau ; quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence en tout. C’est pourquoi il n’y a rien à mépriser.

La traversée des vérités de l’Esprit, l’expérience personnelle et directe de sa Présence, rend tout aimable. Le mépris du monde, le ‘partage’ est une faute contre l’Esprit. Et finalement ce ne sont pas les réalités si apparemment objectives qui induisent dans l’erreur des passions, mais bien un jugement faussé porté sur ces ‘choses’ qui, au fond, ne sont pas, jamais, de simples ‘choses’ ordinaires.

Maître Eckhart (sermons allemands traduits par Alain de Libera)

Avec Maître Eckhart et son lointain disciple, Silesius, nous allons trouver des échos fidèles de ces enseignements, et leur interprétation précise, sans méprise ni confusion possible. La création est une opération qui se produit maintenant par le concours égal du Père et du Fils : surabondance, excédence de l’Un Vivant dans l’égalité du Seul – unicité et non ressemblance ou semblance : là où l’homme est Dieu. Il est déjà devenu inutile d’ajouter des commentaires tant le propos est explicite. Mais les exégètes contemporains préfèrent l’ignorer et, rappelons-nous, sous la contrainte et la menace, Eckhart lui-même dut se dédire avant de disparaître.

Nous célébrons ici dans cette vie temporelle la naissance éternelle que Dieu le Père a réalisée et réalise encore sans interruption dans l’éternité (savoir) que cette même naissance se produit aussi dans le temps, dans la nature humaine… Mais quand elle ne se produit pas en moi, que m’importe ?

Le Père engendre dans l’éternité le Fils, comme son image… Il l’engendre sans interruption. Et je dis en outre : il m’engendre comme son Fils. Oui, il ne m’engendre pas seulement comme son Fils, il m’engendre comme lui et lui comme moi… Dans la source la plus profonde je jaillis dans l’Esprit saint, là où il n’y a qu’une vie, une essence, une œuvre. Tout ce que Dieu opère est un, c’est pourquoi il m’engendre comme son Fils, sans qu’une séparation intervienne… un avec Lui et non semblable à Lui…

Dieu doit carrément devenir moi et moi Dieu : si complètement un que ce lui et ce moi deviennent une seule chose et le demeurent, et – comme l’être pur lui-même – soient dans l’éternité les ouvriers de la même œuvre… Ici l’âme et la Déité sont un, ici l’âme a découvert que c’est elle le royaume de Dieu…

Ce qui existe de perfection en toutes choses, nous le trouvons dans le premier royaume… là toutes les œuvres sont égales… toutes sont faites comme si elles n’étaient qu’une… là où l’homme est Dieu…

Angelus Silesius (Le Pèlerin chérubinique)

Angelus Silesius est le grand maître de l’amphibolie – et comme je regrette que ce mot prête à sourire : c’est Henry Corbin qui m’avait incliné à l’utiliser aussi systématiquement, comme il avait appris à en retrouver l’enseignement dans les écrits d’Ibn’Arabi : réciprocité par mirorisation, expérience de l’Un-en-deux, mission d’exhaussement confié au Fils, rapport exclusif à la vérité d’essence et non à des écritures mortes, résurrection enfin. Tout y est, en peu de mots. Je recommande la traduction de Roger Munier, à mon avis la plus fidèle, celle du moins qui a donné tout son relief à un témoignage irréfutablement gnostique.

Dieu est mon sauveur et je le suis, moi, des choses qui s’érigent en moi comme moi-même en lui…

Je dois être soleil : peindre de mes rayons la pâle mer de la totale Déïté…

Rien n’est que moi et Toi : et s’il n’y a pas deux, alors Dieu n’est plus Dieu et s’écroule le ciel…

Je ne suis moi ni Toi : Tu es moi-même en moi

L’Ecriture est l’Ecriture et rien de plus. Mon réconfort est l’essence…

Il faut le faire ici ; je n’imagine pas quiconque est sans royaume, au ciel devenir roi…

Ibn’Arabi (La sagesse des Prophètes dans la traduction de Titus Burckhardt)

C’est miracle de trouver ces enseignements en échos si fidèles les uns des autres ! Bien sûr Silesius fut prêtre catholique, et qui lutta même contre la Réforme ; et Ibn’Arabi, maître, ‘le plus grand’, de l’exégèse soufie dans le respect absolu de la révélation mohamadienne, ‘musulman pieux’ en tout point exemplaire. Mais… ces paroles –là… Je sais aussi, et je l’avoue, je le reconnais : elle ne sont pas du goût des légalistes !!! Mais faut-il les ‘interpréter’, et ne suffit-il pas de les ‘lire’ ?

Dieu voulut voir Sa propre essence en un objet global qui, étant doué de l’existence, résume tout l’ordre divin, afin de manifester par là Son mystère à Lui-même… La réalité tout entière, de son commencement à sa fin, vient de Dieu seul et c’est vers Lui qu’elle retourne. Ainsi l’ordre divin exigeait la clarification du miroir du monde, et Adam devint la clarté même de ce miroir et l’esprit de cette forme.

Dieu se décrit à nous au moyen de nous. En le contemplant, nous nous contemplons, et en nous contemplant, Il Se contemple bien que nous soyons nombreux quant aux individus et aux genres… En vérité, l’univers est imagination, et il est Dieu selon sa réalité essentielle…

Dieu est le Miroir dans lequel tu te vois toi-même, comme tu es Son miroir dans lequel il contemple Ses Noms ( essences ou modèles…)

Ce qui se résume ainsi dans l’attestation d’ Abd’el Kader le lointain disciple d’Ibn’Arabi : L’Aimé m’est apparu où Il ne Se peut voir. Par Lui je Le contemple là où je ne puis voir. 

Proposition énigmatique s’il en est et dont le sens profond peut être maintenant dégagé : le problème de la dualité absolue opposant le Seul, créateur incréé, à son Autre, créé et à son tour créateur, lecteur et interprète des formes, gardien aussi, est évacué par la réalité plus haute de la ‘mirorisation’, thème majeur propre au Soufisme, impliquant ‘de fait’ la transcendantalité de l’unicité par l’Un-en-deux (‘Même’ !)

La révélation passe-t-elle par le pouvoir d’une parole, d’un dit qui obéit à sa logique propre, démonstration et preuve ? Non ! Et il faut encore le répéter : ‘cela’ s’éveille dans une intimité plus profonde de soi-même où la ‘raisonnance’, ai-je écrit, le cède à la ‘résonnance’, épreuve qui l’emporte sur toute preuve en écho du simple avec lui-même. ‘A very private matter’ avait souvent confié Stephen Jourdain, non pour prétendre que cela échappe ou contrevienne à toute logique mais pour signaler que l’épreuve d’une telle vérité égale l’épreuve de soi-même, à la source pure du regard et de la pensée native, sûrement là où impersonnel et personnel ne se sont pas séparés, s’écoulant d’une unique origine de manifestation. Disons même : un sentiment si pur, si lumineux, que l’expérience de la multiplicité n’a pas encore obscurci et dénaturé.  Je sais le reproche qui sera formulé contre ces quelques lignes : peu de science, une pédagogie mal assurée, des concepts insuffisamment aiguisés, des caractéristiques ‘personnelles’ érigées en normes universelles. J’invite donc chacun à peser ces arguments à la balance de sa vie même, complètement, d’engager sa recherche ou d’affermir son choix. Il y va d’un destin de liberté et d’accomplissement.

PS : Aujourd’hui même je trouve cette phrase au cours d’une lecture de Michel Henry : ‘… prouver c’est faire voir, faire voir dans la lumière d’une évidence inéluctable, dans cet horizon de visibilité qu’est le monde et en lequel la vie ne se montre jamais…’ (C’est moi la vérité page 73) C’est une précision qu’il faut sans cesse ajouter, répéter, mais une vérité index sui, c’est tout le problème.

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