Le prix de l’athéisme

Il faut me comprendre : je n’ai pas envie ici de m’abandonner à un discours réactionnaire ni aux plaintes d’un pessimisme de nostalgie, non, pas de prêchi-prêcha, et de quelle nostalgie d’ailleurs, de quel ordre suranné ? Par contre, je peux bien me répéter sur un point, le préciser carrément : je conteste radicalement les valeurs de l’établissement ; valeurs ‘bougeoises’ ou valeurs ‘chrétiennes’ étonnamment mêlées, associées depuis des siècles à la défense d’un ordre établi de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme. Dans un article intitulé ‘siècles et gnose’ (31.05.2010), j’avais déjà constaté à quel point ces prétendues valeurs s’étaient elles-mêmes dégradées – et que pourrait nous offrir la corruption de l’imposture ? –  précisé surtout le fond de ma pensée en appelant de mes vœux l’avènement d’une culture d’inspiration gnostique. Je l’ai répété récemment sans dissimuler qu’il s’agirait aussi d’un élan politique, cette métamorphose si profonde de l’être intérieur entraînant, quoique indirectement, des changements profonds de l’organisation sociale et, globalement, ‘politique’. Je le dis sans ajouter de détails puisque nous en sommes si loin. Et par contre si près, malheureusement, des caricatures les plus grossières de ‘contestation’ et de subversion.

Ce sont des informations qui ont récemment envahi les médias – et je ne les citerai pas ! – qui m’ont révélé toute la portée, la gravité, et d’actualité à ce jour-même, d’une phrase de Michel Henry que je relisais dans Paroles du Christ (Seuil 2002). Je la cite in extenso parce qu’elle est criante de vérité, avec une intensité polémique qu’on n’appréciera peut-être pas mais, dans ce cas, je conseille d’aller au brûlot lancé en 1984 : La barbarie, plusieurs fois rééditée, sa thèse plus argumentée et de cette manière plus convaincante peut-être, mais très peu reçue encore à ce jour puisqu’il s’agit d’une critique virulente de la technoscience. Si je parle ici d’un ‘prix’ à payer de l’athéisme, de l’athéisme ordinaire, à ce point éprouvé qu’il s’ignore lui-même et n’est plus contesté par personne, c’est qu’il me paraît à l’évidence que cette crise morale sans précédent est d’abord une crise spirituelle. Nous en sommes là, à ce point tragique d’ignorance de soi-même, égarés par la recherche des satisfactions les plus immédiates de notre corps de sensation auquel nous nous sommes totalement identifiés, aux lueurs d’une intelligence de plus en plus débile, obéissante aux incitations d’un abrutissement général provoqué par la publicité, la vulgarité préméditée de l’art contemporain, la démagogie, et j’en passe… Jean-Paul Aron avait parlé il y a déjà plusieurs décennies d’une ‘démoralisation’ de l’Occident, il avait inventé le terme : nous en sommes exactement là.

Ce n’est pas du ‘déclinisme’ comme on dit maintenant, c’est un diagnostic formel sur l’état de notre civilisation, la nôtre, l’occidentale, c’est-à-dire la seule à ce jour qui puisse encore prétendre à ce nom : « C’est l’organisation du monde tout entière en réalité, avec son matérialisme omniprésent, ses idéaux sordides de réussite sociale, d’argent, de pouvoir, de plaisir immédiat, son exhibitionnisme et son voyeurisme, sa dépravation en tout genre, son adoration des nouvelles idoles, des machines infra-humaines, de tout ce qui est moins que l’homme, la réduction de celui-ci à du biologique et, à travers celui-ci, à de l’inerte – c’est tout cela (dont l’enseignement est devenu le reflet tour à tour scandaleux, aveugle ou burlesque), ce tumulte incessant de l’actualité avec ses événements sensationnels et ses bateleurs de foire, qui recouvre à jamais le silence où parle la parole que nous n’entendons plus. » (page 13) Le prix de l’athéisme ? Ou la constante identification au corps « que j’ai », la constante sidération par les objets – je ne vais pas cesser d’en parler ici.

 

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