Juste un instant (35) : « et plus rien à dire ? » -2-

Les peintres de l’excès cités dans des articles précédents (1), Miquel Barcelò, Francis Bacon, Georg Baselitz, je les avais choisis parce qu’ils s’étaient déterminés tous les trois non seulement à violenter le sens commun, ce qui semble aujourd’hui bien naturel de la part d’un artiste, mais encore et surtout à violenter l’image terne et consensuelle qui reflète cette pensée si servilement soumise à la représentation du monde conçu en mode physicaliste. C’était aussi une attaque directe contre toute idéologie ou croyance soutenant ce type de représentation, contre toute esthétique, qu’on dirait ‘académique’, ou devenue telle, qui se serait peu à peu fossilisée. Au fond c’était reposer tout le problème de la mimesis, qui est débattu, rappelons-le nous quand même, depuis des siècles. Ce problème a pris une acuité inédite à l’invention de l’abstraction, et pas seulement à la fin du 19ème siècle. Mais art signifie aussi savoir-faire, voire technique, tout un ensemble de recettes régissant dessin et mise en couleur, une évolution également séculaire des procédés, toujours en vue d’une certaine ‘vision’ du monde. Parler d’excès dans ce contexte signifie donc que la rupture pratiquée va se manifester avec une violence inédite, volontaire, qui exprime l’intention manifeste d’une rupture franche, révolution qui vise à subvertir toutes les règles et les conventions précédemment admises, sans exception aucune, jusqu’à la critique de la critique, la révocation de la révocation etc… L’imagination mise à contribution dans ces circonstances devrait bouleverser tous les schèmes auparavant admis de conception de l’image, de la représentation, et provoquer, comme la torpille de Socrate, un éveil salutaire de la sensibilité, de l’intelligence même pour une compréhension du monde entièrement renouvelée. Pour cela, le choc doit être brutal, la révélation choquante, et la surprise qui submerge l’esprit médiocre et conformiste doit renverser toute autorité de tradition, toute habitude de bienséance. Au sens large, mais aussi le plus précis comme on va le voir dans le cas de Paul Rebeyrolle, ce sera un projet politique, de contestation radicale de l’ordre établi, du désordre du monde en fait. On me dira que cela se voit quasiment partout aujourd’hui, et ‘habituellement’, ce qui serait un comble ! Mais tout de même, mes trois sus-nommés restent parmi les plus renversants, qu’on songe à Baselitz qui ‘renverse’ précisément toutes ses images pour mieux nous ‘bouleverser’, et Bacon qui déchiquète les figures, et Barcelò qui parsème ses toiles de cadavres et d’excréments ! Venons-en maintenant à Rebeyrolle.

005 (2) Nature morte et pouvoir I, 1975

J’avais bien pensé à lui, puis j’y avait renoncé en voyant certaines de ses toiles – je m’en souviens, à une Foire de l’Art à Paris – une nature morte en particulier, de la série des ‘choux-fleurs’, où son style tempétueux et violent se mettait au service d’une figuration réaliste, non point sage mais énergique, accomplie, parfaite – somme toute celle d’un classique qui aurait subverti la subversion ! Un artiste contradictoire ? Soumis parfois à l’idéologie révolutionnaire ou prétendue telle de son époque, opportuniste, versatile ? Un examen plus attentif de catalogues d’expositions (2) que j’ai pu avoir en mains m’a finalement convaincu du contraire. Il y a une violence chez Rebeyrolle, à y regarder de près, qui dénonce autant la violence de la nature que celle des hommes, un propos politique, cela va de soi, mais moins explicite qu’on l’a dit, surtout une inspiration de moraliste qui, en se libérant peu à peu dans ses toiles, manifeste plus d’amour que de colère. Si je regarde un tableau comme Nature morte et pouvoir I, de 1975, c’est toute la manière de Rebeyrolle que je découvre en une unique fois, et de façon telle que la force qui lui est propre lui permettra sans cesse de se renouveler tout en répétant ce message d’une ampleur si vaste que les images augmenteront chaque fois en éloquence. A mon tour de remarquer d’abord comme la toile est pleine, remplie de cette peinture dense, épaisse, avec des ajouts de matériaux divers, dont le fameux grillage symbole d’encagement ; même les blancs tirent vers le gris sans souligner de contraste, sans lumière capable d’éclairer l’ensemble : la lumière se donne dans toute la composition, l’expression totale d’un ensemble très construit et entièrement imprégné d’une sorte d’horreur. C’est la couleur du sang, presque omniprésente chez Rebeyrolle, qui dit la souffrance, et plus encore le crime, la violence confinée dans tel enfermement où n’aurions pas lieu de voir, de savoir, sans le récit de ce tableau. Le chou-fleur est là, suspendu : sa rondeur épanouie comme son vert terrestre, presque terreux, rappellent son appartenance à ce monde-là ; pas le végétal qui enchantait les ‘classiques’ mais le terrien dramatique, sombre, où se déroulent nos vies prisonnières – autre thème cher à Rebeyrolle. Sur ces têtes de poissons coupées coule un filet d’eau, élément de fluidité, de passage, et qui lave, dit peut-être la possible liberté, le salut. Mais faut-il interpréter à ce point ? Oui, si l’on regarde encore la Source qui s’écoule prodigalement pour nous rafraîchir… La couleur d’encre cependant, qui remplit ces tableaux, que le gris de la table ici, de l’évier, des serviettes disposées, n’allège pas, est celle d’une nuit qui nous étouffe. Impossible de ne pas l’éprouver. Il y a de la violence et du désespoir chez Rebeyrolle ; et où donc l’espérance ?

006 (2) La Source, 1989

Jean-Paul Sartre a été le premier à révéler la puissance de cette peinture liée d’abord à une révolte d’adolescent, jamais apaisée, et qui a trouvé sa justice, sinon son apaisement, dans un engagement politique. En 1956 néanmoins, dans les circonstances que l’on sait, Rebeyrolle rend sa carte d’adhésion au Parti. Mais sa révolte qui ne faiblit pas, c’est sa peinture qui va continuer de la proclamer. Sartre a bien connu Rebeyrolle, ils se sont beaucoup parlé et le philosophe rapporte ceci dans son texte de 1970 : « Il faut, pour comprendre, tenir présentes ces deux vérités à la fois : il n’y a d’engagement, dans les arts plastiques, qu’autant qu’une technique sûre de soi le réclame comme le seul moyen de se dépasser ; inversement, si, dès le premier jour de ‘ces dix ou quinze années’ qu’il faut, selon Rebeyrolle, pour faire un peintre, une intention politique, au sens le plus large, n’est pas obscurément donnée, la technique s’inventera, ira jusqu’au bout d’elle-même sans passer par l’engagement. » (page 21) Sartre fait la critique de l’art pour l’art, pas étonnant de sa part, mais il voit bien, du moins il devine, que cette ‘technique’ si difficile à maîtriser pourrait bien se suffire à elle-même pour exprimer quelque chose du monde de la vie. L’engagement politique s’ajoutera donc, augmentant tout à la fois véhémence, beauté et vérité en une incontestable et radicalement nouvelle œuvre d’art. Mais il s’agit surtout d’un pari d’homme, libre penseur – dans ce cas parlons d’humanisme, de foi humaniste – et engagement politique, qui signale à la fois révolte et rage, finalement appel à la violence contre la violence, comme on le croyait au temps de Sartre. « Rebeyrolle s’est mis tout entier dans ses toiles, alacrité et horreur, poésie, contestation : pour lui, la peinture a été tout, lui-même et le monde. (…) Il ne reviendra jamais en arrière. Il ne peindra donc que des toiles de colère ? Non : il y a encore des arbres dans les châtaigneraies du Limousin, des truites dans les torrents ; partout, sur terre, il y a des couples qui font l’amour (…) mais la nature naturante qui s’emparera d’eux sera humaine et tragique aussi, c’est à dire politique. On, si l’on préfère, l’acte qui fera l’unité de la toile sera, plus ou moins visiblement, celui dont tous les autres, pour Rebeyrolle, procèdent, celui qui le rejoindra à son adolescence, l’acte révolutionnaire. » (page 27) J’aime moi aussi ce mot ‘alacrité’ que Sartre avait distingué au cours de sa lecture de Flaubert : cette alacrité qui n’est certes pas chez Bacon ou Baselitz, mais qu’on retrouve chez Barcelò comme l’humeur atavique de gens du Sud, qui n’ont pas oublié Goya. Chez Sartre la politique est tragique, parce que les guerres prétendues révolutionnaires de son temps ont toutes eu des conséquences tragiques, que l’histoire de l’humanité n’en fut jamais modifiée, la tyrannie succédant perpétuellement à la tyrannie. Et voilà qu’aujourd’hui, l’acte révolutionnaire comme dépassement et comme salut, plus personne n’y croit !

007 (2) Les Insoumis, 1997

Quelques années plus tard, et toujours dans un livre édité par Maeght, Michel Foucault proposera une ‘lecture’ plus fouillée, plus fine, inspirée bien entendu de sa philosophie déjà bien éloignée de celle de Sartre. Nous ne sommes plus en métaphysique mais plutôt en perspective de cette genèse de vie qui entraîne chacun de nous à des élans extrêmes, de révolte, auxquels la récompense d’un possible affranchissement semble possible. Possible aussi qu’on se trouve plus proche du sentiment de Rebeyrolle lui-même : « Ici peindre la forme et laisser fuser la Force se rejoignent. Rebeyrolle a trouvé le moyen de faire passer d’un seul geste la force de peindre dans la vibration de la peinture. La forme n’est plus chargée dans ses distorsions de représenter la force ; et celle-ci n’a plus à bousculer la forme pour se faire jour. La même force passe directement du peintre à la toile, et d’une toile à celle qui suit ; de l’abattement tremblant, puis de la douleur supportée, jusqu’au frémissement d’espoir, au bond, à la fuite sans fin de ce chien qui, tournant tout autour de vous, vous a laissés seuls dans la prison où vous voici maintenant enfermés, étourdis par le passage de cette force qui est déjà loin  de vous maintenant et dont vous ne voyez plus devant que les traces – les traces de qui se sauve. » (page 33) Foucault a été sensible lui aussi à ces humeurs sombres et sauvages de la toile, qui n’ont guère varié, et ces chiens promis à une mort cruelle de la série On dit qu’ils ont la rage sont perçus comme semblables à ces exclus, ces condamnés qu’il a défendus sa vie durant. L’alternative, la seule, c’est bien ‘se sauver’ et cette fois l’inutilité, voire l’absurdité de l’acte révolutionnaire, sa vanité, sont bien reconnues. Il me semble inutile de dresser un panorama comparatif des événements du monde : plus ou moins tragiques, à quoi bon, j’ai moi-même aujourd’hui l’impression que seule la figure du pire change, sa condition première, l’ignorance et le parti-pris de l’ignorance demeurant inchangée. La fuite donc comme unique solution ? Les Insoumis, toute une série encore, sont bien des hommes, au destin aussi peu enviable que celui des animaux victimes des humains. Mais ils se révoltent ! Les cris, le sang, l’écartèlement racontent le même destin tragique dans la résistance et la lutte, depuis toujours ininterrompues, clamant l’espoir que soutient une énergie manifestement issue de la vie, cette sorte de certitude qui entraîne la ‘Force’ et qui nous prouverait que « ce n’est pas absurde » comme je l’ai souvent écrit. Car il faut au moins commencer par là, par cette sorte de postulat kantien, ou bien en finir par cette certitude quand l’inconnu reste voilé nos yeux. C’est ainsi que la vie se déroule comme ce bouillonnement tragique, avec cette possible alacrité  qui seule pourrait faire sens toutefois, y parvenant même finalement. Ce sont ces ‘toiles de colère’ qui ont valu son succès à Rebeyrolle et, dans ce contexte précis, c’est tout ce qui peut lui être contesté, ses limitations sans doute – comme d’ailleurs tout engagement trop explicite. Et moi j’y vois plutôt, avec l’expression de cette ‘Force’ qui se meut (rappelons-nous le thème hugolien de la ‘force’ qui va…) la proclamation d’une sorte de foi, païenne incontestablement, mais qui nous exhausse nous-mêmes bien au-dessus de cette condition tragique et sanglante, qui serait confession d’amour autant que cri de détresse, retentissant plus sourdement mais palpable, la qualité propre à la picturalité de Rebeyrolle. Mais les temps changent et les révolutions ont déçu. J’apprécie tout particulièrement que Rebeyrolle se fasse l’écho des thèses d’Ivan Illich qui avait voulu nous persuader que le développement de la médecine accroît d’autant celui des maladies !!! Nous voilà bien loin des rizières du Viêt-Nam. Mais est-ce bien la fonction de l’art, la plus légitime, que de dénoncer les travers du monde comme il va ? C’est évident que la question mérite de se poser.

008 (2) Amélioration de la santé, 1999

Sans conclure ici, tant l’authencité de Rebeyrolle peintre et moraliste semble éclatante à mes yeux, j’aimerais redire que, à mon sentiment, la ‘mission de l’art’ ne peut absolument pas se limiter « à penser à l’état du monde, à la condition des hommes, au pouvoir qui emprisonne, torture et assassine. » Non que ces crimes soient négligeables, ou même supposés irrémédiables puisqu’ils sont de tous les temps, mais parce que la condition humaine ne se résume pas à cette tragédie, qu’elle donne aussi réalité à une excédence d’un autre ordre que mondain, mondanité ici comprise dans son sens exclusivement tragique. La folie des hommes peut être comprise et interprétée autrement, ou surtout leur médiocrité, à mon sens plus tragique encore que leur violence et leur cruauté. Si l’art peut s’autoriser une violence du discours, et palpable qui plus est dans l’image, comme une offense au regard et à la sensibilité, c’est pour défier l’ignorance sous toutes ses formes et, comme je viens de l’écrire plus haut, le parti-pris de l’ignorance, je dirais presque la culture d’une indifférence philosophique. Autrement dit c’est par la connaissance seule que peut passer le renversement du cours de l’histoire, la seule révolution, la seule féconde – j’ajoute ‘peut-être’ pour complaire aux esprits forts mais au moins faut-il le tenter – Et je ne parle pas d’un vain pacifisme, d’une non-violence pointilleuse, politique de la ‘joue tendue’, non, je pense à une violence de la vérité pure comme contestation de la vérité établie, des ordres constitués, et bien entendu comme dénonciation de toute parole, de toute pensée, de toute ‘politique’ qui les soutiennent. Or cet engagement, pour reprendre le mot tant à la mode, est d’essence philosophique et morale, qui implique recherche, et critique, et connaissance en constant mouvement, de ‘demeure en demeure’, au péril de l’erreur toujours possible mais qu’on saura corriger en évitant les figements de la pensée catégorique et du dogme. Car la réalité est paradoxale : la violence est bien évidemment partout et elle est tout compte fait l’expression de cette ‘Force’ même. Néanmoins elle peut se tempérer de compassion, s’atténuer par les nuances de la pensée curieuse, du scrupule zététique, se canaliser par l’exercice même de la liberté exigeant équilibre et justice, un épanouissement d’humanité qui se garde d’emprunter les voies de la polémique systématique et de la confrontation. La guerre elle-même ne favorise que la victoire du plus violent, à un moment donné, jamais celle du plus juste qui est le plus souvent, sinon toujours, le premier vaincu. Il n’y a pas de morale ‘constituée’ (« suivant les circonstances précises, je dirai tantôt oui, tantôt non » avais-je écrit à la fin de mon petit livre La création) et il n’y a pas non plus d’art dont les canons qui s’imposeraient définitivement non plus. L’art sera une proposition indéfiniment renouvelée de ‘lecture’ du monde, peut-être pas même d’interprétation, de ‘lecture’ qui illustre à la fois notre pouvoir de décliner une possible vérité, de prouver une liberté, de féconder un avenir, d’exhausser la Vie en perpétuel élan de sublimation du fait initial de son excédence, de son débordement. Je peux croire que c’est une condition dramatique, intensément même, mais nullement tragique, exclusivement. Je l’ai écrit aussi : c’est « la splendeur de ma condition ». Ma liberté, ma responsabilité sont en jeu, le grand ‘jeu que la Déité se donne’ si l’on comprend bien toute la dimension de ce destin où s’orientent également et sans trêve un possible accomplissement comme une possible déchéance. Il suffit – mais quel héroïsme il y faut – de choisir lucidement, courageusement, la Valeur comme Bien ultime, souhait du vieux Platon, et de la cultiver sans compromis, de la conserver comme unique guide de vie et source d’inspiration.

(1) On pourra consulter mes articles au 12 mai, 11 juin et 16 juin 2010. Je rappelle par la même occasion qu’il est toujours possible de retrouver mes articles sur Google en tapant : Jeudemeure, en précisant le sujet, le thème ou les noms d’auteurs référencés.

(2) J’ai retenu pour ce texte le catalogue de la Fondation Maeght publié en 2000, avec des textes de Jean-Louis Prat, Francis Marmande, Jean-Paul Sartre et Michel Foucault. Mes photos en ont été extraites par numérisation.

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