Juste un instant (36) : « et plus rien à dire ? » -3-

Des lecteurs attentifs ont remarqué que je n’avais pas répondu à ma question « et plus rien à dire ? », ni dans mon ‘Philippe Cognée’, ni non plus dans mon ‘Paul Rebeyrolle’ où la réponse paraît pourtant en filigrane. Ce que l’art peut nous dire ou nous rappeler d’essentiel, nous enseigner même, ne passe ni par la protestation ni par le cri, ni par la seule peinture d’une détresse voire d’une torture, leur évocation fût-elle la plus réaliste . Il est par ailleurs bien évident aujourd’hui que le spectacle du malheur des hommes qui a semblé infini au siècle passé (guerres, révolutions, puis les revers d’un progrès menaçant) a contaminé le discours poétique au point d’en polluer toute parole par la hantise des souffrances endurées, jusqu’au point d’admettre la nécessaire destruction de l’image, à l’égale de celle, probable et à venir, de l’humanité entière. Il faut donc parvenir à dire plus, l’essayer, et comme cela ne peut se réaliser qu’en vérité, il faut avoir atteint cette clairière, cette ‘clairière’ du moins comme le souhaitait Heidegger, où se distingue parfois une aurore inespérée. Et aucun engagement politique, aucun ‘acte révolutionnaire’ comme l’écrivait Sartre, n’y est jamais parvenu. C’est ainsi, et il faut bien se le tenir pour dit. Il y a quelques jours, de façon tout à fait imprévue j’ai pu être visité par un ‘instant’ de dépassement, une rencontre avec une œuvre d’art mais, cette fois, pas les peintures d’une exposition ou d’un musée : la musique de Chostakovitch.

D’ailleurs pourquoi aurait-il fallu rester embarqué dans des considérations sur les arts plastiques contemporains dont j’ai avoué qu’ils me paraissaient si décevants une fois les voies de l’abstraction toutes explorées ? Il y a donc eu cette rencontre avec la musique, ce concert à la salle Pleyel enregistré l’an passé par la chaîne de télévision Mezzo, et visible ces temps-ci grâce à plusieurs (re)diffusions. Concert Chostakovitch donné par l’Orchestre du Théâtre Mariinsky sous la direction de Valery Gergiev, avec Daniil Trifonov (piano) et Timur Martynov (trompette) en solistes. Il m’est impossible de m’étendre ici sur l’histoire si particulière des compositions de Dimitri Chostakovitch. Ce dernier, né en 1906 et mort en 1975, a traversé toute l’ère stalinienne et a donc vu son travail sans cesse confronté, dramatiquement, compte tenu de son génie de compositeur et de sa célébrité, aux affres sanglants de l’histoire de son pays. Puisqu’il s’agit de la terreur stalinienne, pour être précis – purges, déportations, exécutions innombrables – impossible aussi d’en retracer l’histoire. On sait aujourd’hui presque tout de cette tragédie. Mais en ce temps de liberté sans limite et même de licence, on se représente mal ce que fut une dictature qui étendit sa tyrannie à tous les domaines de la vie, y compris le domaine artistique puisque c’était une dictature d’inspiration dépassant le concept purement ‘politique’, à prétention hautement métaphysique – le pire sens qu’on puisse prêter au mot – avec l’ambition de changer la société et l’individu, par tous les moyens. Je rappellerai simplement ce fait incontesté des historiens : que Staline a tué plus de Russes que les Allemands, la plupart disparus dans les ténèbres d’un goulag si bien décrit par Soljenistsyne. La terreur frappait partout et tous était également menacés, du simple balayeur de rues au chef d’état-major de l’armée, le danger étant même proportionnel à la notoriété et aux responsabilités de tous ordres qu’on pouvait exercer dans cette société asservie par le parti unique. L’artiste lui-même, dans ces conditions, était obligé de participer à l’édification d’un socialisme de conception totalitaire où l’expression artistique était entièrement soumise aux règles imprescriptibles d’un ‘réalisme’, esthétique commandée par les dogmes marxistes-léninistes revus par Staline et ses complices. Plus de détails concernant cette histoire : le dictateur connaissait personnellement Chostakovitch et prétendait lui dicter – il lui téléphonait même pour cela – son inspiration et son style. Le musicien a vécu sous cette terreur innommable jusqu’à la mort de Staline en 1953, et chacune de ses œuvres a été soumise à la plus rigoureuse censure, parfois empêchée d’exécution (c’est le cas de sa 4ème Symphonie jouée en concert à Pleyel) ou vertement critiquée ( et c’est le cas de la 9ème Symphonie également jouée à Pleyel). Une longue histoire, oui… Des années durant, comme beaucoup de Russes, Chostakovitch a vécu avec sa petite valise rangée dans un coin de la chambre, prêt pour la déportation – les arrestations se passaient la nuit, c’était soudain, imprévisible et on avait déjà entendu des voisins partir… – C’est quelque chose qu’on n’imagine même plus ! Mais Chostakovitch obéissait… et désobéissait tout à la fois, composant des œuvres mineures (facilement audibles, ‘réalistes’, le plus souvent pour célébrer les prouesses du régime en tous domaines) et réservant sa formidable puissance créatrice à l’opéra, la symphonie et même la musique de chambre, une création très abondante mais toujours soumise aux mêmes périls.

Il faut l’entendre et le ressentir, car il est impossible de dire quelle souffrance exprime, reflète même, une telle musique : souffrance provoquée par la peur quotidienne, douleur ressentie aux événements de la guerre si cruelle (Chostakovitch est resté à Stalingrad, avant d’en être éloigné sous contrainte, et il y a vu la population décimée par le siège en 41/42…), douleur comme mise à nu, sorte de plaie d’un homme frappé par ses bourreaux exactement comme cela se passait dans les prisons de la police politique. Mais il faut ajouter aussi comme l’histoire peut se révéler contradictoire : au lendemain de la guerre, Chostakovitch publie sa 9ème Symphonie, courte et joyeuse, à peine quelques traits cinglants de ci de là comme pour se moquer de quelqu’un qui attendait une 9ème écrasant la trop célèbre 9ème de Beethoven, célébrant dignement la victoire des Slaves… et il se fait rabrouer par le même, au téléphone, qui menace encore, mais ne peut plus rien contre un musicien devenu si célèbre dans le monde entier !!! Vérité de l’art contre vérité du monde ; vérité de l’épreuve poétique contre mensonge idéologique , vous voyez comme je suis au cœur de mon sujet ! Auparavant Chostakovitch avait imposé sa 4ème au pire moment des purges (34/36), sans  obtenir bien sûr une exécution publique ; il retirait sa partition dès que la menace devenait trop réelle, sous prétexte de révision, ne retranchant rien, ajoutant plutôt finalement ces hardiesses qui rendent son premier mouvement si long et apparemment décousu. Il sortait à peine de la querelle qui avait suivi l’interprétation publique de son second opéra Lady Macbeth de Mtsensk, musique dénoncée comme une ‘ordure’ par la critique officielle, musique ‘vulgaire’ et… ‘intellectualiste’ mais qui avait pourtant connu un réel succès populaire ! C’est que Chostakovitch est un immense créateur : il peut tout, sait tout de la création contemporaine, emprunte à tous (de Rossini à Stravinsky ou même Prokofiev, héritier lointain de Berlioz, du juif autrichien Mahler !!!) et récrée tout, du neuf bien à lui. La 4ème Symphonie s’écoute, et c’est une longue épreuve, on y étouffe d’émotion. Mais il y a tout à la fin du troisième mouvement un crescendo d’orchestre (explosion des cuivres) qui éclate comme une véritable déclaration de haine à la barbarie, suivi d’un soupir d’épuisement, d’une complainte lugubre aux violoncelles et contrebasses et, de la façon la plus inattendue, des notes égrainées par le célesta, douces et brûlantes comme des larmes, un chant funèbre qui coupe le souffle, avant le silence.  Inexplicablement tout s’apaise (comme dans la mort même), et s’ouvre cette porte de lumière pure, surhumaine (comme celle de la vie même, secrète, parvenue à son triomphe, miraculeusement…) Au cœur de l’anéantissement le miracle d’une résurrection.

Je l’ai écrit précédemment : front contre front, un Philippe Cognée se mesure aux images de son temps et parvient par ses moyens propres, d’artiste engagé vis à vis de l’art et donc de l’esprit, à dire le mystère et la vérité des choses. Paul Rebeyrolle fait hurler ses ‘sujets’, chiens ou pauvres diables humains également martyrs de la cruauté des ‘salauds’  ainsi que l’écrivait Sartre. Et cela frappe, au sens fort, cela émeut, cela bouleverse même au point que notre sensibilité, et notre intelligence si intimement liée à elle, en sont transformées. J’ai dit aussi quel pessimisme reflétaient ces ouvrages, inspiré du désespoir né de tant de désastres de l’Histoire. Comme si cette nuit-là avait éteint le soleil d’une aube à jamais compromise, soleil imaginaire peut-être, représentation d’un esprit débile et peureux, fuyard du réel impitoyable comme le conçoit Foucault. Toute beauté à jamais tuée par la hideur de la réalité immédiate ? Hé bien, il y a dans le premier concerto de Chostakovitch, pour piano et trompette, surprenante idée, un saisissant raccourci de toute la fureur, et de tout l’enthousiasme encore, du monde. La trompette se fait sanglot, déchirant, et puis musique gaillarde, entraînante ; le piano court avec elle finalement quand il a partagé au 2ème mouvement sa complainte effrayée d’un chant très doux et douloureux ô combien ! Une ronde précipitée de danseurs égrillards ! C’est à la fois, d’abord, un ressenti de souffrance réelle – puisqu’on l’éprouve soi-même invinciblement – puis d’excitation joyeuse où l’on se sent irrésistiblement entraîné. Vérité de l’art et vérité pure intimement, personnellement éprouvée, « au cœur » comme le souhaitait le grand Beethoven. Et dois-je ajouter que la musique, plus que tout art, est ‘instant’, révélation de l’interprète (l’extraordinaire, incomparable jeune Trifonov, maître en virtuosité et magicien de l’émotion), qu’elle va donc plus vite que la pensée, que toute censure de ‘raison pure’ ? Chostakovitch est le musicien qui ‘frappe’ toujours, juste, fort, qui bouleverse en révélant une réalité de l’horreur des drames de l’histoire et pour ainsi dire par submersion une surréalité de la Joie qui peut habiter toute souffrance, toute douleur mise à nu, à vif. Cette fois, comment dire, une réalité dépassant, outrepassant l’autre, celle de l’extase d’un sentiment rejoignant l’idée pure et triomphant de la réalité des supplices infligés pour nous détruire. Une épreuve et une preuve : ce que peut l’art seul, la mission de l’art seul. Il me semble que j’ai répondu à ma question, mais c’est en faisant appel à la musique cette fois. Grâce à une interprétation de très belle qualité, la musique peut nous restituer l’instant de sa création originelle : et il y a même réitération – où gît tout le secret de la Création – l’instant de l’interprétation et l’instant de la création, l’instant qui m’appartient, dont je suis responsable moralement et, cette fois, esthétiquement, et l’instant de l’Idée pure où se moire l’invisible Déité. L’instant où le miracle se fait véritable, peut-être dans la magie d’une trinité – enfin l’explication de ce concept ! – l’instant du ‘poète’, de son interprète, de son auditeur. Une seule vérité intemporelle qui relie authentiquement Ciel et Terre.

PS : J’ajoute trois adresses pour consulter le net et y rechercher une documentation complémentaire. Je vous y invite chaudement, vous pourrez aussi y entendre peut-être des extraits musicaux : d’abord l’adresse Wikipédia sur Chostakovitch, puis le blog d’Alain Prévost qui analyse finement la 4ème Symphonie de Chostakovitch tout en la replaçant dans son contexte – il en dit plus que moi – et enfin une adresse YouTube où l’on peut entendre/voir des concerts de Daniil Trifonov, ici les Etudes de Chopin, tout un tempérament à découvrir dans une interprétation inédite, musicalement très ‘engagée’.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Dmitri_Chostakovitch

http://www.musicalain.fr/chostakovitch-symphonie-n-4.html

http://www.youtube.com/watch?v=gLZ4WJiDldU