Juste un instant (37) : « Mais qui est vraiment le sujet ? »

Dans mon article précédent j’ai livré impressions et commentaires après ma lecture du livre de Stephen Jourdain récemment publié par Charles Antoni – L’Originel : à l’occasion je me suis livré à une petite incartade qui me permet de relancer mon propos aujourd’hui. La provocation d’abord n’est pas de moi et je vais commencer par le commencement : la relecture d’un paragraphe de ce livre, page 148, tout à fait dans la ligne d’ensemble, avec un retentissement particulier grâce à cet extrait que j’isole volontairement de son contexte. « L’attribut, c’est parfait, il fait honneur au sujet. Mais l’attribut c’est l’attribut et le sujet c’est le sujet. Ce que n’a pas le droit de faire l’attribut, c’est de prétendre être le sujet. Et le devoir impératif auquel est soumis le sujet, c’est de ne pas se prendre pour son attribut. » (Le chant du singulier, p. 148) J’irai droit au but : je suppose que tout lecteur curieux de ce genre de questionnement est averti que l’anthropologie contemporaine, majoritairement matérialiste et athée, prétend exactement le contraire. Le sujet ne serait que la somme, la résultante même de tous ses attributs ; le sujet n’apparaît que lorsque l’ensemble de ses attributs dessine cette silhouette de personnalité parfaitement identifiable grâce à eux. Et donc, en prétendant le contraire, il faut se répéter la question : »Mais qui est donc vraiment le sujet ? » Question d’autant plus troublante que Stephen Jourdain ne s’est jamais privé de surprendre ses lecteurs ou ses auditeurs en répétant : « c’est ma pomme, c’est bibi… » Le sujet serait bien cet individu ordinaire qui répond à son nom et ne se confond avec personne d’autre ! Unique certes mais dans son idiosyncrasie spécifique ! Enclos dans ses définitions attributives ? Ce qui semble très contradictoire. Maintenant par ailleurs, je ne le suppose plus, je suis bien certain que tout lecteur friand de spiritualité orientale est également averti que le sujet, autant dans le brahmanisme que le bouddhisme, est complètement escamoté. Au mieux, c’est le ‘témoin’, pâle reflet du Soi tombé dans les rêts de l’existence et des conditions responsables de son aveuglement ! Les charlatans du new age ont tous fait leur fonds de commerce de cette croyance borgne. Sur tous ces points je n’insisterai pas cette fois-ci.

J’en viens plutôt à ma petite incartade de l’article précédent, le fait que j’ai cité Michel Henry et évoqué cette comparaison qui pouvait rapprocher sa phénoménologie de Stephen Jourdain. Et c’est bien sur ce point qu’elle peut être tentée. J’ai cité en son temps la Revue Internationale Michel Henry (n°3 – 2012) qui s’attachait à révéler un certain nombre de notes préparatoires à L’essence de la manifestation, particulièrement sur le thème de la subjectivité. Je rappelle ici ce que j’y avais trouvé : « Ce qu’est l’Ego doit être radicalement différent de la manière dont il se comprend ; plus exactement, il n’y a là aucun rapport : deux problèmes absolument différents… » (p. 98) « L’Ego n’est pas étant… » (p.99) « L’Ego est l’historial de l’Absolu… » (p.101 « Le rapport Ego-absolu (individu-Dieu) n’est que le renversement – la même thèse pensée par l’autre bout – de l’enracinement de l’ipséité de l’ego dans la structure ontologique de la vérité absolue. Dans quelle mesure l’Ego est-il nécessaire à l’absolu (cf Eckhart – ‘si je n’étais pas, Dieu ne serait pas…’) » (p.102) « L’Ego n’est pas un étant, mais être : il est l’être, et cela en un sens si radical qu’i nous est à peine permis de le penser… » (p. 106) « L’être ne peut être que comme Ego, et non comme Ego en général mais comme cet Ego… » (p.107) Ce sont des notes ; je pourrais les multiplier. Ici c’est le rapport à l’absolu – remarquons que c’est ‘Ego’ qui est majusculé et non ‘absolu’ ! – plus loin c’est le rapport à la pensée, à la conscience. « La conscience n’est pas superstructure ou épiphénomène – elle est l’essence de l’Absolu. » – cette fois majusculé ! – (p. 112) Sans Ego, Moi, rien, aucune ‘constitution’ (et ici ce mot prend toute sa force) ; ni individuation ni création : rien ! Et à moins de vouloir énoncer la vérité, la réalité, l’absolu autant dire, comme ‘rien’, on s’aperçoit que c’est cet Ego-Moi vivant, incarné, qui est l’agent de la révélation, de la manifestation, sans qui rien ne serait ou bien ne serait qu’abstraction, image désincarnée. Michel Henry y voyait la marque propre du Christianisme, contre la pensée grecque, contre les philosophies modernes, en tant cas le post-hégélianisme. C’est son point de vue : ici, je n’y reviens pas non plus.

J’y vois moi une simple évidence que seules d’obscures considérations idéologiques peuvent obscurcir. C’est pourquoi Stephen Jourdain y insistait, tout en se moquant… Ego comme lieu de révélation, comme miroir, nous y voilà, soit déformant, soit fidèle. En tous cas, Ego outrepassant toute limite de définition (logique), débordant les traits de son envisagement mondain. La Connaissance va donc porter sur ces deux thèmes-là : que l’Absolu prend figure de Moi et que Moi suis responsable de mon image, de toute image ; de l’authenticité du récit, de l’histoire qui va se dérouler par Moi. Tous les auteurs que j’ai cités dans mon Dit de l’Impensable traitent, chacun à sa manière, de cette question-là, et y répondent bien évidemment… C’est d’ailleurs le ‘sujet’ de tout ce que j’ai écrit ! Je crois que c’est Ibn’Arabi qui a été le plus clair à ce sujet ; je renvoie donc à mes citations du texte d’ouverture des Fosûs : le Verbe d’Adam ! Au passage je dois saluer Henry Corbin pour son livre (tant de fois réédité, heureusement pour nous) : L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn’Arabi. On peut lire aussi Christian Jambet : Le caché et l’apparent (Herne 2003), qui explique tout cela avec ses mots à lui, le jeu de la manifestation et de l’occultation…

Alors je vais me répéter aussi puisque cette longue chaîne d’explication(s), j’ai choisi aujourd’hui de la raccourcir pour accroître (ou rallumer) votre étonnement ou votre scandale. Atteindre enfin cette vérité-là et sans concepts ajoutés, dans l’intervalle de liberté ouvert, Vivre ! « L’identité ne se lie(lit) pas dans l’arithmétique de tous ses moments éparpillés. La constante évidence du moi à la traversée des évènements qui l’affectent est l’épiphanie d’un Seul multipliée de ses innombrables venues au miroir de la co-naissance… Au réceptacle multiforme des conditions, il se figure par la multiplication même, quoique sans dispersion, des traits de son unique envisagement… Au souvenir rassemblé des expériences, Dieu accorde l’identité et c’est ainsi que  » je suis Dieu en personne bien que personne ne soit Dieu ni Dieu (une) personne. » (…) « Le mystère que je reste en moi-même pour moi-même, c’est le Secret d’un Absolu infigurable, qui se donne à co-naître grâce à la vitalité de tous les possibles qu’il actualise à la traversée de ma seule expérience. La conjonction  » et  » à l’intérieur du binôme un mouvement et un repos, désigne une seule identité et une seule réalité. Néanmoins chacun des deux termes n’est pas l’autre et n’est pas réductible à l’autre. Ni logique ‘physicaliste’, ni explication possible : la preuve s’éprouve à l’épreuve de son irrémédiable négation, toute mesure s’appliquant toujours là et non ici, à la source de pure lumière… » (…) « Il aura fallu, étrange et rare alchimie, que les concepts et l’intuition s’enrichissent jusqu’à l’extrême perfection d’eux-mêmes et que s’établisse une sorte de silence logique, l’écho de l’âme qui s’aime d’un amour infini, la Vie comme une réitération de l’Esprit pur, le dialogue d’un nominatif absolu rêvant éternellement sa propre duplication, imaginant les scénarios de l’existence multipliée par le miroir des images. Mais qui a jamais témoigné de ce halo silencieux de pure lumière, nimbant le chant et les couleurs de la vie ? La méditation de la vie sera donc l’élucidation perpétuelle de l’intimité jumelle de moi … et moi, repos et mouvement à la croisée de l’existant et du non-existant. Consonance ou résonance du Seul multiplié des échos innombrables de son chant. Et puisqu’il y a autant de chants que d’instruments, il ne peut y avoir ni programme ni obligation ; il revient à chacun, quand il le peut, d’accorder son instrument à cette musique sans notes… » (…) « … il nous faut admettre ce mystère que je demeure pour moi-même. Bien qu’existant je ne suis pas objet ; existant, multipliant les caractères d’une seule personne ou me dispersant en une foule de personnes toutes pareilles à moi, je ‘mouvemente’ la création grâce aux innombrables modalités de ma conscience… Je ‘mouvemente’ ou si l’on préfère, je donne sens à ce qui serait chaos indifférencié sans le sujet, moi-même, témoin dans l’économie du Seul… ‘Voir’, s’apercevoir que l’Esprit pur est Vie, et qu’il y a création (cette dualité qui s’appelle je-u) et que je suis l’agent de cette création, ‘créateur-créé’ : telle, la splendeur de ma condition… » La ‘splendeur de ma condition’… cette évocation-là se trouve dans les dernières pages du Chant du singulier. J’espère que c’est bien le diamant que vous recherchiez.

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