Les routes de l’été 2014 : … du Nord…

Obsédé par la question de l’identité, soit identité et différence, je précise ; obsédé par le thème de la création, soit l’ouvrage spécifiquement humain ; obsédé par l’évidence de notre liberté (exposée à tous ses propres risques) … je collectionne les images, symbolisations voire illustrations de l’aventure et de ses périls, quoi de plus facile quand je voyage et que les paysages, les environnements changent, provoquant surprise après surprise, quasi révélation ? Comme chaque année je pérégrine de Bruxelles où réside ma fille aînée au Pays Catalan d’où ma famille est originaire. Et je découvre et redécouvre, un peu rapidement sans doute, ce pays si riche à la fois de beautés naturelles, d’édifices culturels évocateurs d’Histoire, autant de contrastes féconds et de leçons aux regard et à l’esprit curieux de lui-même. C’est de nouveau le cas cette année et j’en offre quelques miettes ici.

Traversant le Nord, j’ai voulu m’arrêter une nouvelle fois à Beauvais et photographier la cathédrale, en numérique, pour pouvoir partager mes photos sur ce blog. C’est un édifice gothique écrasant et élégant à la fois parce que ses concepteurs la voulaient la plus haute et parce que, inachevée, elle demeure pour toujours ce corps de pierre s’élèvant désespérément vers le ciel. Tous les guides en témoignent : 48,50 m de hauteur du chœur, 67,20 m de haut en extérieur, c’est du moins ce qui se voit aujourd’hui ! Car ces bourgeois picards, immensément riches au Moyen-Âge, d’une prospérité qu’interrompt à peine la guerre de Cent Ans, ont conçu le plus ambitieux programme : « Nous construirons une flèche si haute, qu’une fois terminée, ceux qui la verront penseront que nous étions fous. » 153 m de haut dans leur idée ! Malheureusement le projet échoue par deux fois, ruiné par son ambition même. Une première fois en 1284, un effondrement, et après reconstruction et achèvement, une seconde fois en 1573. Il faudra consolider les contreforts gothiques de tirants latéraux métalliques bien peu esthétiques à vrai dire. Si bien qu’aujourd’hui nous pouvons contempler ce chœur gigantesque, le transept, mais une partie seulement de la nef à jamais inachevée, un ensemble oratoire exceptionnel pourtant, qui témoigne de la foi des hommes autant que de leur ambition, celle-ci trahissant celle-là par un renversement ici tragiquement perceptible. Il est habituel, surtout dans les langues modernes portées aux métaphores si abusives, d’évoquer la spiritualité par le concept de verticalité. Mais quelle serait la verticalité d’un moment toujours conjugué au présent, à l’instant (il faut lire et bien comprendre par l’étymologie : in-stant!) ; quelle serait son épaisseur, sa densité si l’on veut se référer à une comparaison physicaliste !? Quelle métaphore au juste, la plus appropriée ? Et pourquoi ne pas symboliser cette immensité par un paysage d’une planitude parfaite : quelle serait la correspondance sinon celle d’une imagination toujours chevauchant perception d’un visible et aperception d’un invisible – notre demeure même, notre condition qu’on dirait partagée d’infinie et de fini, comme à la conjonction miraculeuse (et instable) de deux régions de l’être !

Ce sont mes photos qui suivent ; mais on peut se reporter également aux adresses suivantes pour complément d’information :

http://www.cathedrale-beauvais.fr/cadres/cadre_descript.htm

http://architecture.relig.free.fr/bvs.htm

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Maintenant le plan apparemment infini d’un paysage maritime (au Touquet) : où mer et terre se rejoignent à l’horizon jusqu’à se confondre ! Et le ciel tout en haut, écho et correspondance, équilibre et perfection de nature cette fois, du moins comme les siècles en témoignent jusqu’à aujourd’hui. Ici le plus étonnant paraît dans la fusion de l’horizontal et du vertical : l’étendue de sable perdu dans la mer qui se fond dans le ciel… Ce ne sont que des images, doublement, et c’est maintenant le témoignage d’une impression de correspondance fusionnelle qui m’est venue – un instant précisément, si bref à la mesure du temps, à ce point incommensurable dans la dimension de l’esprit vivant. Je livre ces images aussi, et ce contraste,  provoquant, je l’espère, une autre imagination du lecteur (lecteur de soi-même à travers l’image même !), une autre incitation de liberté, de conception. De réflexion, pourquoi pas, provoquée aussi par ces ondulations d’une grève perpétuellement remodelée par le flux des marées !

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Au Touquet j’avais une autre surprise : l’exposition de tableaux de Henri Le Sidaner (1862/1939) un peintre que je connaissais à peine, dont le génie (et lui comme beaucoup d’autres) se révèle bien mieux à la vue de ses tableaux qu’à l’examen de photographies ou reproductions. Mais je livre sans attendre le secret de cette nouvelle correspondance. Je me suis rappelé le mot de Maurice Denis qui écrivait une fois :  » Se rappeler qu’un tableau (…) est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » Je me suis toujours demandé si c’était l’aveu d’une restriction ou la reconnaissance d’une prouesse inégalée de notre pouvoir créateur ! Ce support horizontal, d’une planéité parfaite, qui évoque par l’image recomposée autant de situations ‘objectives’ qui nous entourent : c’est le miracle même de la peinture, et il faut bien de la hardiesse pour le constater comme tel ! Évoquer, désigner ce réel qui s’inscrit toujours dans ma subjectivité – sans que je le sache, à mon insu – et qui s’expose avec plus d’éloquence encore dans les conventions d’un art – parce que poétiquement, par cette décision même qui n’ignore plus les pouvoirs d’une symbolisation. L’image elle-même, on peut toujours trouver à y redire. Je ne me prononcerai même pas sur l’art (au sens de technique) de Le Sidaner : évidemment accompli, un post-impressionnisme en possession de tous ses moyens – comment le contester ? La composition de l’image ? Dans un article récent (Le Monde daté du 26 juin 2014), Philippe Dagen s’étonne de l’absence persistante dans tous ces ‘jardins’ ou ces ‘tables’ de personnages humains, d’animaux mêmes. Mais c’est le principe de la ‘nature morte’ dont on a bien dit qu’elle était d’abord en vérité still life, soit tableau d’un instant de vie mais silencieux, paisible ! Qui en dirait plus, et par simple évocation, la plus discrète, que la photographie réaliste de nos médiocrités ou de nos turpitudes  ; c’est si difficile le portrait authentique d’une vertu ! C’est juste un cliché furtif ici de la beauté du réel, sa profondeur et ses reliefs évoqués à plat, ses couleurs rappelées par quelques choix judicieux recueillis sur une palette, et de nouveau l’instant reconduit d’une perfection de la création, de la splendeur de notre condition de témoin et de ‘créateur créé’, de poète – je m’applique tant à le dire, mais le prouver, y conduire mon lecteur, éveiller son regard et revivifier sa sensation, réorienter sa pensée ? C’est la responsabilité de chacun. J’offre des indices : à vous d’y débusquer le sens et d’emprunter mes voies !

http://www.lesidaner.com/

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