La conscience (Prologue à « Un mouvement et un repos ») – 3 –

Comme je l’ai annoncé et bien des fois répété, je m’applique actuellement à refondre les articles publiés jusqu’ici en un seul livre que je proposerai plus tard à la vente en souscription. J’avais également promis de publier des extraits de mes principaux chapitres, au fur et à mesure de leur rédaction, pour désigner clairement l’orientation générale de ce nouvel écrit, en fait une perspective clairement tracée depuis des années, une philosophie du sujet exposée dans la langue d’une philosophie contemporaine, elle-même confortée par une philosophie comparée qui n’écarte aucune culture, philosophie au sens moderne ou spiritualité traditionnelle. C’est ainsi que j’ai commencé par un Prologue portant sur la conscience, thème illustré dernièrement par plusieurs articles et que j’ai toujours le plus grand mal à ordonner par la réunion d’observations et d’analyses de provenances différentes. J’avais en tête cette parole de Nisargadatta que je cite de mémoire :  » Il y a l’Absolu ; survient la conscience ; tout est dans la conscience… » C’est la raison pour laquelle, ce thème me paraissant si essentiel, fondamental, j’ai pu sélectionner certains indicateurs très résumés et très clairs en même temps, qui me permettent de désigner l’orientation de cette recherche désireuse de concilier extrême modernité et antiquité de pensée. Je réunis ici quelques citations de Michel Bitbol, extraites de son livre La conscience a-t-elle une origine : Des neurosciences à la pleine conscience ; une nouvelle approche de l’esprit, Flammarion 2014 . Les commentaires qui les accompagnent doivent une nouvelle fois faciliter la compréhension d’ensemble de mon propos.

Ce blog ,Jeudemeure, publié à partir de février 2009, poursuivait le travail entamé en 2007 par mon premier blog paru dans Le Monde, Connaissance du matin, tous deux programmés comme une exégèse la plus complète possible des enseignements de Stephen Jourdain, penseur tout entier illuminé de ses intuitions qu’il avait appelées ‘éveil’ en référence à la tradition orientale. C’est à ce point-là que me paraissaient indispensables les éclairages de la philosophie et les comparaisons avec des traditions étrangères fort éloignées dans l’espace et le temps. Ainsi j’étais à la fois conduit à parler d’un ‘spiritualisme existentialiste’ et d’un ‘réalisme des essences’ pour signifier avec force que c’est le sujet, « moi », qui se trouve au cœur de l’aventure qui s’appelle ‘création’, libre et responsable à l’horizon de ses conditions mondaines, mais néanmoins tout entier englobé dans une ‘objectivité’ essentielle qui n’est pas celle que la science mesure mais que la lecture spirituelle contemple dans l’aventure, je le répète, de ce que l’on peut appeler un ‘jeu’ en dépit de son caractère si intensément dramatique. Dans les lignes qui suivent, c’est une pensée inspirée à la fois des plus fines réflexions philosophiques et des connaissances scientifiques les plus éclairantes qui s’exprime : en fait le résumé de ce qu’il faut aujourd’hui apprendre et comprendre pour libérer le plus riche potentiel d’humanité en nous, et si l’on veut le penser ainsi, nous épargner les désastres promis qui s’annoncent si évidemment à l’horizon de l’histoire. La première phrase citée : « l’expérience n’est pas un objet », je l’ai choisie en tête de ce florilège, parce qu’elle dit seule, essentiellement, tout ce qui mérite d’être appris et compris. On peut l’expliquer encore, mais tout le reste coule de source ; une explication si l’on veut, un rayonnement plutôt, irrésistible, parti d’une seule et  unique lumière d’évidence qui va commander ce qui s’ensuit, qu’il faut appeler le refus du physicalisme. J’insisterai en marquant de rouge tout ce qu’expose pas à pas cette proposition capitale.

« Tout d’abord, l’expérience n’est pas un objet. L’objet est une entité supposée exister par-delà les situations, les états subjectifs et l’être-présent. Au contraire, l’expérience consciente est située, elle est ce que cela fait d’être en ce moment. L’expérience n’est pas davantage une propriété, puisque, au lieu de l’attribuer à nos interlocuteurs après avoir cherché (en vain) à prouver qu’ils en ont une, nous nous contentons de la présupposer dans une coprésence empathique. Enfin, l’expérience n’est pas un phénomène, car celui-ci ne se spécifie pas mieux que comme une apparition au sein de l’expérience. Ainsi, l’expérience consciente n’est pas quelque chose d’iso­lable par une dénomination ou une prédication. Elle n’est ni un objet, ni une propriété, ni un phénomène. Et pourtant, elle n’est pas rien ! Pour nous, à cet instant, pendant que j’écris ces lignes ou pendant que vous les lisez, l’expérience pourrait même être tout. Elle n’est pas quelque chose de séparé, mais le déploiement entier du sans distance. Elle n’est pas une caractéristique que nous avons, mais infiltre ce que nous sommes. Elle n’est pas un apparaissant, mais le fait intégral de l’apparaître. » (O, 10).

Immédiatement l’aperception du caractère réflexif de l’expérience s’impose : en quoi elle est ‘pure’ parce qu’elle illustre la permanente présence du sujet, témoin et agent de la manifestation, même occulté par le contenu même de ses expériences. « Remarquons que cette approche de la conscience phénoménale comme unité d’un flux suppose, elle aussi, une conscience réflexive. De même que chaque vécu se dit seulement en tant qu’expression d’un vécu réflexif particulier, le flux des vécus se dit en tant qu’expression d’un vécu réflexif général. Le flux des vécus, le tissu constant du chatoiement sans fin de ce qui s’éprouve, se donne à une espèce singulière de réflexivité qu’on pourrait appeler indiscriminée. Cette sorte de réflexivité se garde de toute discrimination parce qu’elle se rend seulement attentive au fait neutre qu’il y a de l’expérience, et non pas à comment est chacune de ses nuances ; elle s’applique par soustraction à la donnée constante mais vide de l’expérience, et non pas à la variation de son remplissement par des contenus ; elle n’ignore pas que l’expérience est transparente et coextensive à la présence, (…), mais elle relève cette transparence même comme un événement excédant chacune des apparences qui l’imprègne. Réfléchir l’unité du flux de la conscience revient donc à chercher un horizon de permanence à fleur de la plus extrême instabilité qui soit. » (O, 59)

« La conscience, « la conscience pure » dirait Husserl, s’avère être le lieu de tous les renversements de perspective, parce qu’elle est comme la rétine universelle à laquelle est reconduite la vision de n’importe quelle perspective. » (O, 222). (…) « La teneur même du problème exige que nous revenions sans cesse là d’où nous partons, là où nous nous tenons ; parce qu’en ce lieu se trouve son non-objet conscience, et parce que s’il s’éloignait de « là » qui est à la fois sa source et son thème, l’acte même de problématiser aurait toutes les chances de s’égarer dans des arguties logico-formelles dénuées de pertinence. » (O, 235). Toutes ces pages pour dissoudre une à une les prétentions du physicalisme, en fait toutes les assurances prétendument scientifiques qui s’extrapolent de ce qu’on appelait auparavant le sens commun, cet attachement passionné et exclusif à l’empirie du monde… Bien sûr, Michel Bitbol apporte la preuve que la science peut être bien plus qu’un raffinement du sens commun !

La conversion finalement sera le résultat inexorable d’une juste démarche psychologique. Bitbol appelle ce lieu un ‘là’ ; je dirais plus volontiers un ‘ici’ où plus aucun recul n’est possible, l’alpha véritable de l’expérience d’être en première personne. « Le cœur de la subjectivité est la limite absolue d’une recherche  de preuve par objectivation. Un procédé consistant à rechercher l’accord universel à propos d’une fraction ostensivement circonscrite du champ de ce qui se montre ne saurait concerner ce-là qui n’est pas fragmentaire mais omni-englobant ; il est incapable de saisir ce-là qui ne saurait s’indiquer par aucun geste ostensif parce que l’intention de chaque geste en est issue. » (O, 241).

Je ne quitte jamais « je conscience » ; « je conscience » est mon sol insurpassable, et tout le reste se donne selon sa perspective. (O, 250).

Il fallait en arriver ‘là’ dirons-nous donc, en ce lieu inassignable autrement que par l’expérience naturelle et directe que nous en avons : « La conscience est là, tellement là qu’aucune place n’est faite à sa possible disparition qu’en son apparition même. Il n’y a pas de fuite permise hors de ‘la’, parce qu’il n’y a pas d’ailleurs qui ne soit repéré en lui et par rapport à lui. (…) Au fond, ce livre entier naît d’une réalisation lancinante de la saturation de l’expérience consciente, et il tâche d’en exprimer les conséquences en utilisant jusqu’au point d’exténuation un langage qui suppose le contraste, la distinction, le partage, en somme la désaturation… » (O, 474)

J’ai voulu ajouter quelques plus longues citations qui donnent leur force à tous les développements qui suivent. Je l’ai dit plus haut : le meilleur de ce que science et philosophie, correctement et légitimement associées, peuvent nous offrir. L’affaire est d’importance : dénoncer le monde prétendu réel que l’objectivité s’efforce de plaquer sur celui des impressions d’où jaillissent à la fois nos sentiments et nos raisons, celles-ci autant que ceux-là à ne pas négliger, à ne pas hiérarchiser dans la demeure d’une « transparence ». « La négation de soi, la dévalorisation des jugements ‘seulement’ subjectifs, le déclassement ontologique de l’émotion et du sentiment esthétique, la mise à distance du ‘toi’ en faveur du ‘lui’, ont d’abord pour conséquence de faire ressortir quelque chose qu’on déclare extérieur au nom de sa subsistance à travers le flux des vécus, et de définir par simple  soustraction un champ dit d’intériorité. Puis, dans un deuxième temps, le fruit dualiste de la démarche devient lui-même objet de négation, conduisant à tenir l’intérieur pour une production de l’extérieur, la res cogitans pour une émanation de la res extensa. Le dualisme s’auto-annihile dans l’élan même de son déploiement, il s’auto-amplifie en un monisme de la res extensa par simple extrapolation de la posture qui l’a permis en premier ressort. Pour un esprit qui s’est laissé dompter par la discipline objectivante, il ne peut y avoir en définitive rien d’autre parce que ce que son regard a été éduqué à fixer. Il n’existe rien d’autre parce que tout le monde s’est vu dépossédé de sa légitimité à se dire et à se connaître (…) La focalisation de l’attention sur les pôles d’identité stable de l’expérience (sa soumission à l’ordre d’ignorer les variations, les moirés affectifs, les saccades visuelles, et la versatilité incessante de ce qui se vit), conduit à n’investir de la qualité absolue d’être que les régions de constance expérientielle recherchée, et à n’attribuer à leur résidu fluent négligé que la superficialité du paraître. » (page 310)

 » L’apparaître obsédant, envahissant, omni-englobant, autre désignation de l’expérience consciente, s’est soudain transformé en un trans-paraître, et ce qui l’a remplacé, c’est une multiplicité accrue de figurations de choses en elle. Le monolithe de l’apparaître s’est pulvérisé en une myriade d’apparaissants, l’un d’entre eux ayant reçu mission de porter le reflet fragmentaire de son bloc natif et d’en devenir en quelque sorte le représentant saisissable. (O, 338).

Description du désastre . Hors Michel Henry qui l’a appelé ‘barbarie’ et Stephen Jourdain qui l’a appelé ‘deuxième création’, je ne connais personne qui l’ait décrit avec autant de pertinence et de force. Il était à propos de rappeler la métanoïa cartésienne qui fonde une spiritualité française originale et non, comme on l’a cru, un rationalisme étroit de la chose prouvée : « Dans le débat moderne en philosophie de l’esprit, le passage à rebours du concret à l’abstrait se manifeste dès son expérience de pensée archétypale : celle du doute hyperbolique cartésien. Cet acte de douter, on n’a cessé de le voir, est le motif même de la découverte de soi du  « je » doutant. Le doute extrême aboutit à une certitude d’autant plus concentrée qu’elle coïncide avec lui-se-réalisant ; une certitude qui se confond avec l’acte de la vivre à l’instant où elle est manifeste : « Il faut finalement poser que cet énoncé, je suis, j’existe, moi, toutes les fois que je le prononce ou que je le conçois mentalement, est nécessairement vrai. » Cependant, juste après son ravissement d’auto-coïncidence, l’être-situé cherche à sortir de lui-même pour s’assigner un statut dans sa propre représentation ; il s’inquiète d’une certitude qui ne le pose pas encore comme étant spécifié, mais comme (je) suis à la fois centré et sans bornes : « Je ne connais pas encore d’une intellection suffisante ce qu’est ce moi, ce que je suis, moi qui à présent de toute nécessité suis. » L’être-situé a besoin de se ressaisir en tant qu’entité au moyen de son propre intellect, qui le localisera dans un système de coordonnées conceptuelles plutôt que de le laisser flotter dans la plénitude indéterminée de l’évidence ; et c’est ce ressaisissement qui s’exprime comme transfiguration de la première personne là (je suis) en une troisième personne acentrée (le moi est cela). Procédant par élimination, mettant progressivement à l’écart des secteurs entiers de la grille de lecture posée par son intelligence, niant qu’il soit animal, corps, ou organe, l’être-situé va réfléchir sur l’acte qui l’a conduit à sa certitude et projeter sa réflexion devant lui à la manière d’une « chose » pensante qui s’ajoute aux choses. Origine des visées de choses comme des doutes sur l’existence intrinsèque des choses, le cogito a finalement été lui-même réifié (O, 369). Inversion mentale vs conversion spirituelle : tout le travail d’une philosophie indéfiniment à faire et à refaire, ce pour quoi je l’ai appelé une gnose et notre unique voie de salut à ce jour. Un mouvement et un repos, si ce livre parvient au grand jour, sera la loupe capable de rendre possible l’exploration de ces voies nouvelles, intellectuelles et existentielles.