La conscience, insister – 4 –

Insister ? Oui ; ‘Première personne’ est le concept qui s’impose dans la dimension authentiquement psychologique du travail de Michel Bitbol sur la conscience, comme je l’ai rappelé précédemment. J’insistais déjà sur l’importance qu’il fallait accorder à l’événement ‘conscience’ qui se révèle également et à la fois, avènement ‘moi’ et ‘monde. « Tout est dans la conscience… » C’est une nouvelle relecture du livre de Rolf Kühn, L’abîme de l’épreuve (AE.) ; Phénoménologie matérielle en son archi-intelligibilité (Peter Lang 2012) qui m’impose de signaler ce prolongement de la conscience en première personne vers une ‘vie poétique’ qu’il appelle quant à lui ‘vie esthétique’, qu’il désigne aussi par le concept plus général d’Aisthétis. Si la conscience indique formellement l’apparition d’une dualité, il faut réaliser du même pas, de la même aperception immédiate, que l’Absolu qui se donne vie (ou mouvement selon un concept plus traditionnel, ‘aristotélicien’) n’opère cette création qu’au travers de la vie impressionnelle qui nous anime et non dans le poids des catégories du monde qui semblent s’imposer si massivement dans son étrangeté radicale. Figure de l’Absolu, je ne suis pas ob-jet dans le monde, « jeté dans le monde », mais bien agent d’une opération de l’Esprit a-donné à la co(n)naissance de soi-même. Plus précisément : à la fois, patient dans le regard qui me conjoint à l’Unique Vivant ; agent dans la visée d’une conception du monde qui vient illustrer le Principe ineffable au péril de le pervertir par l’objectivation des images nées de la création même. Dans l’histoire de la philosophie première, c’est une nouvelle rupture épistémologique, une nouvelle révolution par retour cette fois au sujet – moi – et à l’antécédence absolue qu’il illustre. Toutes les ontologies, aujourd’hui les anthropologies athées, ne condamnent pas le sujet à l’aliénation dans une totalité, au contraire. Mais c’est à l’essentielle percée de Maître Eckhart que l’on doit cette révélation que le Père et le Fils concourent à la même œuvre en ‘connaissance du matin’. Michel Henry y a trouvé toute son inspiration. Je vais donc citer ici, à nouveau, Rolf Kühn qui s’applique à approfondir les thèses de Michel Henry, répétant dans sa langue si particulière le vérité extrême de cette miraculeuse gémellité du Soi animant chaque soi singulier dans les circonstances du drame éternel de notre ‘éthos immémorial’.

Bien sûr, il aura fallu accéder à ‘cela’, postulat philosophique de base ou intuition séminale, le principe des principes : « …Il y a un simple absolu, privé de tout concept, qui est le suprême – une force sans aucune distance vis-à-vis d’elle-même qui reste par là invisible, mais qui fait en même temps la source de tout engendrement… (AE. p.37) Et alors cette vérité première, ce discernement originel peut se poursuivre par ces propositions éclatantes : « Qu’annonce la Vie en tout sentir ? Qu’elle est en elle-même, qu’elle ne se quitte pas elle-même. Et elle « dit » cela de telle manière que « je » suis chaque fois concerné en tant que ce « moi » qui « sait » au Fond de soi-même que le lien absolu ou religieux de « ma » vie avec la « Vie » ne peut être suspendu ou détruit aussi longtemps que je « suis » dans et par le sentir. Par conséquent, l’Auto-révélation de la Vie dans le sentir se trouve liée, de manière inséparable, à ce sentiment dans le sentir que je suis dans la Certitude de la Vie – et cela indépendamment de la « différence » affective entre joie et souffrance. (…) Avec cette Certitude absolue de la Vie en chaque modification du sentir, il devient clair que nous n’avons à craindre aucun Néant ontologique, car par le Fait même qu’ « il y a » toujours, à nouveau, un sentir du sentir en tant que sentiment-de-soi, une confirmation principielle nous est donnée phénoménologiquement : l’ « être » ne se retirera jamais. » (AE. p.72)

Cette égalité de l’être et du sentiment de soi, ainsi que l’exprimait Maître Eckhart dans une glose célèbre de Jean, jadis rigoureusement condamnée, la voici de nouveau clairement dite : « L’Ipséité de la Vie et l’ipséité du soi s’individualisant sont identiques dans le même Sentir en tant que la tonalisation chaque fois actuelle de la concrétion du sentiment… (…) L’ensemble de notre sentir possible et concret en tant que le noyau de Vie/soi en sa génération ou généalogie permanentes ne connaît, par conséquent, ni un Soi abstrait ou formel ni une Vie-substance au sens métaphysique, mais tous les deux – la Vie et le Soi comme « moi » – deviennent ensemble ce qu’ils sont en leur phénoménalisation pure, c’est-à-dire l’accomplissement de la tonalisation de la Vie par son auto-affection originaire pour « être », de façon chaque fois concrète, un Soi singulier de la Vie. » (AE. p.80) Qui se précise ainsi un peu plus loin : « … en chaque conscience de sensation en tant que vécu subjectif et noématique, il y a deux faits : la représentation d’un senti comme un « quelque chose » ainsi que le se-sentir du senti en son immanence affective qui plonge dans le Fond même de la Vie et sa passibilité impressionnelle en tant qu’Aisthétique originelle. Dans cette sphère d’apparaître primordial le « Monde » ne se trouve jamais séparé de la Vie et de ma praxis subjective comme « Moi » du mouvement charnel qui est un « Je-peux » aperceptif ; le Monde est, bien au contraire, donné par une telle « saisie de la vie » (…) par laquelle s’explique la possibilité d’identification d’une ob-jectité en s’enrichissant d’aspects infinis dans une suite de variations eidétiques. » (AE. p.87) La Phénoménologie historique a parlé de ‘réduction’ puis de ‘contre-réduction » – il s’agissait toujours de conjurer le physicalisme conclu de l’expérience sensible ordinaire – c’est maintenant une conversion qui s’énonce en ces termes, une révolution.

Soit une éthique : « Chacun devra donc à chaque moment vérifier en lui-même, à savoir en sa narration auto-affective, si ce qui est dit est ressenti par lui de façon vivante, sachant qu’une telle donnée représente la Donation absolue de la Vie. La seule chose qui est ici présupposée au départ consiste à reconnaître qu’en fait chaque instant est porté ou affecté par la Vie, et par rien d’autre. Cela étant reconnu sans restriction théorique aucune, la nécessaire réadaptation de la pensée peut être réalisée au long d’une telle méditation : la vie n’est pas dans le monde, mais le monde entier, y compris moi-même et les autres en tant que personnes visibles, sont dans la vie. Si toutefois tout est dans la Vie, tout doit être compris à partir d’elle, ou plus précisément tout doit être vécu à partir de la vie. » (AE. p.130) Une logique : « Dans ce moment chaque fois singulier, nous ne sommes pas seulement exclusivement définis par la vie, avec la certitude immédiate, la joie et la praxis de l’agir immédiat, mais qui plus est, dans ce pur affect de la vie nous sommes aussi un Soi unique bien concret. (…) Un « soi » pensé, représenté dans la perception intérieure, la réflexion ou le langage, est irréel, car il n’aurait  de lui-même aucune substance vivante, ne serait-ce que pour être, car il ne viendrait même pas à l’existence. En effet, toute représentation ne comprend qu’une image distanciée ou idéelle de la vie, mais pas la vie elle-même, celle-ci étant par essence épreuve de soi vivante en tant qu’auto-génération. » (AE. p.136) Et une esthétique, tout à la fois : « L’existence esthétique est à la fois nécessité suprême et liberté, ce dont témoignent toute peinture, toute musique et toute architecture : car que je puisse éprouver « quelque chose » comme esthétique implique immédiatement que je puisse éprouver telle donnée ainsiet non autrement. (…) Parce qu’il n’existe pas de mesure mondaine – au sens d’un modèle ou d’une comparaison – des nuances sublimes du sentiment, l’acte d’approfondir cet Abîme est la détermination la plus radicale de l’esthétique, c’est-à-dire finalement celle d’éprouver l’Absolu comme Vie phénoménologique pure à travers la nécessité de sa détermination singulière. » (AE. p.180)

C’est ainsi que peut s’énoncer la toute nouvelle définition d’une condition : »L’Absolu n’est pas un contenu objectif déterminé, mais précisément la pure Facticité de la Vie consistant à être donnée à la sensibilité et de l’être sur un  mode fini dont le caractère esthétique correspond justement à l’auto-affection de la vie pure. (…) Il apparaît alors que le vécu esthétique ne relève aucunement d’une « identité intuitionniste », c’est-à-dire d’une quelconque présence aperçue sur le mode de l’objet. C’est bien plutôt le pur fait d’être-touché à travers la nécessité esthétique comme passibilité du sentiment qui constitue la puissance même de révélation que possède l’apparaître dans l’absoluité de son caractère vivant. » (AE. p.181) Ce qui peut s’énoncer de cette autre manière : « … le « savoir absolu » de soi-même qui s’éprouve à travers les pouvoirs qu’il rencontre est la seule condition réelle où s’enracine toute exigence transcendantale. La con-science archi-intelligible est le « savoir pratique » de la vie immanente par lequel toute prescription théorique ne revêt d’autre statut que celui d’un faire, en offrant la possibilité d’un vivre qui, en toute rigueur, ne subit jamais autre chose que sa propre vie. Vivre la conscience en tant qu’éthos culturel, c’est l’échange ininterrompu entre l’immanence et la transcendance sur le mode de l’agir intime qui se reconnaît tel – sans jamais y renoncer – dans le courage de son acte « face » aux mondes ou significations multiples. » (AE. p.187)

Dans la perspective qui est celle de la mystique eckhartienne, et dès les premières pages de son livre, Rolf Kühn a voulu signaler de façon expresse la simplicité d’une telle réalisation. J’ai préféré rappeler ce propos pour corriger les réactions éventuelles de rejet qui seraient dues à l’emploi d’un langage qui paraîtra à beaucoup trop abscons : « S’il faut appeler ‘religion’ le mode éternellement originaire de l’absoluité d’un tel mouvement et si l’accomplissement quotidien de la vie de cette réalisation transformatrice forme justement le produit économique au sens englobant, alors la mystique de la simplicité absolue – parce qu’immédiate – de la vie caractérise très exactement le lien nécessaire entre les deux dans la mesure où, pour la mystique, l’engendrement et la praxis en tant que qu’événement transcendantal coïncident. » (AE. p.36) Ce qui nous renvoie bien aux premiers énoncés de cet article.

J’ai voulu utiliser ces raccourcis pour rendre plus lisible cette somme de connaissance, démontrer qu’il s’agit bien d’une co-naissance comme je l’ai moi-même souvent écrit après Michel Henry : « En résumé, la connaissance exemplaire, c’est l’Individu lui-même s’accueillant en lui-même par l’agir possible qui devient la manifestation du Tout de l’Être sans division possible, car il n’y a qu’une Vie, toujours identique à elle-même dès qu’elle prend la forme de la Révélation, qui est son essence même dans son surgissement phénoménologique en tant qu’éthos immanent. (…) La conscience, comme manifestation originaire d’une affectivité saluant la présence inaliénable de la vie, implique dès son surgissement intérieur cette praxis culturelle qui porte tout sentiment vers son intensification possible en tant que compossibilité culturelle en son éthos immémorial. » (AE. p.195) La vie née dans la conscience, celle-ci comme occasion d’un exhaussement de celle-là ! Quel voyage proposé, et vers quel continent inconnu du Sens !

NB : Les italiques dans les citations de Rolf Kühn correspondent à des soulignements. 

Un commentaire sur “La conscience, insister – 4 –

  1. Là, c’est l’expression  » la Certitude de la Vie » qui phosphore, évidence magique, d’origine divine, qu’on ne peut discuter. Etrangement, dans l’abyme des possibles qui s’offrent à la conscience, cette certitude enlève toute réalité à celui d’un néant de soi. Cela nous autorise à être ‘en confiance de soi’, à risquer l’aventure, à choisir, à décider, actualiser le potentiel donné dans un irrépressible surcroît de vie.

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