Rolf Kühn – un aboutissement philosophique, insister

Ce sont mes amis qui ont insisté cette fois, car la lecture des trois ouvrages publiés par Rolf Kühn en France constituent un aboutissement philosophique capital pour nos jours présents et à venir. Il faut le répéter : c’est un degré indépassable de philosophie parce qu’il n’exclut aucune dimension d’humanité ; penser et agir s’y trouvant mêlés dans un unique courant d’éveil libérateur de l’individu et de la société. Je devais publier de nouveaux points de vue de mon panorama gnoséologique, un nouveau regard sur la ‘voie orientale’ ; mais je m’arrêterai plutôt une nouvelle fois pour pointer les grands courants de cette philosophie totale développée à partir des enseignements de Michel Henry, depuis sa redéfinition de la phénoménologie en ‘phénoménologie matérielle’ jusqu’à sa conception d’une Philosophie du Christianisme indépendante de tout dogme. N’oublions jamais que c’est le souffle de Maître Eckhart, en son temps explicitement condamné, qui traverse ce discours si résolument neuf. Chez Rolf Kühn, cela va d’une définition du Besoin qu’il appellera aussi conatus, d’un mot emprunté à Spinoza, et qui désigne cette nécessité ontologique découlant d’une surabondance de la Déité même, jusqu’à une Aisthétique qui est l’existence esthétique découlant également de cet excès même, et une Politique de la communauté des hommes. Je rappelle à l’occasion que cette ‘excédence’ se trouve au cœur de la philosophie de Paul Audi, également lecteur attentif de Michel Henry, et que je n’avais pas manqué d’attirer l’attention sur ce discours si original – mon article du 29 mars 2010 -. Lorsque j’étais professeur de Philosophie, quand les préoccupations politiques semblaient l’emporter sur toute autre, je refusais de traiter cette question, estimant que la lecture du manuel y suffirait ; que les leçons sur la ‘vie morale’ ou la ‘conscience morale’ seraient autant de prolégomènes suffisants, pour autant que les voies d’une spiritualité de la connaissance de soi fussent ouvertes précédemment. (1) Cette fois, la carte me semble suffisamment précise, savamment tracée et clairement reconnaissable, ouverte à tous les hommes de bonne volonté et spécialement à tous ceux qui sont éclairés par ‘cela’ en eux.

Pour des analyses étendues ou des mises en perspectives plus explicites, on pourra se reporter à mes précédents articles, tous parus dans ce blog à l’occasion des éditions de chaque ouvrage traduit en Français de Rolf Kühn. Par exemple, comme je le recommande toujours, en passant par Google, taper : Jeudemeure Radicalité et Passiblité… Et ainsi de suite pour chaque ouvrage référencé ici… Aujourd’hui, en livrant des citations moins nombreuses, j’impose une cure d’amaigrissement des plus sévères au discours , désireux de me limiter au traçage d’une seule ligne toute droite qui illustre un propos et un projet d’ensemble, règle et mesure que j’estime indispensables à toute gnoséologie future. Très important : je crois cette pensée accessible à tous, surtout accessible comme voie de connaissance et de libération, de renaissance. Pour insister encore et encore, j’en détacherai les principaux thèmes à chaque fois que ce sera nécessaire. Je ne reviendrai pas sur L’abîme de l’épreuve, amplement cité dans l’article précédent, mais je citerai d’abord Radicalité et Passibilité (RP) publié en 2003, puis Individuation et vie culturelle (IC) publié en 2012. Bien sûr, on pourra toujours me reprocher de négliger les importants développements apportés par Rolf Kühn à l’exposé de ses thèses, mais je l’ai dit, cette langue savante, son vocabulaire très technique, peuvent décourager quand il importe aujourd’hui de donner relief à des idées nettes, pensables par tous, des modèles éthiques qui pourraient transformer nos vies. Ce qui me semble urgent, contre les idéologies et croyances du passé, contre les défauts rédhibitoires du physicalisme et de le l’égoïsme nés de l’ignorance et de la paresse.

Il faut le répéter sans cesse : la pièce maîtresse de l’enseignement de Michel Henry, et son inspiration eckhartienne, est son concept d’auto-affection qui relie un absolu a priori indicible et la personne même, ‘moi’ tout simplement, en une unique réalité qui contient tout, qui signifie tout ! Chez Rolf Kühn, la reprise de ce thème majeur s’augmente du concept de totalité (mais alors contre Hegel…), de violence (toutefois contre Nietzsche…) de l’auto-affection de la Vie en personne ! Et c’est ce dernier point, je crois, qui appellera de constantes mises au point et nouvelles explications. « Certains voudraient apercevoir dans cette totalité une nouvelle universalité métaphysique. Mais une telle interprétation constitue une erreur majeure, puisque la violence de la vie, l’archi-passibilité ou le pathos de l’auto-affection impliquent, bien au contraire, la mise entre parenthèses de toute métaphysique classique, des genres et des modes ontologiques aristotéliciens ainsi que de leur suite historique en faveur d’un tournant radical vers l’intensité passible ou phénoménologique pure, c’est-à-dire en faveur d’une Parole de l’Affectivité transcendantale qui n’est plus une discursivité parfaite, mais la chair impressionnelle même, laquelle est nécessairement donnée en toute phénoménalisation de phénomène. » (RP. page 14) Cette phrase, qui n’appelle aucune explication supplémentaire – il suffit de la relire et d’entendre chaque mot – suffit au cadrage de tout un programme d’investigation radicalement neuve, inédite. »Suffit… » Et justifie en particulier le rejet pur et simple des constructions métaphysiques du passé, en particulier celles de la ‘raison pure’, ce péché de l’esprit dénoncé par Kant et néanmoins perpétuellement restauré par les idéologues en tous genres. C’est aussi un rude travail d’historien de la philosophie, patient et courageux, c’est celui auquel s’est astreint toute sa vie Michel Henry, et aujourd’hui Rolf Kühn. Je m’abstiens pour le moment d’évoquer les problèmes posés par l’évolution contemporaine des religions, contradictoirement tentées par les sirènes modernistes et les spectres intégristes. En tout cas leur déclin prévu par nos grands intellectuels progressistes ne s’est pas produit ! Le retour à soi et à son secret « suffit » en provoquant une métamorphose du regard et de l’éthique tout intérieure de nos consciences vivantes. Mais il faut constamment préciser en quoi cela consiste, préciser qu’il ne s’agit ni d’un solipsisme ni même d’un idéalisme mais bien ici d’une ‘phénoménologie matérielle’. C’est le cœur de ‘la’ question : « … ni Dieu ni la Vie ne représentent seulement des concepts pour la phénoménologie matérielle ou radicale de la vie. La Vie possède essentiellement un savoir sui generis qui est le savoir de son effectuation phénoménologique en tant qu’opération immanente réelle au niveau de l’auto-affection transcendantale et de la Force et du Mouvement qu’elle fait naître dans cette étreinte sous son propre poids même. (….) Cette vérité de la vie est son propre se-sentir elle-même intérieur, lorsque le monde – dont il faut respecter, bien entendu, pour son domaine aperceptif relatif, sa phénoménalité propre – n’offre plus aucune assurance, parce que toute certitude véritable ne peut être que l’épreuve même où la vie s’éprouve au Fond absolu d’elle-même. » (RP. pages 116-117)

Survient le thème de l’unité, qui s’éprouve toujours par et dans la double dimension de la totalité et de la personne, de l’intemporalité d’un absolu désormais  indéclinable et de la personne que je suis de façon tout aussi incontestable : « Si la personne, toujours vivante, ne peut se manifester que dans la vie et par celle-ci, elle reste indestructiblement liée à la Vie phénoménologique absolue en tant que l’Origine de tout apparaître. (…) La personne naît donc en ce site non-mondain qu’est la Vie et, de telle manière, cette personne est, recevant la Vie, passibilité pure. Jamais la personne ne produira sa propre vie à laquelle elle n’a accès que par la vie absolument phénoménologique en tant que telle. Cette passibilité transcendantale de l’archi-naissance de la personne s’accomplit selon un mode entièrement impressionnel, car l’auto-affection de la vie absolue consiste toujours, pour nous, en une affection déterminée, en une tonalité affective concrète, c’est-à-dire encore comme la manière, chaque fois singulière, d’être un Soi. » (RP. pages 176-177) C’est tout le travail du philosophe de rendre le plus parfaitement accessible cette vérité qui viole le sens commun de nos évidences habituelles : « … (si) l’unité est l’Ipséité de la Vie en tous ses modes de manifestation, sans abolir pour autant le passage ininterrompu des tonalités affectives dans l’âme (…) l’unité du Divin ainsi que l’union avec lui, qui sont la plupart du temps visées par des religions et croyances dogmatiques, se situent sur le plan de la doxa, tandis que la Vie est l’unité et la simplicité d’essence en tout point de son être. (…) La Vie réalise l’unité avec Dieu sans faire de celle-ci le principe d’un savoir doxique ou déductif, car son identité avec Dieu  est la réalisation pratique même de toute vie en sa nature d’absoluité. Pour la même raison, la phénoménologie de la vie en tant que discours théorique, ne peut jamais se substituer à l’Absolu de la Vie, car, en tant que cette Réalité absolue, la Vie reste par principe une effectuation pratique qui ne peut se dissoudre en un savoir abstrait ou distancié. » (RP. page 216)

Avant d’être réalité porté par un discours et de cette façon mise en lumière, cette phénoménologie matérielle doit s’imposer comme épreuve de vie, et par conséquent ce qui s’éprouve si puissamment se passe de dé-monstration. « Dans le Besoin et par celui-ci, je suis saisi aussi brusquement que totalement – moi en tant que subjectivité absolue – par une auto-affection sans distance qui est ma vie ou ma chair mêmes. (…) Avant tout regard extérieur ou théorique, ce Besoin originaire qui se modalise en désir et effort constitue donc la Culture dans l’éveil-naissance de ce besoin comme nécessiteux de lui-même, en tant que vie phénoménologique immanente. Car il n’y a pas ici un état naturel – au sens d’un substrat empirique – qui réclamerait « quelque chose », mais c’est moi-même, en tant que passibilité donnée par la vie, qui prend sa naissance dans ce Besoin et par celui-ci afin d’être un Soi purement auto-affecté par l’autodonation de la vie. » (RP. pages 243-244) Le degré de socialité mis en valeur par la culture même apparaît à son tour manifeste dans l’expérience de la totalité vécue en l’unique authenticité de l’unicité personnelle : tout se lie en effet, et se relie ! « … tout ‘Dire’ reste lié à la vie en tant qu’affection qui fait immanquablement de l’être un ‘dévoilement’ d’une Force-Affect à la mesure de notre angoisse et de son imaginaire. Rien ne paraît donc plus important à l’avenir que de procurer à la vie une sorte de re-présentation véridique d’elle-même. Et c’est ici que réside l’actualité pratique de la phénoménologie radicale de la vie qui, pour l’instant, nous semble être la seule à poser la problématique de la Vie et de la Culture avec autant de clarté phénoménologique. (…) Le Besoin – qui n’est pas le ‘sujet’ ou l’individualisme – révèle les structures mêmes de la Vie, c’est-à-dire la passibilité de l’immersion de cette vie en elle-même, sans pouvoir la quitter sinon par la génération-culturation qui contient toujours la narration du ‘dévoilement’ essentiel…  » (RP. page 269)

C’est dans Individuation et vie culturelle qu’apparaissent les thèmes complémentaires, notamment relatifs au rôle de la culture, et juste avant l’introduction du concept d’Aisthétique (ou vie esthétique) qui va se tenir au centre des écrits suivants de Rolf Kühn. Ainsi la notion de ‘cogito charnel’ (ou aperception biranienne) : « Le sentiment auto-aperceptif de vivre d’abord en tant que né dans la vie, de n’avoir aucune mort à signer, signifie d’être hors de toute contrainte à endosser les structures étrangères à la vie, qu’elles se nomment langage irréalisant, inconscient mythologique, mé-ontologie différe(a)ntielle en tant que pseudo-transcendantaux. Ce sentiment unique d’être dans la vie par la vie seule permet, bien au contraire, à la violence d’une telle passibilité de devenir la violence de la contre-réduction. (…) Le cogito charnel ne signifie pas un simple renversement d’idées, mais l’accès réel à la vie qui ne peut être donné que par la vie elle-même – et jamais par une représentation, image ou finalité dans un horizon quelconque. La violence de la vie se répète donc nécessairement à cet endroit, car il n’y a qu’une vie, il n’y a qu’un seul accès : celui de la vie elle-même, sans que nous soyons obligés, pour autant, de nier la pluralité des vivants nés dans cette même vie… La réceptivité comme accès à la passibilité absolue à l’intérieur du cogito auto-affectif, subjectif et charnel, revient forcément à sortir de tout système et de toute sytématique spéculative – c’est l’an-archie de tous les ordres ou registres mondains et historiques. » (IC. page 23) L’auteur ne manque pas de se souligner lui-même par l’emploi d’italiques : j’ajoute mon propre surlignement en rouge pour signaler l’importance exceptionnelle accordée à cette éviction nécessaire des convictions passées, toutes ignorantes de l’auto-affection charnelle qui génére la personne en elle-même sans pour autant s’éloigner de cet Absolu qui commande la prise de conscience de soi, déterminant à la fois liberté et responsabilité. « Il importe avant tout de bien saisir que le principe d’individuation ne renvoie pas seulement au Principe de tout apparaître en son sens phénoménal et axiologique, mais avant tout au Principe de la Vie même en son Originarité divine en tant qu’archi-puissance abyssale de sa Révélation. L’ontologie, autrement dit, implique ici une éthique immédiate, car au lieu d’être obligé de médiatiser encore, d’une manière ou d’une autre, l’Affectant et l’Affecté, il y a ici, au Commencement même, l’Affection unique des singularités ou individualités qui existent, à savoir l’affection unique de Dieu en tant que Père et Fils tout autant que l’affection unique de la Vie s’auto-engendrant et de ma vie engendrée. » (IC. page 45) Ce qui est appelé ici ‘ontologie’ est ‘philosophie première’, et je rappelle aussi que j’ai examiné cette question dans quatre articles parus en octobre-novembre 2010. « Ainsi la phénoménologie matérielle ou radicale de la vie – tout en étant un discours philosophique rigoureux – doit renvoyer, en dernière analyse, à une immédiateté du se-connaître qui n’est plus un concept, un texte ou un projet à intuitionner ou à imaginer, mais déjà une praxis absolue en soi. Le sentiment que la vie a d’elle-même ne cesse en effet jamais, de sorte que nous avançons de certitude sensible en certitude sensible… Pour être radicale, une telle phénoménologie de l’essence culturelle de la vie ignore l’histoire empirique qui, basée sur des documents incomplets ou partiels, connaît plus de lacunes dans la reconstruction du passé qu’une approche co-pathétique de la réalité de tous les individus existants ou ayant existé. (…) Toute sensation se connaît toujours totalement elle-même. S’il y a donc une ‘histoire’ de la culture à écrire, c’est celle des émotions possibles à l’infini… » (IC. page 145) Et c’est maintenant que nous aboutissons à la classique ‘question de Dieu’, celle-ci renvoyant tout naturellement dans ce contexte à la définition d’une ‘vie esthétique’. « J’assiste, à tout instant, à la Révélation du Dieu réel en mon auto-révélation à moi, laquelle est identique à mon auto-affection absolue. La Naissance en Dieu n’a, par conséquent, rien de statique, ni de temporel. Elle ne renvoie pas davantage à un plan créationnel ou encore à l’épreuve d’une perte voire d’une déchéance. Au sens de Maître Eckhart, c’est un Naître éternel ou toujours neuf. La Réalité de Dieu impliquée dans le besoin le plus discret ou le plus récurrent n’est plus ici l’objet d’une conceptualisation ou d’une intuition, mais c’est l’auto-donation même de cette Réalité. » (IC. page 158) « Si l’éthique et l’esthétique peuvent trouver leur enracinement dans ce mode originaire passible qui se situe avant tout savoir et toute discipline spécifique (…) il faut les situer encore par rapport à la religion, cette dernière devant être entendue avant toute détermination théologique ou confessionnelle. (…) Ce site, qui est le non-lieu mondain par excellence, ne peut être correctement compris qu’à partir d’une Passibilité sans nom et visage, qu’à partir de ce Mode par lequel toute vie affective et charnelle plonge dans l’Absoluité de la Vie pure. Dans une certaine mesure, l’esthétique et l’éthique renvoient encore à un agir. Si nous poussons la contre-réduction jusqu’à l’essence phénoménologique de ce pur rapport du Moi à la Vie qui l’engendre, la religion n’est rien d’autre que la relationnalité nue de ce Rapport, l’épreuve de ce ‘lien’ comme passibilité absolue, comme religio.  » (EC. page 196)

Question délicate abordée ici, tant les intégrismes sont devenus partout à ce point agressifs et dangereux !  Néanmoins il aura bien fallu entendre ici, et je prends soin de l’ajouter, que si les religions toujours si influentes ne s’orientent pas à la découverte de cette réalité phénoménologique qui est le précédent absolu de tout apparaître et de tout dire explicatif, le principe d’une éthique de la générosité de partage et de l’amour universellement empathique, si elles ne s’éveillent pas à la vérité de leurs gnoses jusqu’ici refoulées, elles seront emportées par la violence même de ces intégrismes, l’aveuglement de leurs littéralismes, eux-mêmes dévorés par la violence et l’aveuglement fanatique de l’idolâtrie régnante comme l’écrit Rolf Kühn.

(1) Il y a vingt ans, je m’attardais tout un trimestre sur ce chapitre de la conscience. Quand un ami-lecteur m’a transmis cette admirable parole d’un poète iranien cité par Henry Corbin ( « Tu es la conscience divine. A quoi bon dire que tu as cette conscience ?« ), j’ai bien compris que c’était tout ce que j’avais moi-même désiré illustrer, que j’ai si souvent appelé ‘secret’ ou même ‘mystère’, qui vient si merveilleusement à l’éclaircie de nos jours…