Que veut dire un peintre ? J’ajouterai…

Je m’en suis voulu de ne pas publier ces deux photos prises au Louvre lors de ma dernière visite. Ce sont deux tableaux connus d’Antoine Watteau qu’on peut voir à l’étage de la peinture française. Ils répondent à la question que j’avais choisie pour mon titre, d’abord directement, en favorisant une interprétation que l’image elle-même suggère clairement ; et au-delà, ils nous entraînent à trouver ce que signifie la parole de Michel Henry : que toute peinture est abstraite. L’art authentique nous entraîne au rapport réel, essentiel, qui relie le monde à moi-même, comme une seule expérience, qui arrive à un seul sujet par l’auto-manifestation de soi qui passe par cette lecture du monde. Autrement dit, rien qui passe exclusivement par la sensitivité, mais plutôt qui s’éprouve par l’émotion et le sentiment, au secret de la conscience vive.

Ces deux tableaux sont d’une lecture assez aisée, d’un déchiffrement qui n’appelle pas de grandes aptitudes exégétiques. On a souvent dit que Watteau avait été ‘moralisateur’ à sa façon, comme on l’était encore à la fin du Grand Siècle, avant l’invention et l’invasion d’un art rococo. Fragonard, avec son Verrou, sera plus directement explicite, sans contestation ! Les deux cousines sont proches dans le même espace droit du tableau, mais l’une est occupée par les galanteries d’un homme qui lui fait la cour, et l’autre, droite, immobile et comme figée, isolée dans la scène, semble ne penser à rien devant cet espace immense et vide. Elle nous tourne le dos et il est donc impossible de deviner quels sont ses véritables sentiments ; le contraste pourtant est assez fort, suffisamment souligné pour illustrer une sorte d’exclusion, d’indifférence, d’égoïsme peut-être. Mais qui est maître de jeu ? Nous l’ignorons, nous pouvons en douter ou croire ce que bon nous semble. Le sens de la vie nous échappe, ses secrets nous échappent, et c’est ce que veut dire le peintre. Il n’y a pas de tricherie ici, de mensonge, de confusion. Il n’y a que l’illustration de l’opacité de nos propres sentiments ce qui veut dire que c’est l’égocentrisme qui nous sépare et fait tant que nous nous ignorons mutuellement. Et qui en souffre, sinon d’abord celui qui en fait l’amer constat ?

DSC00207 (2) A. Watteau, Les deux cousines

La seconde scène offre une lecture plus aisée : le faux-pas est un titre qui en dit long et nous pouvons aisément imaginer ce qui est sur le point de se passer. Mais s’agit-il bien de cela, d’un tableau à la signification si évidemment érotique ? Et la suggestion en est-elle exclusivement érotique ? A vrai dire, nous ne le savons pas. Il s’agit plus sûrement d’un jeu, comme dans la scène précédente, et nous ne savons non plus qui mène le jeu, et à quelle fin, contre toute interprétation facile, immédiate. Les deux scènes représentent des situations apparemment conventionnelles, et destinées à cette première lecture, mais la complexité et les contradictions des relations humaines nous autorisent à imaginer bien plus, plus profondément. Watteau, tout compte fait, en dit assez peu et c’est l’imagination du ‘lecteur’, du ‘passant’ de ce jour-là, qui se trouve entièrement sollicitée pour comprendre ce que des signes évidents évoquent superficiellement. Le peintre n’ a pas formulé ici des scènes d’une portée morale saisissable pour tous ; il a pointé vers un mystère plus profond et il a détourné le visage de ses héroïnes pour nous inciter à cette réflexion plus délicate, plus périlleuse.

 

DSC00208 (2) A. Watteau, Le faux-pas

Ce que le peintre, l’artiste véritable donne à voir, il le cache en même temps, il en rend l’accès malaisé, énigmatique sinon même impénétrable. Ces scènes de séduction si évidentes en réalité n’en sont pas : elles nous ouvrent plutôt l’accès d’autres abîmes psychologiques, qui sont les nôtres bien évidemment, et que nous savons bien peu explorer par crainte d’apprendre – déjà ! – et parce que nous nous outillons de concepts empruntés à des philosophies paresseuses plus attachées à leurs préjugés ou leurs conclusions qu’à la vérité. Que dirais-je, moi, ici, aujourd’hui, de la secrète jalousie, des rivalités qui opposent les êtres humains entre eux, et même au plus fort d’amitiés déclarées. Cette leçon que j’ai voulu ajouter ne rejoint pas la métaphysique de l’article précédent. Mais c’est parce qu’il n’y a pas de ‘métaphysique’ du tout. Notre destin affronte l’ignorance à la connaissance, et il ne se passe jamais rien d’autre. Il oppose l’amour à tous ses contraires inspirés de l’égocentrisme qui nous fait tout voir de travers. C’est notre condition, notre péril : le courage et la sincérité aident seuls, non les croyances et les opinions. Il n’est pas aisé de s’y tenir.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s