La tragédie de l’esprit

DSC00362 (2)La rose d’hiver fane-t-elle ou prolonge-t-elle l’été ? Et l’apparente défaite, si fréquente aux événements de la vie qui ne manquent jamais de passer, est-elle l’image d’un désastre récurrent, de cette déliquescence qui semble appelée à tout dissoudre en son néant ? S’agit-il de l’historial même de notre condition ? Parfois je me le demande, et douloureusement… Pourtant il est une réponse implicite dans tous mes articles, une sorte de continuum de pensée le plus souvent non-dite, inavouée et néanmoins explicitée en tant de sujets précisément abordés, indirectement donc, parce qu’une affirmation, une proposition logique de portée métaphysique paraît toujours suspecte, parce que le scepticisme a tout pouvoir de mordre, légitimement d’ailleurs, dans la prétendue pertinence de toute parole de raison pure, idéologique ou de portée théologique. On sait bien aussi quel pouvoir tout neuf a pu acquérir le réalisme, jadis ‘naïf’ et aujourd’hui renforcé de tant de certitudes scientifiques. C’est ainsi. Je crois même pouvoir dire aujourd’hui que l’athéisme est devenu la couleur de fond de toutes nos pensées, un plomb qui leste à ce point notre culture qu’il a pu noyer toute valeur au fond d’une unique désespérance. À ce point-là, cela s’appellerait aussi bien une vulgarité si l’individualisme infantile qui nous caractérise ne masquait cette tare devenue si générale ! Mon propos a donc toujours recherché l’ouverture de nouvelles voies de connaissance, percées difficiles mais personnelles, débouchant sur un libre examen, une ‘vérification’ toujours dans l’ordre plus intime de l’épreuve de soi-même, d’une intériorité confrontée à l’épreuve d’un tout ‘autre’, et par conséquent aussi à la formation de ses propres systèmes de pensée. Un appareil critique, cela existe depuis longtemps et il faut savoir s’en servir – toute une éducation philosophique – mais encore une instrumentation qui délivre la pure aperception de soi de toutes ses scories : points de vues erronés, jugements précipités, impatience à s’approprier des convictions, empressement à affirmer pour se rassurer, triompher même, et contenir surtout cette inquiétude née si tôt de soi-même, à partir de soi-même. Mais que peut bien signifier, si l’on rejoint finalement cette nudité d’expérience initiale, « être vivant-conscient » ; et que peut bien signifier la conjugaison de ce verbe à la première personne du singulier ?

Bien évidemment, la tragédie de l’esprit que j’évoque ici, à condition que mes mots ne pointent trop vite une cible facile et depuis longtemps reconnue, c’est l’ignorance. Mais j’ai dû ajouter, avec l’expérience acquise, l’ignorance et le parti-pris de l’ignorance, une expérience confirmée des milliers de fois et dans des circonstances multiples et variées. Bien sûr, l’ignorance est à l’origine de tous les égarements, disons plus simplement de toutes les dissipations et, plus gravement, de toutes les aliénations. Il y a un consensus général sur ce point-là mais toutes les explications supplémentaires, tous les éclairages proposés par les uns ou les autres se contredisent. Paresse d’esprit sans doute, l’ignorance que je pointe ici n’est ni celle d’une pensée primitive devenue bien rare à la surface de la terre, ni même celle qui se comblerait facilement d’un savoir scientifique et technique, dès qu’on se donnerait la peine de l’apprendre pour en tirer profit. J’ai nommé ici l’ignorance de soi-même. Plus grave, et je me suis déjà exprimé à ce sujet, serait l’ignorance de ceux qui prétendent savoir et qui affirment leurs convictions sans autoriser jamais le moindre examen critique. Je vois plutôt, d’une part, et je me répète, ce parti-pris d’ignorance qu’une fois j’ai appelé ignorantisme, ce qui est très exactement une incuriosité (philosophique ou scientifique) assumée, une légèreté de cœur imbécile, et d’autre part, une incompréhension radicale, rédhibitoire, un seuil apparemment infranchissable même aux plus curieux, aux plus sincères dans leur désir d’apprendre. Et c’est bien cette qualité d’ignorance-là qui semble l’obstacle infranchissable à cette réalisation d’esprit pur qui délivre l’identité personnelle des égarements d’une naïveté originelle. Le thème en est connu, et depuis longtemps, mais il semble dès l’origine l’apanage d’une gnose ou, si l’on préfère l’appeler ainsi, d’une voie de connaissance. Je cite souvent l’Évangile de Thomas qui est mon Écriture de référence. « Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant. Mais s’il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté et c’est vous la pauvreté. » (logion 3) Comme son nom l’indique, la métanoïa ‘retourne’ notre destinée : d’une part la condition royale de la plus haute filiation spirituelle ; d’autre part la ‘pauvreté’ qui est entièrement de notre fait, parce que nous nous y conditionnons nous-mêmes ! Aujourd’hui cette ‘pauvreté’ s’éprouve à l’égal d’un nihilisme qui ravage toute la culture contemporaine, et  dans la quasi-unanimité qu’il suscite, il y a tragédie de l’esprit. Ce thème est d’ailleurs repris avec force par nos contemporains les plus éclairés : l’Indien Shri Nisargadatta et le Français Stephen Jourdain, mais aussi nombre d’intellectuels qui n’ont pas cédé aux sirènes. Chez Thomas il se trouve confirmé d’un avertissement à la signification encore plus éclatante : « Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. » (logion 67) Ce n’est pas simple récusation de ce qu’on appellerait de nos jours ‘savoir techno-scientifique’, c’est ignorance délibérée d’une connaissance de soi libératrice. Alors, refuse-t-on d’apprendre ou est-on incapable de comprendre ?

Une incompréhension ! Plus prosaïquement encore, et plus tragiquement puisque c’est ainsi que je le ressens, une inaptitude radicale à recevoir les lumières d’une vérité intemporelle, certes dissimulée aux hommes, occultée souvent par ses détenteurs ou enfouie par ses ennemis, mais que nous sommes appelés à découvrir pour nous réaliser. Nous sommes destinés à cette découverte comme à la jouissance d’un bien préservé certes mais toujours à notre portée, la substance secrète de notre être, maturité en devenir et promesse. C’est le ‘trésor qui ne périt pas’ (appelé aussi la perle unique), qu’il faut choisir de rechercher d’abord, avant d’accumuler les biens du monde : des thèmes connus de toutes les traditions spirituelles, éloquemment désignés à maintes reprises dans l’Evangile de Thomas qui semble irriguer cette veine d’une traditio traditionis. Mais il y a aussi dans Thomas une évocation précise de ce seuil apparemment infranchissable, un logion qui a toujours provoqué ma perplexité : « Quand vous engendrerez cela en vous, ceci qui est vôtre vous sauvera ; si vous n’avez pas cela en vous, ceci qui n’est pas vôtre en vous vous tuera. » (logion 70) Ce qui pose du même coup la question de notre liberté et de notre responsabilité, j’y reviendrai, mais qui illustre d’abord une impuissance assez commune, même chez de prétendus ‘spirituels’, à rejoindre une réalisation de type gnostique, pneumatique. Au moins pouvons-nous interpréter ce logion au plus près des mots : nous avons possibilité d’engendrer ‘cela’ en nous, c’est un ‘potentiel’ réel pour employer un mot d’aujourd’hui ; mais si nous cultivons mensonge ou imposture, bien entendu, ils se chargeront de nous tuer, comme les parasites qui étouffent l’arbre. C’est très clair chez Thomas, et diversement répété : c’est d’abord la recherche de l’Un qui y est constamment proclamée, prioritairement, contre les soucis terrestres de la réussite et de l’enrichissement, mais encore contre les pratiques destinées à satisfaire les fantasmes d’une imagination dépravée. Je suis tout prêt d’admettre qu’il y a des valeurs de registre ‘hylique’ (l’argent bien évidemment, le pouvoir) ; d’autres, ‘psychiques’, qui sont les croyances et les pratiques religieuses, et enfin le ‘pneumatique’, régime de conscience qui réalise en esprit l’Un du ‘dedans’ et du ‘dehors’, inaccessible à toute logique catégoriquement dualiste. S’agit-il à proprement parler d’une tolérance? Elle se trouve exprimée chez Thomas qui confie qu’on doit « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ; et au Seul (« Moi » l’Absolu offert en co-naissance) ce qui appartient au régime seul de l’Être ! (logion 100) Ce qui se souligne aussi de cet avertissement : toute faute vis à vis des valeurs imaginaires ou conventionnelles pourra être pardonnée mais non celle qui offenserait l’Esprit pur (logion 44) ! J’insiste un peu plus. Le degré ‘hylique’, on l’aura compris littéralement, est parfaitement représenté par le réalisme qui n’a pas d’âge, lui, et qui se résume tout entier à l’obsession de la domination matérielle. Le ‘psychique’ s’en distingue en choisissant ce qu’il faut appeler simplement aujourd’hui, une mythologie, un ensemble d’explications fantasmatiques satisfaisant aux exigences d’une pensée prisonnière du désir et de la peur, d’un activisme mû par la passion d’échapper aux conséquences d’un tel chaos mental. Par contre le choix du ‘pneumatique’ lui impose sa vie durant de creuser la question du ‘qui’ de son identité, du sens de sa présence à soi-même et au monde, de pousser jusqu’à l’élucidation totale du dessein d’une création où le Seul a voulu se co(n)naître. Ce thème de l’Un-en-deux est bien celui de l’Evangile de Thomas, de la gnose intemporelle et de sa vérité universelle, et non celui d’un non-dualisme ‘oriental’ comme j’ai dû tant de fois le répéter. Il impose aussi des subtilités supplémentaires, tantôt d’exclusion, tantôt de fusion (sinon de confusion !) mais qui trouvent toutes leur intelligence à l’épreuve de l’Un ! Cette vérité irrigue souterrainement toutes les vagues d’élan spirituel qui arrivent de temps à autre à changer le court de l’histoire. Des vagues qui malheureusement s’ensablent toujours aux rivages du dogmatisme et du conformisme.

Il arrive le plus souvent que tragédie de l’esprit et tragédie de l’histoire s’illustrent de concert, parce que la création a cette dimension-là, d’incarnation et de perfection, même si elle est en perpétuel devenir et inachèvement. Mais comme je l’ai bien assez souvent dit, la tragédie n’opère pas à un plan systémique comme celui de la collectivité humaine : elle est dans un glissement ‘personnel’ d’incompréhension, dans la feinte de la découverte, du savoir, la feinte d’un enthousiasme quand il n’est que dépit d’éprouver l’éloignement persistant, l’inaccessibilité même de la pure et simple compréhension. Celle-ci, je l’ai bien assez dit aussi, est aporétique, voire contradictoire, et toujours paradoxale : elle viole la raison pure de son regard libre de partage comme d’illusion ! Mais prenons-y garde, la même lucidité impitoyable aux arguties devra se sauver aussi de ses propres travers : il n’y a jamais si grand écart entre la négation appliquée aux affirmations intempestives et une sophistique pernicieuse. Socrate et d’autres maîtres de sagesse y ont perdu la vie. Pourtant l’amour est à lui-même sa propre preuve, index sui, d’une démonstration exclusivement éthique. Le scrupule, je l’affirme ici, commande toute règle morale, devenant la source de la seule vraie délicatesse de conscience, l’inspirateur de l’authentique bonne foi. Il n’en est pas d’autre et c’est la seule voie féconde. Le scrupule empêche les conséquences de gestes irréparables, sans conseiller non plus la renonciation ni le repli. Il est capable de délivrer une autre qualité de courage et de générosité. Mais la discrimination, la purification qui en sont les voies d’expression, exigent tant de nous, l’impossible semble-t-il ! Sommes-nous libres ? Sommes-nous responsables ? J’en viens toujours à me poser ces mêmes questions. Et puis-je vraiment les reposer ici ? Il y a bien, d’une part, les assurances psychiques de croyances conditionnées par la puissance évocatrice d’une théologie à dimension sautériologique. Mais dans un espace qui n’est jamais celui d’une géographie, ni même d’une ‘catégorie transcendantale’, il y a la pure aperception de ce que je suis, de l’auto-affection d’un Seul qui se donne à co(n)naître au(x) miroirs(s) de la conscience (2). C’est la différence essentielle entre spiritualité et religion, celle-ci ne parvenant jamais à exorciser les influences de la représentation soumise au régime des images du monde. La spiritualité pratique la liberté inaliénable de ‘qui’ se ‘sait’, ‘se sachant’ en l’infinité de son secret. La religion préconise obéissance et soumission ; autant de camouflages de l’ignorance fondamentale qui la hante.

Où je demeure est une grande solitude, où persiste néanmoins le jeu de l’un et l’autre, de l’égal et son différent. C’est encore dans l’Évangile de Thomas que telle se trouve expressément décrite : « Les renards ont leurs tanières et les oiseaux ont leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où incliner sa tête et se reposer. » (logion 86) Point d’abri donc. Condition austère et périlleuse – l’histoire le prouve bien assez – qui peut tout aussi bien provoquer le sacrifice ou l’esquive ; et les exemples sont également nombreux. Il arrivera que des circonstances exceptionnelles provoquent notre liberté, et nous tenterons alors peut-être cette percée, cette réalisation. Et nous y parviendrons. Il arrivera aussi que notre responsabilité se ressente comme telle à un point donné de cette histoire, impératif moral ou injonction sans appel, et nous tenterons peut-être cet exhaussement de perfection que la création tout entière appelle à manifester. Et nous y parviendrons. Mon ‘peut-être’ ici, aujourd’hui, n’exprime pas un doute, non, rien d’une attitude sceptique, mais plutôt que l’accomplissement spirituel exige tel héroïsme de pensée et d’action qu’il semble bien que l’impossible restant à jamais notre enjeu, il ne se trouve ni choix ni alternative entre l’aspiration infinie de vie des vivants et l’engloutissement par la mort de ceux qui le sont déjà, voire depuis toujours.

(1) ‘Abris mensongers’ : je dois ce mot à Carlo Suarès qui en avait fait le titre d’un de ses romans. Il a un sens d’une portée immense, saisissante !

(2) On écrira ‘connaître’ de façons différentes en insistant sur ce caractère de naissance réciproque, pour ainsi dire jumelle, d’un Seul qui se donne miroir de l’expérience. On trouve chez Maître Eckhart les plus belles pages écrites à ce sujet. Je renvoie également à ma Mystique de Noël publiée dans ce blog.

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