Stephen Jourdain, l’univers comme lecture ‘essentielle’

Je crois que dans ce passage d’une conférence à ce jour inédite, Stephen Jourdain va encore plus loin dans la précision à décrire le mécanisme de la création : spirituel d’abord, intellectuel et personnel dans la micro-seconde suivante comme il se plaisait parfois à le reconnaître, rejoignant hélas, malgré lui, la métaphore d’inspiration physicaliste. Car tout se passe dans ce champ d’essentialité pure, mais animé du mouvement d’une création, ce qui reste à jamais inaccessible à l’entendement du commun, incarcéré dans la définition autistique de ses normes, inaccessible même à toute forme de croyance – ‘Cela’, l’impulsion libératrice restant à jamais sans raison, c’est-à-dire sans mesure humaine à l’échelle d’une objectivité, le Secret comme tel.

Alors la question … comment faire la jonction entre ce que je suis en train d’exprimer et cette histoire de glissement d’un acte de lecture à un acte perceptif ? Hé bien c’est très, très intéressant ; la discrimination lecture/perception est extraordinairement intéressante, parce que (…) quand nous traitons de façon licite et saine ce que nous appelons le monde, et qui n’est qu’une image intérieure « monde » extériorisée, nous commerçons non pas avec des objets perceptifs, mais avec des signes ouvrant sur du sens ou de la signification, ou si l’on veut encore, de l’idée…

Et donc, ce qui entoure cette pièce, qui est vraiment très grand, qui est l’univers, hé bien, quand ceci est vécu correctement, et les êtres humains que nous connaissons jouent un très grand rôle, ce sont des personnages très importants de ce monde, nous ne commerçons pas avec des objets perceptifs, bien que nous ayons cette impression. C’est-à-dire que nous ne voyons pas ; nous symbolisons et nous lisons, et quand cette image-monde se flétrit ; quand, dans le sein de nous-mêmes il y a ce passage fatal d’un acte de lecture à un faux acte perceptif, en fait, le résultat immédiat, la conséquence immédiate, c’est la perversion de l’image monde, avant … En fait avec quoi commercions nous … si on trouvait un mot …

On commerçait avec du texte : nous lisions… c’était un texte. Ça ne ressemblait pas à un texte, ça n’avait pas du tout l’allure d’un texte, c’était un texte. Et, me représentant l’être aimé, en fait je croyais me le représenter, je le symbolisais, et à travers cette symbolisation, à travers ce signe j’accédais au sens, à cette signification « l’être aimé ». Et à mon avis, quand cette image-monde est saine, et que donc je commerce sans m’en rendre compte intellectuellement avec du texte, ce qui est le cas dans l’état d’innocence, dans l’état d’enfance, à ce moment-là, la signification va rejoindre l’être aimé ; l’idée pure va perdre … l’idée pure telle qu’on l’a validée mène n’atteint jamais son objet, c’est une espèce de reflet stérile de l’être aimé ; l’idée de l’être aimé, elle est vécue généralement comme une espèce de reflet stérile de l’être aimé, mais qui n’atteindra jamais l’être aimé (…) on voit déjà bien que ce processus s’inscrit dans la cassure du réel, dans l’état de dualité (…) alors quand les choses vont bien et que l’image monde est saine, et que je commerce sans le savoir intellectuellement du tout, sans le soupçonner du tout intellectuellement, avec du texte,  je ne considère pas l’image de l’être aimé : cette image est un symbole, et à travers ce symbole j’accède à une signification, à un sens, à une idée pure, l’idée de l’être aimé, et à ce moment-là, à mon avis, l’idée sort … l’idée humaine sort de son impuissance et de son autisme constitutifs, et atteint l’être aimé. Et chacun, en soi-même, pourrait faire ce repérage : quand l’image de l’être aimé, qui n’est pas là, c’est l’être aimé qui n’est pas là … parce qu’il y a lieu de faire une différence entre le monde tel que je le vois, le monde perçu, et puis le monde que je ne perçois pas mais qui est là, soit la pièce où nous nous trouvons qui est une chose, et le monde qui s’étend au-delà des murs de cette pièce qui autre chose. Métaphysiquement ça n’a pas la même nature ni la même provenance. Mais là, on peut au moins apporter sur les au-delà de nos horizons visuels, qu’on appelle le monde, apporter ce renseignement fondamental : c’est une image intérieure, tridimensionnelle, extériorisée ; et quand elle est saine, il s’agit de symbole, il s’agit d’un texte que nous lisons, et quand nous sommes dans l’état d’innocence, à mon avis, l’idée humaine et personnelle, la signification humaine et personnelle atteint effectivement son objet, et sort de son impuissance constitutive, sur laquelle les philosophes, généralement , s’arrachent les cheveux.

Mais alors, tout d’un coup, dans le sein de mon esprit, tout va mal, c’est un des aspects majeurs du déraillement originel (…) l’acte de mon esprit, qui est l’acte de lecture pure se pervertit en un pseudo-acte de perception, et, à ce moment-là, dans le fond mon esprit, la réalité intérieure, intime, me semble calquée sur la réalité perceptive, sur la réalité du monde dit extérieur. Quand ce glissement redoutable se produit, instantanément, l’image-monde – ce n’est pas rien, à nouveau j’insiste, le monde c’est très grand et ça pèse très lourd dans nos consciences, et s’il existe un Dieu on peut imaginer que ce n’est pas vraiment pour rien qu’il a inventé cette immensité qu’on appelle monde ; ça doit remplir une fonction ça… Hé bien, quand cet effroyable glissement se produit dans le sein même, dans la plus grande profondeur de nos esprits, dès la source, hé bien, cette image-monde se falsifie instantanément en une pseudo-image perceptive ; c’est-à-dire qu’il n’y a plus de signes, il n’y a plus de sens, il y a des choses. Il y a des objets de perception, et, bien sûr, tout ceci n’est jamais traité…

… bon, là nous l’exprimons, et comme nous l’exprimons et l’élucidons, nous allons pouvoir en prendre conscience intellectuellement, mais ça peut être vécu purement intuitivement, c’est pas moins intelligent quand c’est intuitif que quand c’est discursif ; c’est pas moins intelligent, ça peut être vécu purement intuitivement, mais le fait que ce ne soit pas conscient intellectuellement est assez dramatique parce que si c’était conscient intellectuellement, on serait humainement informé de la possibilité de ce glissement, et là le glissement se produit sans qu’on se rende compte de la moindre notion de ce qui se passe. Et en fait on perd la vie, on est en train de mourir spirituellement, mais on ne le sait pas. On est en train de massacrer le monde, le vrai monde, l’image-monde, le texte monde, on est en train de le massacrer mais on n’en n’a pas la moindre notion et à ce moment-là, si on prend l’exemple de l’image de l’être aimé, un tel ou une telle, là-bas, chez elle, en train de faire ceci ou cela dans cet appartement que je connais bien ; si je me réfère à cette image, à ce moment-là cette image perd toute valeur symbolique : il n’y a plus de sens, il n’y a plus de signe, il n’y a plus de sens, et il y a un pseudo-objet perceptif, et en fait je m’adresse non plus à du signe donnant accès à du sens, mais je m’adresse à ce que j’appelle « une réalité », à une chose en fait. Avant, je me référais à un signe qui ouvrait l’accès à ce sens dont la teneur était tel ou tel être ; et maintenant je crois que j’ai affaire à une chose vue, perçue…

Je pense que le drame qui est ici décrit dans ce style si direct est de nature plus intellectuelle que ce qui peut se comprendre comme une inflation purement perceptive, une contamination par la sensibilité perceptive de l’intuition éidétique. Il y a dans tout le champ perceptif, et donc, forcément, interprétatif, une invasion de l’intelligence particulière que la perception habituelle, commune, fait naître et une généralisation du traitement rationnel (ou logique) de l’information initiale, d’ordre purement sensible. Ce que j’ai appelé sidération qui est une sorte d’aimantation produite par la matérialité du monde sur nos esprits. Le monde né d’un ‘mouvement d’amour’ devient un monde d’objets, lointain, étranger, menaçant, dont il faut s’assurer conquête, maîtrise, domination. Mais comment qualifier cette perversion si puissante, presque toujours inconsciente au moment de son déclenchement, qui semble irrépressible dès son apparition et jusque dans toutes ses conséquences, cette perversion si apparemment ‘naturelle’ !?

Un commentaire sur “Stephen Jourdain, l’univers comme lecture ‘essentielle’

  1. Peut-être nous faudrait-il, pour voir dans cette « perversion » autre chose qu’une erreur sur une donnée d’exister, une fonction optique sublimée comme en ont les poètes-voyants. De quoi surprendre le coup d’éclat de l’information qui habite le symbole, en parfaite correspondance avec un commencement de concrétisation, pure expression de l’unité invisible…
    Appliquée au site-monde, l’intention simple qui couve dans l’essence nous serait sans doute déléguée sous une forme intacte si une traduction adaptative ne se mettait instantanément en place, dans le langage ouvert et complexe des archétypes.

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