En ces temps de détresse

Je me suis toujours gardé de commenter l’actualité ‘à chaud’ comme on dit. Mais, en ces ‘temps de détresse’ je ne puis m’empêcher de reproduire un article publié dans les premières années de ce blog. Le ‘Grand Roi’ cité ici représente à ce jour n’importe lequel de nos grands ‘leaders’ impuissants. L’un d’eux, snobé par tous les autres, traitait dernièrement ceux-ci de ‘charlots’. Moi je les vois tous ‘guignols’ sur la scène d’un théâtre du même nom… A me lire, on comprendra !

Des imbéciles et des savants

Nous arrivera-t-il qu’il ne se rencontre plus personne entre ces deux catégories exécrables d’individus ? A moins que ces deux-là n’en résument plus qu’une seule en ces heures de modernité triomphante ? Les uns s’auto-proclamant ‘maîtres’ et publiant leurs délires sur la ‘toile’, les autres, plus malins, avec agrégation ou doctorat en poche, étalant leur ignorance sur des registres plus subtils ? Et, je me le demande, combien de vrais lecteurs de philosophes authentiques comme Michel Henry, quelques centaines peut-être, cinq cents tout au plus grâce au rayonnement (devenu) médiatique de couronnes académiques ? Mais qui vraiment pour ‘penser’, il vaudrait mieux dire, s’éprouver lui-même au coeur d’une aventure unique et infinie, dramatique et magnifique ?

Le destruction programmée de l’institution scolaire, en quelque trente ans, aura finalement produit ce résultat. Une ruine effective de toute vraie culture. De la culture générale ; mais peut-on dire cela sans être moqué ? Cette culture générale qui aurait conduit toute une génération à défier les autorités gardiennes du chaos immémorial de nos sociétés ? Avec quel empressement, quel acharnement les uns ont-ils concouru à ce désastre en espérant la restauration des vieilles lunes ; et les autres, pour des temps nouveaux que ne manquerait pas d’instaurer une invasion de chars russes ou chinois ? Mais trêve d’héroisme ou de plaisanterie : c’est à une invasion massive de la parodie et de la dérision que nous assistons, le triomphe de la raison duchampienne et du nihilisme sucré. 

Le désastre est bien là, dans toutes les caricatures des disputes politiciennes – avec cette variante maintenant d’une visée prétendue ‘écologique’ – l’étalage de toutes les sensibleries bêtifiantes, de toutes, pour tous les goûts et surtout cet humanitarisme cafardeux qui s’est substitué au grand dessein humaniste. Cet humanisme qui aurait pu donner son identité profonde, créatrice à une civilisation des connaissances et des solidarités. Cet humanisme, par exemple, dont la fille aînée avait pour nom laïcité, ce que tous semblent avoir oublié ? Par exemple…

Je dis cela en ayant entendu le discours lénifiant du Grand Roi, même s’il est très petit, et si son grand mensonge n’abuse que lui-même. Mais le mensonge, la parodie, la subversion, que personne ne dénonce plus comme tels, sont lois désormais et même esprit de loi. Il faut cela au moins pour faire un scoop et obtenir quelque temps l’avantage d’une parution télévisuelle ou journalistique. C’est ainsi et c’est tant pis.

No future disent les uns, mais bon sang, que d’autres, s’ils existent, s’expriment aussi avant que ces temps de détresse et d’abrutissement nous engloutissent tous dans la confusion générale du meilleur des mondes inhumain. 

Je me permets maintenant d’ajouter un ‘raccourci’ publié il y a quelques années aussi, une sorte d’avertissement déguisé, le dernier espoir si le pire survenait :

Raccourci

Tout ce qu’il fallait dire, qui méritait d’être dit, l’a été, et répété, et précisé : mais nous aimons plus nos querelles, nos rivalités, nos mots, nos mensonges, nos illusions.

Il y a fort longtemps, je lisais Carlo Suarès, les surprenantes analyses et les constats de sa Critique de la raison impure (Stock 1953). À sa voix s’étaient jointes celles de Joë Bousquet et René Daumal. J’avais été frappé par ceci, dans les dernières pages : Si le pire vient à se produire, nous ferons une septicémie généralisée. Nous aurons d’innombrables foyers d’infection, de guerre civile, dans le monde entier. Pour rien… Mais c’est alors que le moindre geste vrai, du moindre petit homme, acquérera toute sa valeur. Là où il se produira, il arrêtera le conflit. Il mettra une limite au crime. Il montrera, très simplement, que s’entretuer n’est pas la bonne façon de trouver la sécurité. Autour de lui – autour de chacun de nous – se fera le débrayage ; et la guerre, en panne, là, n’aura pas lieu. C’est une lucidité : vision du pire engendré du mensonge, et de notre salut, inspiré du simple bon sens. Or il se trouve que nous en sommes là, exactement, que personne ne s’en aperçoit, personne ne s’en soucie…

Mais, à ce jour, quand la maison brûle ?