L’apparessence, qu’est-ce à dire ?

‘Modèle’ et ‘phénomène’ m’ont offert deux plans d’étude qui sont restés très espacés, très éloignés l’un de l’autre. Mais il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour mesurer ce qui les sépare, le modèle dans sa sphère platonicienne d’évocation d’un ‘arrière-monde’, et le phénomène dans l’univers sensible et la structure intellectuelle de la modernité passionnée de connaissance positive. Le dernier Heidegger, et bien entendu ses successeurs et disciples – qui ne l’est pas en phénoménologie ? – ont bien tenté de surmonter cette contradiction que la réalité oppose à l’esprit. Le concept de l’Ouvert (Das Offene) que j’évoquais dans mon dernier article  serait-il le plus sûr passage pour délivrer l’esprit de ses conceptions physicalistes ? Heidegger s’en explique dans des textes célèbres (notamment Pourquoi des poètes dans Chemins qui ne mènent nulle part…) où il est fait référence à Hölderlin et Rilke. Je ne m’y attarde pas. On sait par contre  les objections de Michel Henry que j »ai notées à plusieurs reprises : à aucun moment Heidegger, pas plus que Husserl avant lui, ne se libère de la tutelle, on pourrait dire même, de la tyrannie du concept objectif d’un monde extérieur, étranger, menaçant, qui nous entoure là ou nous inonde ici de ses pulsions inconscientes… J’ai assez insisté pour montrer que c’est Michel Henry seul qui désignait comme notre ‘meilleur ennemi’ cette prétendue objectivité qui nous sidère, et je me suis également expliqué sur l’emploi de ce mot que j’ai moi-même choisi. Je rappellerai cette fois la position de Michel Henry exposée dans un texte plus récent : Philosophie et Phénoménologie qu’on trouve dans l’Encyclopédie philosophique universelle des PUF souvent citée (volume 4). C’est ici qu’il se rapproche clairement de sa dernière ‘philosophie’, précisément un christianisme d’inspiration johannique.

« L’objet de la phénoménologie, ce ne sont pas les choses – les ‘phénomènes’ – mais leur phénoménalité, la façon dont elles se montrent à nous. » (p. 181) Principe qui engage une étonnante supposition, d’un courage philosophique inédit : « Ne faudrait-il pas supposer ici que, dans le phénomène lui-même, fulgure un pouvoir inaperçu de la pensée commune ou scientifique ? Ce serait précisément la tâche de la phénoménologie de rendre manifeste ce qui dans la manifestation ne se manifeste pas. (…) Cette conversion du regard qui va désigner à la phénoménologie ‘ce qu’elle a à faire voir’, c’est la réduction phénoménologique, laquelle définit la pièce essentielle de sa méthode. » (p. 182) Mais réduire jusqu’à quel terme irréductible, quel précédent absolu, quel en-deçà de l’intuition et de l’intention eidétique ? Comme le dit lui-même Michel Henry : « Comment ne pas retomber sous la coupe du concept grec de ‘phénomène’ qui oppose toujours un Spectateur à son objet indéfiniment maintenu à l’extérieur ? » Et dans son langage phénoménologique, cela revient à s’interroger sur la vie et le moi en leur manifestation même. « (La vie) réside dans la génération du moi dans le procès d’auto-génération de la vie phénoménologique absolue. En tel procès le vie ne cesse de venir en soi en s’éprouvant soi-même dans une Ipséité originelle dont l’effectuation phénoménologique est un Soi singulier, ce ‘moi transcendantal’ en question. Comment retrouver celui-ci, parvenir à la vie véritable pour l’homme naturel perdu dans le monde ? Question mal posée : dans la vie, nous y sommes toujours déjà. Comment ? Dans le mouvement même par lequel cette vie vient en soi. Telle est l’intuition décisive qui vient barrer le projet méthodologique de la phénoménologie : à la vie, dans la vie, il n’est nul moyen de parvenir sinon dans le mouvement par lequel cette vie parvient en soi. Et c’est dans ce parvenir en soi de la vie absolue que chaque ‘moi’, chaque Soi transcendantal parvient lui-même en soi, qu’il est vivant. » (p. 187) Déjà, l’aporie philosophique est levée, effacée plutôt : relisez cette phrase que je relève en rouge cette fois-ci, exceptionnellement. Déjà, c’est la réponse. Il faudra donc la répéter, la nuancer, lui donner plus de poids en maintes formulations différentes et éventuellement, désigner l’erreur logique ou le défaut existentiel qui me fait manquer la vérité originelle de ce ‘déjà’. Que faire lorsque se fait jour cette évidence-ci : « Eternel jeu de la Vie et du Vivant, la vie ne cesse de venir en soi comme ce Soi vivant qu’elle est chaque fois. Seulement cette intériorité phénoménologique réciproque de la Vie et du Vivant ne se révèle que dans la Vie et selon le mode de révélation propre à  celle-ci. Elle échappe à la pensée et au monde et pour la même raison : parce qu’elle ne se laisse jamais voir en aucun dehors. De même, elle échappe à toute méthode, à la méthode phénoménologique notamment… » (p. 188) Comment donc parvenir à l’essence invisible de la Vie, sinon par de nouvelles images, et comment gagner la certitude que ces images elles-mêmes s’accordent à une donation plus originelle, absolue ? Suivant d’abord, puis dépassant Heidegger, Michel Henry trouve dans la Parole (majusculée en l’occurrence), ce pouvoir qui nous donne à nous-mêmes, et aux horizons de l’existence. Elle s’exprime, nous le savons déjà, par un dit de circonstance, mais à la source même de la donation originelle qui nous donne originellement à nous-mêmes. Michel Henry l’appelle Parole de Vie qu’il distingue soigneusement de toute parole du monde, même celle, poétique, qui interroge les sens possibles de la donation intentionnelle, de l’histoire et de ses événements pathétiques. Michel Henry a choisi d’interroger la Parole du Christ dans les derniers ouvrages de sa vie. Moi-même je retrouve les qualités de cette Parole donatrice, féconde originellement dans l’Apocryphe de Thomas, voire même celui de Philippe, l’un et l’autre plus profonds, plus éclairants que les dits canoniques. Il y a aussi une Parole, un Dit au sens générique, que Michel Henry avait exploré avant celle du Christ comme il l’appelle plus tard, et c’est celle de l’art. C’est l’art qui révèle la vie invisible comme il nous l’explique dans son Kandinsky et l’art abstrait en particulier. Cette forme méconnue de la connaissance, plus directe, précédant même toute connaissance discursive consacrant la rationalité des formes perçues ou tracées par nos soins, le néo-platonisme de Plotin l’avait exposé dès le 3ème siècle de notre ère, sans parvenir évidemment à définir un art qui ne soit pas figuratif. Mais nous verrons dans un autre paragraphe qu’il avait tenté de proposer des formes qui ne copient pas le réel mais soumettent à notre imagination le contour même des Idées invisibles présentes en nous.

Partons de cette phrase de Michel Henry que j’ai voulu souligner. « Dans la vie nous y sommes toujours déjà. » Cela veut bien dire qu’il s’agit d’un seul et unique mouvement de vie, que tout nous est donné « déjà ». Mais nous ne le savons pas, nous ne l’éprouvons pas, nous ne le voyons pas ; et pour l’évidente raison que nous imaginons une autre réalité, nous surimposons à la surface du monde véritable une image déformante. Contre cette vision falsifiée, les logia de Thomas nous avertissent et nous instruisent. Au prix d’une nécessaire purification de l’intelligence, d’une ‘réforme de l’entendement’ diront les modernes, nous pouvons corriger notre regard et réorienter notre expérience. Ce qu’il faut corriger, redresser, précisément nous n’en savons rien. C’est ainsi qu’un des logia de l’Evangile selon Thomas, un des premiers, nous avertit et nous fait promesse tout à la fois, mais il s’agit d’une visée globale:  « Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que c’est vous les fils du Père le Vivant. » (log 3 9-12) En précisant ces termes : « S’il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté et c’est vous la pauvreté.  » (log 3 13-15) Redoutable précision : c’est ma loucherie qui provoque cet état de ‘pauvreté’ auquel je m’identifie et qui n’a aucune réalité objective. Mon monde est ‘Royaume’ ou ‘pauvreté’ et c’est une expérience dont je suis responsable ! C’est ainsi qu’on comprendra mieux : « Le Royaume, il est le dedans et le dehors de vous. »  C’est bien la connaissance qui est requise, exercice de l’intelligence, soit, et activité spirituelle, opération de conversion et d’affinement, appliquée, répétée, fidèlement. La démarche gnostique, de conversion ou metanoïa, se résume alors par ces mots : « Quand vous ferez le deux Un, et le dedans comme le dehors… une image à la place d’une image… vous irez dans le Royaume. » (log 22) Aucun bouleversement, pas même de définition ou de perspective, d’appréciation, mais initialement, avant que le faux ne s’ajoute, son jugement ou son évaluation spécifique qui entraîne confusion entre prédicats ajoutés de prétendue vérité et simple réalité donnée. La donation, qui est universelle, ne crée pas elle-même d’échelle de valeurs : « Pourquoi lavez-vous le dehors de la coupe ? Ne comprenez-vous pas que celui qui a créé le dedans est aussi celui qui a créé le dehors ? » (log 89) Il y a une totalité de la donation initiale qui est sacrée et le Maître en parle ainsi : « Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là. » (log 77) Mais la connaissance discriminante, objective, qui imposerait une distance, une séparation isolant la première personne à distance de son vis à vis mondain ou la réduisant à néant serait aussi une erreur fatale : « Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout. » (log 67) Avertissement qui rejoint par là même la toute première exigence d’une connaissance de soi. Toute croyance greffée sur cette immanence de révélation, conceptuellement, idéologiquement ajoutée, entraîne erreur et aliénation, ivresse ou délire souvent dénoncés comme les redoutables conséquences de ce manquement à l’Esprit pur. C’est ce point de vue très explicite également chez Philippe que j’ai souvent cité :  » Il faut t’éveiller dès ce corps, car tout est en lui : ressusciter dès cette vie… Certains plongèrent dans l’eau ; quand ils en remontèrent ils reconnurent la Présence (de l’Esprit) en tout, c’est pourquoi il n’y a rien à mépriser. » Ajoutant plus loin : « Certains voulurent entrer dans le royaume des Cieux en se moquant du monde ; ils en furent chassés… » On peut se reporter à mon article du 14 janvier 2010 où j’expose le point de vue analogue en d’autres traditions. Mais ce qu’il est important de relever ici c’est la formulation d’une correspondance parfaite unissant des modèles et phénomènes, exactement comme si les uns animaient les autres qui en seraient l’exacte translation – mais dans une existenciation, ici maintenant, c’est tout le problème. L’évocation des ‘modèles’ dans l’Evangile selon Thomas  – modèles invariables qui se tiennent au ‘commencement’ – est incontestablement d’inspiration platonicienne ; mais corrigée par Aristote, Plotin ? On ne sait pas. Néanmoins il n’est pas de cassure ontologique, ou, du fait de l’homme exclusivement, elle ne peut se produire que dans l’affabulation d’un mythe aux accents mensongers ou dans la constitution d’un discours scientifique erroné. Mais Platon philosophe n’avait jamais expliqué clairement ce qui provoque le dévoiement de l’image au moment de sa conception, sinon une maladresse ou une ambition de représentation somme toute rustique, l’une et l’autre justement blâmées par le politique en charge de la cité. Chez Platon, comme nous l’avons souvent rappelé, une critique de tout projet artistique révélait la crainte de cette déficience.

Lorsque Plotin va tenter à son tour de cerner les contours d’une connaissance véritable et de cerner les conditions d’un art fidèle aux modèles, il va préciser de nouvelles dispositions épistémologiques de ce qui s’est appelé, nous l’avons vu dernièrement chez Fichte, ‘réflexibilité’. Et c’est André Grabar, que j’ai lu il y a des années, qui a le mieux observé ce type de connaissance liant religion, science et art, proposant surtout le dépassement des antithèses platoniciennes précédemment citées. Je cite ici un texte maintes fois réédité : Plotin et les origines de l’esthétique médiévale. « L’image est le miroir de la chose représentée qui, à ce titre, participe de son modèle en vertu du principe stoïcien de la sympathie universelle. Ce miroir vaut non seulement pour refléter l’apparence des choses matérielles, mais aussi et surtout pour capter l’âme universelle, c’est-à-dire l’essence spirituelle de ces choses … Pour Plotin, le principe supérieur (le Noûs) réalise l’union de toutes les réalités cosmiques, tandis que précisément le phénomène de la sympathie qui unit les différentes parties du monde visible est une image affaiblie de cette union parfaite. Toute chose est munie d’une âme, l’univers entier est animé, et cette âme, présente en toute chose matérielle, n’est autre qu’un reflet du Noûs. Bien plus, ce reflet du Noûs, cet élément spirituel, est la seule chose réelle qu’on y trouve. Le reste est matière pure, c’est-à-dire le non-être vide. » Si la ‘matière’ se trouve à ce point dépréciée par tous les platonismes, jusqu’à provoquer le désir de sa domination et de sa domestication par tous les réalismes, c’est qu’elle est opaque, et lourde, et résistante, et ce qui nous semble le plus étranger à nous-mêmes, menaçant. Il faudra attendre l’essentialisme jordanien pour en trouver une autre définition au registre souverain des Idées pures, en faire une « impression de matérialité », certes déterminante compte tenu de notre condition mais néanmoins « très sainte » pour cette même raison. C’est grâce à elle, aux problèmes spécifiques qu’elle nous impose – et cette terrible sensation d’exister, souffrance et jouissance à la fois – que j’ai pu ici parler d’une véritable ‘splendeur’ de notre condition, douloureuse certes, périlleuse, mais enviable même par ces entités désincarnées qu’on appelle les ‘anges’ ! Plotin avait résolu son problème dans des termes qui n’appartiennent qu’à lui et qui l’élèvent au plus haut degré d’un raffinement de pensée. André Grabar le note :  » La beauté doit être contemplée avec l’œil intérieur ou – c’est la même pensée exprimée négativement – ‘pas avec les yeux du corps’… Il s’ensuit que l’on ne voit pas l’image de la même façon selon qu’on la regarde avec les yeux normaux ou les yeux intérieurs. » De ce fait, l’image ne résulte pas d’une empreinte matérielle de l’objet sur l’écran intérieur de l’âme mais d’une alliance spirituelle entre les deux permettant de dessiner une forme authentiquement spirituelle, autrement dit inspirée de l’Un, figurant l’Un par le dessin d’un autre dans une unité d’auto-luminosité. Selon André Grabar qui se livre à une étude très fouillée de l’esthétique médiévale, ce sont des procédés très particuliers de la pratique artistique qui peuvent l’illustrer ou le suggérer, des perspectives de convention par exemple. Je ne vais pas m’y attarder, sinon renvoyer au petit livre que j’ai cité. C’est dans plusieurs passages des Ennéades que Plotin s’applique progressivement à suggérer cette suppression des intervalles qui permet la vision contemplative des objets perçus cette fois dans la lumière unique du Noüs. Il va malheureusement suggérer aussi la suppression du ‘moi’ qui lui semble finalement l’obstacle, ou l’intervalle le plus récalcitrant, à cette réalisation d’unité parfaite ; il ne parvient donc pas à reconnaître que c’est ‘moi’ l’agent unique de l’opération tout entière, soit révélateur si je ‘jeu’ se passe bien, soit destructeur si la vision se sclérose en représentation objective. C’est la conception d’un savoir total que Plotin expose, où l’intellectuel et le spirituel se confondent au prix d’une éviction du moi. André Grabar conclut par ces mots : « Plotin tient beaucoup à cette conception du savoir – un savoir un et total, qui n’est pas acquis par des additions successives ; et il le croit supérieur à l’autre : la sagesse des dieux et bienheureux ne s’exprime pas par des propositions, mais par de belles images… Ce moyen de connaissance déclaré parfait n’est pas pensée, mais cette sorte de contact ou de toucher ineffable et inintelligent, qui existe avant la naissance de l’intelligence… (Ennéade V)  » Le problème, qui va submerger de vagues violentes toute l’histoire de la pensée, est bien que nous sortons par là d’un schéma de connaissance rationnelle pour affirmer la suprématie d’une émotion supérieure, cette Stimmung des Romantiques allemands qui fait toujours débat et qui nous ramène à la définition de l’impression jordanienne. Mais comme je l’ai dit plus haut, nous rejoignons déjà les intuitions kandinskiennes retrouvées par Michel Henry ; nous campons dans la contestation platonicienne de l’illusion d’une copie des prétendus objets réels.

Ainsi nous avons également rejoint les intuitions de Stephen Jourdain … C’est dans Première personne (Les Deux Océans 1990) qu’il est appelé à préciser ce qu’il a nommé une fois par ces termes : « une assemblée des dieux… » Et il ajoute : « Je les appelle ‘couleurs spirituelles’… C’est l’âme qui les perçoit, non les yeux… (Elles habitent) en ce qu’on appelle le ‘dedans’ et en ce qu’on appelle le ‘dehors’. Partout. Leur règne est universel… Elles sont premières par rapport à tout. A TOUT… Elles gouvernent tout, enfantent tout… L’Être est issu d’une telle matrice… A mon avis, il n’est rien sur terre ni dans les cieux qui ne soit issu de telles matrices… Ce sont les Mères… Elles sont les mères du Un… Elles sont les matrices du sens… Ce sont des signes. Des signes parfaits. Des signes créateurs de sens parfait… ces entités appartiennent à l’ordre qualitatif… (elles) se répartissent en deux espèces nettement différenciées. Les individus de l’une de ces espèces sont les ancêtres somptueux et vivants de la matière qualitative fossilisée que nous présente l’état soi-disant vigilant… (l’autre espèce) c’est l’au-delà incandescent, inaccessible à l’imagination humaine, à ses rêves les plus fous, de la noble famille des qualités non-sensibles… ces impressions… » (pp. 71-73) Lien d’amour, de conscience, de parole, unissent ces Mères entre elles et avec moi : parole parce que c’est une méta-philosophie ou plus précisément une méta-poésie qui peuvent les évoquer. Plus tard, comme je l’ai déjà souvent dit, c’est dans Voyage au centre de soi (Accarias L’Originel 2000) que j’ai trouvé quelques lumières supplémentaires à cette révélation. Je citerai une nouvelle fois ces propositions souvent revenues dans ces articles, et qui sont à mes yeux les plus essentielles : « l’esprit est connaissance pure, connaissance souveraine ; l’objet connu est l’Idée, qui est de même nature que lui ; c’est une connaissance directe et parfaite ; l’esprit voit en sa propre substance, jusqu’au tréfonds de celle-ci… Rien ne limite en qualité la connaissance de l’idée ; rien ne la limite non plus dans son extension : l’infinité des Idées est appréhendée et il n’est rien, dans la soi-disant extériorité relative du plan de l’Idée, qui ne soit en vérité contenue dans ce plan… Comment la perception de l’ange grenat du cendrier peut-elle, non seulement s’apparenter à une Idée, mais être une Idée ? (…) à perte de vue, ou plutôt à gain de vie, il n’y a que de l’Idée… » (pp. 103-104) Couleur spirituelle, Idée cette fois, fée quelques lignes plus loin ; qualité pure qui n’est perçue que par mon âme, soit cette Idée qui semble (s’être) existenciée ici et maintenant par pure grâce, inexplicablement en tout cas, à l’écart de toute logique issue d’expérience et bien plus tard logique instituée en autorité légiférante de vérité et réalité. Souligné par l’auteur deux pages plus loin : « intuition pure » et non « mouvement discursif ». C’est maintenant que j’irai plus loin avec de nouvelles sentences, jamais rapportées à ce jour : « Je note que la vision ordinaire de l’objet terrestre le présente comme une simple somme d’attributs sensibles déqualifiés ; alors que ce qualitatif pur, exquisément diversifié, est d’abord le un d’une musique qui est l’objet… l’objet terrestre est un chœur… le chœur des fées qualitatives… tout est impression : ce que l’on appelle monde, ce que l’on appelle la vie, est un tissu d’impressions… (et) ce qui se présente à nous comme de la non-impression est de l’impression falsifiée, avilie… la matière prétendant exister en soi par dessous l’impression de matérialité (traitée dès lors par nous comme l’écho subjectif misérable de cette vénérable DONNÉE) est une hallucination… » (pp. 116-117) Mais comment expliquer – ce serait indispensable à notre salut, ce serait notre salut même, notre délivrance – comment expliquer « ce crash de l’être dans les boues de l’étant » qui nous dénature ainsi que la création entière ; et comment expliquer même la création, cette opération à ce point (rendue) faillible ? Stephen Jourdain s’y efforce dans des ouvrages postérieurs – je rappelle mon article sur La parole décapante du 19 février 2013 -, qui pointent nos erreurs et notre duplicité, notre responsabilité en un mot. Je n’y reviens pas ici. J’attends même une prochaine publication mais je reviendrai au paragraphe suivant à un livre plus ancien que j’ai rarement cité.

Je propose d’appeler maintenant apparessence la concomitance instantanée du noumène (essence) et du phénomène (parution), ce que les théologies héritées du platonisme appellent existenciation. De toute évidence c’est ce qui est évoqué par l’Evangile selon Thomas si souvent cité, mais aussi dans celui attribué à Philippe en dépit de sa forte coloration judéo-chrétienne. En tout cas les références à un néo-platonisme tardif y sont nombreuses : ce sont des rapprochements, je suppose, qui se sont d’abord produits dans l’orbe hellénistique puis dans le monde romain avant d’être effacés à l’époque constantinienne et théodosienne. On pourra également l’écrire apparaissance si l’on veut mettre l’accent sur la spécificité de l’apparaître phénoménal qui donne vie et substance à l’image. On se rapprochera ainsi un peu plus près de la philosophie de l’Ecole qui inspirera également la théologie chrétienne naissante. Syncrétisme ? L’Antiquité finissante, impériale, en a eu le génie, il faut l’admettre. Ici, aujourd’hui, je préfèrerai apporter quelques citations supplémentaires de Stephen Jourdain, qui est bien le seul de nos contemporains à proclamer cette transcendantalité du commencement où s’unissent par la volonté créatrice de l’Un les forme manifestes du Multiple. Mais chez Stephen Jourdain il y a bien deux temps, deux pas très ressemblants d’un tempo de la création. Il y a une auto-symbolisation des Idées qui se manifestent ainsi à la personne, et une copie de cette auto-symbolisation effectuée par la personne, et qui, elle, donne à voir un monde objectif. Au premier pas d’une activité purement spirituelle de ‘lecture’ imaginative d’un monde succède le second pas de sa conception par réification des Idées sous injection d’espace-temps. C’est ce qu’il dit lui-même dans L’illumination sauvage (1) jamais citée dans ces pages. D’abord l’auto-symbolisation fondant la pensée : « Quelque chose comme du temps. Quelque chose comme de l’étendue. Quelque chose comme des qualités sensibles… Considérez la qualité sensible dans sa toute première manifestation. Il est un type de qualités plus précoces encore (…) j’ai nommé ‘couleurs’ ces qualités sensibles absolument premières… qui ont à la fois une fonction symbolique et également productive du monde ‘comme’ je le vois. » (p. 117) Le plan, le ‘commencement’ antélogique serait le suivant : « Au niveau 1, la pensée approche l’image et l’exploite en tant que symbole. Au niveau 2, la pensée approche l’image et l’exploite en tant que chose. Au niveau 1, la pensée évolue dans le schéma chose image symbole qui est son univers. Au niveau 2, la pensée change d’univers, elle évolue désormais dans le schéma moi intervalle non-moi… » (p. 120) Mais ce processus qui n’en est même pas un tant il est d’abord cette ‘prodigieuse machine’ qui invente le temps lui-même, ce processus de création doit être compris et réalisé comme celui-même qui engendre la personne, qui dynamise le souffle « je-suis » symbolisé par le moi attributif auquel j’ai l’habitude de m’identifier. C’est le Secret. Stephen Jourdain ajoute des explications qui n’ôtent rien à la difficulté d’élucider ce mystère de ma constitution, on dira cette fois psychologique. Mais c’est bien d’une totalité spirituelle qu’il s’agit : la production d’une illusion (réelle dans ce cas) par ‘jugement divin’ – pris en charge à son tour par le jugement personnel qui transforme l’image en réalité objective, c’est-à dire séparée, opposable à moi, devenue illusion illégitime, irréelle dans ce cas parce que fondée sur un néant intentionnel. J’ajoute : quand nous sommes tous – toutes les images ‘de la première à la dernière’ dirait-on – une imagination, une création divine, un mouvement d’Esprit pur. Cette distorsion, l’appellerons-nous ‘chute’ ou ‘jeu’ ? Peu importe. Elle est la réalité même à l’instant même où elle se produit. ‘Création divine’, ‘conception humaine’ : il ne se produit rien d’autre. Dans la nuit de l’ignorance et des mécanismes d’aliénation, elle est souffrance ; au midi de la connaissance, elle est Eden et assurément ‘jeu’. Dramaturgie dans tous les cas, dont ‘je’ (polarité universelle du Fils comme le désigne la Tradition) : ‘je’ suis l’unique acteur et témoin. Mais c’est toujours le ‘comment’ qui s’explique et non le ‘pourquoi’ qui serait déchiffrement anthropomorphique du Principe demeuré inviolable. Dans le mouvement qui vient d’être décrit, ‘apparessence’ serait bien le mot qui tente de le dire, à l’unisson des concepts de noumène et de phénomène.

(1) Stephen Jourdain : L’illumination sauvage, Dervy 1994

2 commentaires sur “L’apparessence, qu’est-ce à dire ?

  1. L’apparaissance est parfois perceptible dans l’art de montrer de façon singulière le geste de rendre apparent l’inapparent. L’apparessence, ce porter au paraître, correspondrait au geste originaire, inaperçu: un acte soudain, non délibéré, pour voir dedans ce qui permet de voir dehors. Autrement dit, sentir « moi en train de lire le monde » à travers l’océan d’impressions où la vie nous baigne.

    J'aime

    1. En ce moment je suis à méditer mon prochain article sur Couleur et création : j’y ai trouvé un élément de réponse. C’est la formule qui résume tout, à laquelle il faut toujours revenir. J’y ajoute ce terme d’apparessence – qu’on peut écrire apparaissance. « la création est à la fois donation d’apparessence des modèles incorruptibles « qui n’ont jamais connu l’odeur de l’existence » (Ibn’Arabi) et lecture par une intelligence humaine, déchiffrement et je-u aux horizons d’une existence périlleuse. » L’apparessence est la réalité même et je l’ai écrit le plus directement dans la dernière phrase de mon article précédent : « à l’unisson du noumène et du phénomène… » : « ce qui se donne… » comme disent les phénoménologues contemporains. C’est aussi le miracle de l’existenciation. Il y en a plusieurs lectures (comme je l’ai évoqué en citant Plotin) : le discours scientifique, la parole poétique (l’art) et la parole prophétique (la révélation, qui varie suivant les cultures). Autre point de démonstration : c’est l’art qui ment le moins parce qu’il ne prétend pas à une vérité d’affirmation réaliste ou dogmatique, parce qu’il s’avoue lui-même ‘imagination’. Dans ce cas, l’art-copie ou imitation est bien celui qui ment !!!

      Si la réalité que je perçois correspond au fond à la réalité que je suis, il faut bien mesurer les deux dimensions et l’intervalle (même imaginaire) qui les sépare : l’ob-jet qui prend apparence de non-moi au premier degré expérimental, et ‘moi’ qui suis spectateur et surtout lecteur, déchiffreur, interprète. Il s’agit bien au fond d’une opération identique, de l’Esprit pur qui se donne à co-naître, mais dans la dimension croisée d’une épreuve de soi et du monde.

      L’apparessence traduit la seule intention créatrice qui est celle de la Déité : ce pourquoi moi et monde sont indissolublement de la même famille, quand la Déité garde son secret inviolable.

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s