Couleur et création

J’ai abordé ce concept de création dans de nombreux articles précédents, et notamment pour illustrer l’acception si particulière de ce mot dans l’enseignement de Stephen Jourdain. Je me permets de rappeler que d’un point de vue philosophique, tout proche de celui des théologiens, ‘création’ renvoie à « une réalité telle qu’on ne puisse la référer à aucun modèle préexistant ; ce qui permet de voir dans la création un processus radicalement distinct de toute production, de toute imitation. » (Dictionnaire 1 des PUF, p. 504) Classiquement donc, et pour tous, ‘création’ renvoie à la notion d’un Dieu créateur et, dans la théologie chrétienne continuatrice, croit-on, de celle d’Aristote, il s’agit d’une création ‘ex nihilo’. Mais voilà que faire appel à ces traditions, et de la païenne à la chrétienne on doit bien user d’un pluriel de conceptions, il y a multiplication des problèmes. Or Stephen Jourdain a bien reconnu, lui, que de la première création qui serait immédiatement générée d’un fiat divin, nous ne savions rien – sinon qu’il y a quelque chose plutôt que rien, ce qui n’est déjà pas constat de peu ! – et que, deuxièmement, de notre fait – et le sens de ce mot ici ! – il y a bien comme une ‘seconde création’ dont nous portons responsabilité d’agent, d’illustrateur et de défenseur. Dramatiquement aussi, nous portons responsabilité de pollueur, de pervertisseur : d’où le problème. Son énoncé élémentaire, chez Stephen Jourdain par exemple, n’en est pas moins révélateur de ses vraies dimensions : la création est à la fois donation d’apparessence des modèles incorruptibles « qui n’ont jamais connu l’odeur de l’existence » (Ibn’Arabi) et lecture par une intelligence humaine, déchiffrement et je-u aux horizons d’une existence périlleuse. De ce point de vue, la ‘création’ résulterait bien de ce carambolage de la sensibilité et de l’entendement comme il se produit dans mon imagination créatrice. En imagination artistique, et particulièrement celle du peintre, la translation de l’apparessence (ou apparaissance) serait plus lumineuse. Elle est aussi exemple et preuve de la singularité du procès de création : véracité de l’artiste qui ne dogmatise pas, n’affirme rien, et mensonge chez l’usurpateur de raison pure ou de réalité purement scientifique. D’où, aussi, le schéma érigénien que je rappellerai aujourd’hui en quelques mots. Je n’ai moi-même jamais rien répété d’autre. Tout cela, je l’ai déjà dit.

Revenir aux termes de cette problématique en y ajoutant celle de la couleur, c’est trouver le meilleur exemple pour reprendre à nouveaux frais tout le débat et lui apporter un éclairage supplémentaire capable d’en faciliter la compréhension. C’est bien dire : ‘éclairage’ en rappelant les termes du débat séculaire autour d’explications données au phénomène de la couleur. Je retourne à l’article de Jean-François Lavigne (Transcendance du visible et immanence du pathos) publié dans l’ouvrage collectif Michel Henry et l’affect de l’art. « De deux choses l’une : ou bien on appelle ‘couleur’, dans la peinture, l’élément chromatique qui est vu, ou susceptible de l’être ; et alors cette couleur est visible (…), quelque chose qui se donne selon un apparaître qui n’est pas réductible au se-sentir-soi-même de la vie et de sa chair ; ou bien on désigne par le mot ‘couleur’ une qualité sensible affectivement éprouvée, une sensation-de-couleur, qui comme telle ne peut se détacher de l’adhérence à soi de la chair en son sentir-de-soi, et jamais une telle ‘couleur’ – indéniablement subjective et immanente en effet – ne saurait entrer dans l’espace de la peinture. » (p. 108) Michel Henry appuyait sa conviction sur celle de Descartes qui avait, le premier, associé sensation et vie affective, accordant à celle-ci primauté sur celle-là. Par contre, Jean-François Lavigne prétend  que le ‘fondateur du rationalisme moderne’ avait pris soin de préciser que c’était d’abord par réaction à un affect du corps que l’impression colorée parvenait à nous toucher intérieurement. Dans cet article surprenant et contradictoire, il en arrive à porter des critiques radicales à l’égard de la phénoménologie henryenne qui privilégie excessivement, à ses yeux, la dimension intérieure. D’après lui, « Il n’y a pas d’auto-sentir charnel à la base de l’acte de voir. » (p. 110) Il y a donc bien un phénomène de couleur objective qui se constitue indépendamment du regard et dans le lieu même où il se projette. C’est la critique la plus radicale qu’on puisse adresser en fait à la théorie kandinskienne des couleurs et au fond, c’est le rétablissement d’une pensée de la primauté du monde, réalité en soi et d’elle même donatrice, formatrice des data (ou impressions) qui nourrissent et donnent vie à ma sensibilité. « La peinture et la phénoménologie contemporaines ont révélé magnifiquement la richesse des valences affectives, ‘intérieures’, de l’art pictural et du visible lui-même ; mais c’est au prix d’une perte dommageable… la perte du sens de la beauté du monde… la perte de l’ouverture contemplative sur l’au-dehors… qui peut arracher l’homme moderne à son narcissisme. » (p. 111) En proclamant ce ‘sens de la beauté du monde’ indépendant de la personne qui le perçoit, on ne pouvait mieux dire pour manifester une éclatante incompréhension. Je reviens donc en quelques lignes sur le propos même de Michel Henry (1) Ma citation sera plus longue, je me l’autorise, que celle, trop partielle de Jean-François Lavigne. « Tant que la peinture est la peinture du visible et ainsi celle du monde, elle apparaît subordonnée à un modèle préexistant dont elle ne peut plus être  qu’une réplique, une reproduction – une imitation. L’idée platonicienne de l’art comme mimesis est la conséquence directe du concept grec de ‘phénomène’. Ce qui se montre dans la lumière, qui est d’ores et déjà donné de cette façon, l’artiste n’a plus, pour cette raison, qu’à le recopier. La valeur de l’art, c’est la valeur de la copie, sa plus ou moins grande fidélité au modèle. Non seulement une telle conception de la peinture lui retire toute signification créatrice véritable – l’invention ne pouvant porter dans ce cas que sur les moyens susceptibles de rendre le mieux possible ce qui constitue le but déjà existant de l’artiste – mais on peut encore s’interroger sur la finalité de l’ensemble du processus, sur l’intérêt de l’art en tant qu’imitation. » (p.20) Ce n’est pas vraiment la bannière de l’Anti-Platon qui est brandie ici, comme le fera plus tard Bonnefoy, c’est l’évocation d’un Platon critiquant l’art mimétique, de représentation, dans l’espoir secret ou inconscient qu’une initiation ultérieure de la mission de l’art parvienne d’elle-même à une nouvelle présentation des modèles. C’est cette phrase qui doit être entièrement reprise et corrigée, et de façon plus explicite encore :  » La valeur de l’art, c’est la valeur de la copie, sa plus ou moins grande fidélité au modèle… » Non ! Dire bien haut que la mission de l’art n’est pas de ‘copier’ mais d’invoquer l’invisible et de suggérer la plus belle forme, c’est-à-dire la plus conforme au modèle invisible, une démarche où valeur de beauté et de vérité se rejoignent. C’est la vérité de Kandinsky, soulignée par Michel Henry. Quand l’activité picturale cesse d’être la peinture du visible, Michel Henry se demande : « que peut-elle bien peindre alors ? L’invisible, ce que Kandinsky appelle l’Intérieur. » (p. 21) Mais comment bien sûr ? J’ajouterai quant à moi : à l’interface exacte séparant modèles « qui n’ont pas connu l’odeur de l’existence » et formes phénoménales immédiates qui se destinent naturellement à l’objectivation. C’est toute la question, et c’est l’espace entier d’un destin de l’art. Il faudra s’affronter à l’immense problème du choix de la légitimité exclusive d’un art non-figuratif – et Kandinsky lui-même avait cité la musique en premier ! – et trouver la juste place, l’expression possible d’une composition d’image qui ne trahisse pas le modèle tout en le suggérant le plus éloquemment possible dans sa chair existentielle. J’ai dit il y a quelque temps que le modèle grec, et précisément archaïque, y était parvenu, mais ce n’est qu’un exemple… Maintenant, c’est toute l’histoire de l’art moderne et de son périlleux passage aux ‘excès’ contemporains : les Impressionnistes comme les derniers peintres puis Bonnard, leur génial continuateur ; et finalement les ‘abstraits’, dont Kandinsky le premier… Je tiens à part l’exception musicale qui sait depuis toujours écrire le chant de l’ineffable, je veux dire, de l’irreprésentable en images figurées, sinon ces mystérieux hiéroglyphes inscrits sur la partition…

J’ai consulté ces dernières années des livres savants et passionnants sur la couleur, et qui démontraient aisément comment une histoire de l’emploi des couleurs, et de ses controverses, illustrait toute l’histoire des hommes en somme. Je veux dire l’histoire de la représentation d’un monde et d’eux-mêmes, ces deux thématiques étant liées, fondues même en une seule, celle de la connaissance par la voie de l’esthétique. Je renvoie donc aux ouvrages dernièrement parus de John Gage et de Michel Pastoureau (2) qui illustrent à merveille cette problématique. Mais, à les lire de près, on s’aperçoit qu’ils insistent peu sur l’aspect purement épistémologique (ou phénoménologique) de la querelle opposant disegno et colore qui est bien le chapitre où se retrouvent la question principale de l’auto-affection d’un Absolu comme la définit Michel Henry,  et bien entendu celle de la conscience de soi dans un monde qui n’existe qu’en qualité de monde personnel plutôt que réalité séparée et opposable à moi-même. Ces jours-ci, j’ai trouvé une nouvelle possibilité d’examen de cette question chez le peintre Bonnard dont je viens de parcourir la nouvelle Rétrospective au Musée d’Orsay. Je viens de l’écrire : Bonnard serait presque à mes yeux le dernier peintre, et le plus grand après les Impressionnistes. Il saisit, et c’est ce qu’il a toujours voulu faire, même en réalisant ses photographies, l’instant de l’apparaissance : fugace et néanmoins rempli de présence, débordant de réalité en fusion au coeur des gestes quotidiens saisis en leur simplicité. C’est un instant fragile mais le seul porteur vraiment de tout le poids ontologique de ce qui est ici maintenant. Il n’est pas de banalité sinon l’affadissement de notre regard usé par l’habitude, et la Déité joue à plein son ‘jeu’ à l’instant précieux de l’apparaissance. Mais il y a une réflexion de Bonnard lui-même concernant son travail, et qui signale un penseur tout autant qu’un artiste visionnaire. Bonnard bénéficie de toute la science d’un peintre contemporain ; il se préoccupe donc de son art d’un point de vue technique, mais il rejoint aussi la question hautement philosophique d’une représentation d’un monde et de la place qu’y occupe le sujet, artiste de surcroît. On peut suivre sa pensée dans ces carnets qu’il tenait lui-même au jour le jour (de 1927 à 1946) et dont des passages sont reproduits dans le livre récemment publié par Deyrolle-L’Atelier contemporain : Observations sur la peinture, Pierre Bonnard. Dès les premières pages de l’introduction d’Antoine Terrasse, il est rappelé cette formule célèbre et étrange : « Le dessin, c’est la sensation. La couleur, c’est le raisonnement… » Si je me rends au schéma jordanien de la création, je peux facilement m’apercevoir que le dessin serait ce qui traduit le donné immédiat. C’est, irrécusablement, ce qui se ‘présente’ comme on dit justement, avant que je n’analyse et forme un jugement. C’est dans l’instant qui suit que l’application de la couleur, exigeant un certain travail, des choix plus subjectifs, provoque cette sorte de raisonnement quand il n’aura fallu qu’un seul geste précis et rapide pour transcrire auparavant l’image accordée par la vision. Mais Bonnard s’en explique lui-même au gré de sentences notées durant ces années. Ces annotations courtes, dans des contextes différents, rendent le propos plus complexe. Bonnard est un grand créateur, libre, guidé par sa seule inspiration, et pourtant cultivé, riche d’un immense savoir, j’insiste. Ici, par exemple, on dirait Alberti : « Voisinage du blanc rendant lumineuses des taches très colorées. » (p.25) « Transposition correspondant à une vérité de lumière supérieure. » (p.26) Soucieux des procédés facilitant l’expression, il livre aussi d’autres réflexions en écho : la technique seule n’apparaît plus déterminante. « Un autre guide que la ressemblance analytique des objets. » (p.28) « Tout l’effet pictural doit être donné par des équivalents de dessin. Avant de mettre une coloration, il faut voir les choses une fois, ou les voir mille. » (p. 30) Il y aurait un enrichissement, une fécondation provoquée par l’observation et plus, la méditation ; mûrissement d’expérience plus que raisonnement ! « N’importe quel objet, quel effet, est susceptible de plusieurs interprétations visuelles. Le sentiment est un. » (p.32) « Les incompatibilités – l’observation corrigée par le sentiment seul capable de les résoudre… La couleur, clé de chaque tableau… » (p.36) « Impossible de copier avec les sens seuls. » (p.38) « Surveiller : le moment où la couleur se transforme en valeur. » (p.44) « La ressemblance est un moyen et non une fin. Les valeurs apparaissent après une durée du regard. » (p.46) « Quand on perd le contrôle (les) couleurs se marient à coup sûr. » (p. 48) Toutes ces formules révèlent la fécondité du sentiment – nous nous rappelons Chardin : « on peint avec des sentiments… » – « Le dessin d’après nature ou mémoire. La couleur se raisonne d’après l’impression. » (p. 51) C’est donc la clef : si ‘raisonnement’ il y a, il se produit (d’)après impression ! Une subjectivité radicale, exclusive, est néanmoins récusée : « Si on oublie tout, il ne reste plus que soi, et cela n’est pas suffisant. Il est toujours nécessaire d’avoir un sujet, si minime soit-il, de garder un pied sur terre. » (p.52) Et un autre jour Bonnard incluait l’art abstrait dans une sous-catégorie de peinture, sans le repousser donc ! Michel Henry disait bien, lui, que toute peinture véritable est abstraite, mais c’était pour affirmer après Kandinsky la primauté de l’Intérieur. Bonnard dit : l’impression, ce qui revient au même, impression d’autant plus forte que son ‘objet’ n’est pas fondu par un sentiment océanique et quasi-impersonnel. En resterons-nous perplexes ?

L’épreuve du monde est une épreuve de soi-même et du monde, en réalité, et il faut l’avoir compris ; ‘mon’ monde, pas même celui que je me représente au deuxième degré de ma conception, mais celui(-la) même qui se présente en mon imagination créatrice, précédant toute intentionnalité. Il s’agit ici d’un intervalle de supposition (moi-intervalle-monde) qui favorise la dialectique psychologique d’un scénario, d’un jeu, et non d’un intervalle d’exclusion qui serait la pierre d’angle de toute réalité concevable. Toute l’histoire de la théologie, en Occident mais aussi en Orient, se tient dans l’interprétation de cet intervalle et de la réalité, des conséquences aussi de la séparation, de la ‘coupure ontologique’. Mais puisque je veux ici insister sur cette notion de ‘création’, j’en profite pour m’expliquer une bonne fois sur mon recours fréquent aux enseignements de Jean Scot Erigène, théologien du 9ème siècle, helléniste, lecteur d’Augustin et traducteur de Denys, un des plus savants théologiens de son temps, rapidement discrédité puis condamné pour son hétérodoxie, probablement assassiné par des élèves qui ne le comprenaient plus. Notons en passant qu’il a été réhabilité par le Pape Benoît XVI en 2009 ! Sa grande idée exposée dans son Periphyseon (en latin De divisione naturae) est de mettre en scène une histoire de l’homme et de la création en une totalité de ‘nature’, pensée qui concilie tous les apports de la culture grecque et ceux de la révélation chrétienne, de la raison naturelle et de la vérité révélée, celle-ci constituant toutefois l’autorité ultime à ses yeux. Il expose pourtant un curieux plan de création étageant une première ‘division la Nature’ correspondant à ‘La Nature qui crée et qui n’est pas créée’ – soit le Dieu de la Révélation -, une deuxième ‘division’ correspondant à ‘La Nature qui est créée et qui crée’, une troisième à ‘La Nature qui est créée et qui ne crée pas’, et finalement une quatrième à ‘La Nature qui ne crée pas et qui n’est pas créée’. Toutes les questions théologiques abordées dans ce livre l’étant au cours d’entretiens et d’échanges entre un maître et son disciple, la pluralité des interprétations s’expose librement en discussions savantes, finement argumentées de part et d’autre. Les réponses proposées restent le plus souvent ouvertes à d’autres possibles, multipliant ainsi les possibilités d’interprétation des lecteurs, y compris les multiples possibilités d’accusation en hérésie. Au fond, ce qui semble contestable et qui naît évidemment d’une imagination créatrice incomparable en ce domaine, c’est la conception d’une Déité sortant du non-être, se donnant l’existence à la fois par la création d’une humanité elle-même détentrice d’un pouvoir de créer, mais faillible et éventuellement condamnable – de longs entretiens sont consacrés à la question de l’enfer, de la damnation – création qui s’accomplit dans le procès historique d’une confrontation à la matière, aventure métaphysique dont le cœur palpitant est bien cette destinée humaine située à la frontière d’une région de pure lumière divine et d’une autre prisonnière de son obscurité matérielle. D’où le thème aussi de la prédestination, très prisé à l’époque, une interrogation qui ne faiblira que suite aux critiques kantiennes. L’édifice conceptuel est énorme mais son articulation principale reste bien l’homme et sa liberté, sa responsabilité, et on voit bien quelles prodigieuses interprétations se lovent dans ces immenses leçons. Je citerai quelques unes des conclusions du meilleur exégète moderne de Jean Scot : Jean Trouillard, notamment sur la question des théophanies où s’expose le génie propre de la création. (3) « La théorie des raisons créées et créatrices telle que la destine Jean Scot est liée à trois pièces principales de son enseignement : 1/ la transcendance, la simplicité et l’ineffabilité absolues de la Déité, 2/ la communication aux créatures de la causalité créatrice, 3/ la présence nocturne et illuminatrice de la Divinité à l’origine de toute vie spirituelle. » (p.284) C’est donc un néo-platonisme qui rejoint celui de Denys l’Aréopagite et qui éloigne et rassemble tout à la fois Dieu et l’homme. « Puisque les causes primordiales sont à la fois créées et créatrices (natura creata et creans) à partir du Rien, elles enveloppent une communication à la créature du pouvoir créateur. (…) C’est des raisons créatrices que sortira l’univers entier avec ses genres, ses espèces, ses substances, ses qualités, et même ce que nous appelons la matière, qui est d’une part une potentialité totalement informe et indéterminée en elle-même, et d’autre part un conglomérat confus de qualités intelligibles. » (p.289) C’est ainsi que l’homme devient ‘le laboratoire de toutes les créatures’ et c’est son péché qui le limite à une expérience de souffrance et de perdition. Chrétien ici, Jean Scot n’en rejoint pas moins une vision théophanique qui nous relie étroitement à la Déité. « Du moment que Dieu se crée dans et par l’homme, il faut dire que l’homme crée Dieu en se créant lui-même sous l’action de la Déité. L’homme n’est pas seulement le résultat de l’expression divine, il en est la genèse et le formateur. » (p.290) Jean Trouillard admet même que, dans cette perspective, « le paradis n’est autre que la nature humaine », ce qui porte le mystère de la vie à son comble d’ineffabilité quoique toujours au péril du péché et de la perte. Ce sont ces thèses qui seront condamnées, reprises plus tard par Eckhart, condamné à son tour : des thèses qui parcourent toute la voie secrète d’une gnose qui irrigue la connaissance du Secret, de la plus haute Antiquité à nos jours. Et c’est exactement ce que nous rapporte Stephen Jourdain aujourd’hui.

Dans un nouveau livre tout récemment publié, Charles Antoni nous offre des extraits de conférences prononcées à Bastia par Stephen Jourdain dans les dernières années de sa vie. (4) Brefs aphorismes qui résument assez bien sa pensée profonde, insuffisants peut-être pour en tracer les contours précis, les dessins si minutieusement tracés dans tant d’ouvrages précédents. Je sais par expérience qu’on l’a peu compris jusqu’à ce jour, et cela, en dépit de ses multiples répétitions, de ses fulgurances capables d’éveiller les esprits les plus obtus. Quand je dis qu’on ne le comprend pas, c’est aussi qu’on ne reçoit pas ce qu’il dit ou pire, qu’on le perd une fois reçu, ou qu’au fond, on n’y croit pas du tout. Extraits de ce nouveau livre, je citerai de courts passages se rapportant à la notion même de création, qui en disent bien aussi les ambiguïtés ou les paradoxes. D’abord l’intuition ‘moi’ qui est au cœur de l’enseignement jordanien, à condition de bien préciser qu’il s’agit de moi, « bibi », le « petit gars » comme il se plaisait à le confier, et pas du tout un ‘moi’ impersonnel déguisé des apparences d’une personne. Mais paradoxalement, ‘moi’ au coeur d’un infini, moi-même générateur, sinon créateur ex nihilo du monde apparaissant, relié par l’intervalle même qui semble m’en séparer comme d’une chose. « En vertu de quelle inconscience, de quelle abyssale inconscience, un être s’estimant dans la pleine possession de ses facultés, peut-il indéfiniment faire l’impasse sur l’universalité de l’intuition ‘moi’ ?  » (p.17) La conjugaison du verbe être, dans ces conditions, abolit dans son seul présent d’évidence incontestable toutes les dimensions du temps où il semble se dissoudre. ‘Moi’ plus que ‘moi’ c’est cet infini vivant en perpétuel mouvement d’auto-création, se limitant et à la fois, s’infinitisant. « Être, c’est avoir été. Avoir été, c’est être. JE SUIS et JE FUS unis dans la commotion arc-en-cielée de la vraie mémoire. » (p.41) Majusculé : « JE SUIS égale JE ME FAIS ÊTRE. » (p.44) Les limites que je m’impose, où je me circonscris, sont celles d’une image mentale que je façonne pour les besoins de ma mise en scène ; c’est un jeu et ce n’est pas un jeu. Je l’ai écrit je-u souvent, pour corriger aussi la terrible sentence de Silesius : « Tout est un jeu que la Déité se donne… » Jourdain : « Le sempiternel héros de la vie intérieure N’EXISTE PAS. C’est un songe. (…) La présente considération participant du songe. » (p. 51) Qui donc conjugue le verbe, la réalité déclinée sous mes yeux, cette mobilité de la conscience ? Trois vers viennent évoquer le mystère au détour d’une page : « Seul un bouchon flottant sur l’eau / Peut en appeler à la bascule / D’un fait réel fait pour les sots / Vers le rien aux bras de tulle » (p. 56). Cette notion de ‘rien’ qui recouvre à la fois, ou les dissocie également, un néant parfaitement vide et/ou une potentialité infiniment pleine est des plus délicates à manier. Disons : rien qui se détermine à jamais, qui s’emprisonne aux rets des conditions, et toute existence possible, fabuleusement ! C’est cette amphibolie de condition si magistralement décrite dans le soufisme akbarien, tout d’inspiration néo-platonicienne, je l’ai souvent répété… Alors, la question de l’intervalle… « L’intervalle spatial est ambivalent : ou il sépare, ou il relie. C’est la qualité de notre regard qui va décider de son sort. Avoir la peau de l’état de séparation : instaurer une continuité moi-monde ! Instaurer le règne de l’Un ! L’accomplissement est à notre portée. » (p. 65) Ce ‘regard’ qui renvoie aux préoccupations de Bonnard n’est-ce pas ? Cette épopée intellectuelle et spirituelle, c’est notre condition, splendeur ou misère. Les propositions suivantes l’illustrent et le répètent : « Je le clame de toutes mes forces : tout non-moi est hallucinatoire. » (p. 69) Qui s’éclaircit de deux phrases : « Je ne suis pas réductible à cela que je suis. » (p. 72) et « Car moi est l’ultime richesse, le joyau. » (p. 80) Et cette clef de l’intelligence suprême du Tout accordé en connaissance de soi : « Toute chose est en perpétuel état d’auto-débordement. » (p. 88) Une méditation de l’expérience libératrice in vivo, qui suffirait à notre salut si nous savions la conduire.

La création est déchiffrement et lecture du monde, de tous ces signes inscrits en matérialité mesurable et pondérable. Mais sans ‘ma’ lecture, lecture humaine, personnelle, il n’est rien, et somme toute, on peut bien dire dans ces conditions que c’est un ‘rien’ qui s’ajoute à un ‘rien’ sans ‘rien’ modifier de la solitude du Seul. Si j’estime que tout ceci peut s’éclairer par la lecture et la méditation des grands enseignements du néo-platonisme,  proclusien, dyonisien, érigénien, eckhartien, aujourd’hui jordanien – mais quel travail ! – il nous est tout aussi loisible de ‘nous connaître’ pour ‘être connus’ comme il est dit dans l’Apocryphe, l’intuition s’accordant en ‘éveil subit’ ou ‘progressif’ suivant nos dons et talents. Notre unique difficulté, et notre péril le plus grand, consistera toujours à nous replier nous-mêmes, aveuglés par l’éclat même des apories de la connaissance, dans les abris mensongers de croyances plates et superficiellement rationnelles. Innombrables sont les complaisances variées et multiples d’une intelligence asservie aux puissances de monde et particulièrement de l’objectivisme. Aujourd’hui, malheureusement, de l’obscurantisme qui accroît les confusions du chaos mondialisé. Car bien sûr, dans l’incandescence créatrice de ce soleil-là où tout se joue entre être, paraître et disparaître, l’Inconnu, l’Égal, garde son secret à jamais.

(1) Je renvoie au livre cité par Jean-François Lavigne. Michel Henry : Voir l’invisible, sur Kandinsky, éd. François Bourin 1988

(2) John Gage : Couleur et culture, Thames and Hudson 2010 ; Michel Pastoureau a écrit plusieurs livres sur l’histoire des couleurs et on pourra tous les consulter, chacun offrant des perspectives remarquables et inédites sur la question.

(3) Jean Trouillard : Jean Scot Érigène, Études, éd. Hermann Philosophie 2014. Je signale qu’une édition critique intégrale du Periphyseon a été réalisée en plusieurs volumes parus dans la collection Épiméthée des PUF en 1995. On peut aussi consulter un petit livre très pédagogique d’Avital Wohlmann, nouvelle édition chez Vrin en 2010

(4) Stephen Jourdain : Le rien aux bras de tulle, éd. Charles Antoni-L’Originel 2015