Livres oubliés (1) La musique et l’ineffable

Vladimir Jankélévitch appartient à cette génération de philosophes français qui ont joui d’une grande notoriété après guerre, et que la vague de la philosophie allemande a repoussés dans un oubli quasi total. Professeur à la Sorbonne, célèbre par ses conférences où il manifestait une exceptionnelle qualité d’intelligence servie par une rare élégance, il n’est plus cité aujourd’hui par personne et ses idées semblent s’être fanées avec les années qui ont précédé sans la présager la grande rupture de 1968. Les titres de ses livres l’ont souvent désigné comme le maître du ‘presque’, lui-même presque magicien d’une finesse qui donnait à toutes ses analyses un éclat et une profondeur malheureusement passés de mode. Préoccupé de morale, c’est un sujet désormais oublié ! Passionné d’esthétique et passionnément attaché à la musique française, c’est tout un domaine qui est désormais négligé, que la phénoménologie, pour tout dire, a complètement métamorphosé. Je citerai ici quelques passages de son livre La musique et l’ineffable (Points poche 2015 ; première édition chez A. Colin en 1961) qui m’avaient frappé. On pourra les comparer aux réflexions que j’ai également citées d’un Celibidache à ce sujet. (cf mon article du 12.10.2012) On appréciera la différence, mais peut-on exclure l’un pour l’autre ? Ensemble ils repoussent une définition matérialiste de la musique, et ensemble ils tendent vers la reconnaissance d’une valeur plus éminemment spirituelle que la musique seule laissera ‘entendre’. Maintenant, chez  Jankélévitch, l’ineffable de la musique signifie-t-il qu’elle n’est pas de ce monde, ou qu’elle pointe vers un autre monde à ce point indéfinissable, ou peut-être simplement une émotion inaccessible à tout concept, toute définition rationnelle ? Voyons…

C’est d’abord la conception matérialiste que Jankélévitch veut écarter. La musique ne se réduit pas à un alliage de sons ; elle n’est pas même un langage aux fondements et aux caractéristiques objectifs ; elle n’est réductible ni à des interprétations psychologiques ni à des intentions métaphysiques, à quelque message que ce soit de cette nature. Jankélévitch, fidèle à sa philosophie des demi-teintes, va tenter des approches bien plus subtiles, capables de nous orienter vers un ‘mystère’ dont le sens n’est accessible qu’à la sensibilité, nullement à l’intelligence analytique. « La musique n’est ni un ‘langage’, ni un instrument pour communiquer des concepts, ni un moyen d’expression utilitaire ; et pourtant la musique n’est pas purement et simplement inexpressive ; et pourtant l’espressivo n’est pas un péché ! (…) En fait la musique ‘expressive’ n’est musicale que dans la mesure où elle n’est jamais l’expression univoque et inambiguë d’un sens. Distinguons ici le cas de l’expression proprement dite et celui de l’interprétation : un même texte se prête à une infinité de musiques radicalement imprévisibles ; une même musique renvoie à une infinité de textes possibles. Il est impossible, en présence d’un poème donné, de prévoir la mélodie que le musicien créateur en extraira, car tel est le secret d’une géniale liberté, secret bien plus mystérieux encore que la nouveauté du temps à venir… Mais il n’est pas moins impossible, à partir d’une musique déjà écrite, de reconstituer le texte ou de deviner le prétexte qui lui donna naissance – car ce serait la mer à boire ! Deviner la musique à partir du texte, c’est se placer à la croisée d’innombrables possibilités… Deviner le texte à travers la musique, c’est se donner une devinette où il n’y a que des inconnues, et tâtonner indéfiniment dans l’attente d’un miraculeux hasard ; car en aucun cas l’interprétation ne parcourt à l’envers le chemin de la création, ne remonte tout droit à l’intuition originaire. En fait les nuances inexprimables de la disposition, les états d’âme et les sentiments sont, dans la création, aussi innombrables que les musiques auxquelles ils peuvent donner naissance ; comment l’interprète, au retour, saurait-il choisir dans l’infini de ces nuances qualitatives, et tomber précisément sur l’image spécifique ou sur l’indicible intuition qui a suscité telle ou telle musique ? De part et d’autre, s’étendent devant nous l’infini, le possible, l’indéterminé, et l’esprit s’égare dans un entrecroisement inextricable de bifurcations bifurquées, dans un réseau labyrinthique de carrefours ramifiés et de carrefours de carrefours. Il n’y a plus de donnée simple, il n’y a qu’une complication complexe à l’infini. L’équivoque infinie n’est-elle pas le régime naturel de la musique ? Appelons espressivo inexpressif la première de ces équivoques. » (p. 78)

L’intérêt pour moi, ici, on peut facilement le reconnaître, est dans la mise en valeur de la dimension subjective, affective, de l’expérience musicale et même, dans ce cas particulier, autant celle de l’interprète que de l’auditeur, qui vont pénétrer ensemble et par des voies différentes, l’intuition créatrice de l’auteur. Mais comme Celibidache qui disait que « la musique n’est rien » – un propos a priori incompréhensible – Jankélévitch dira que la musique n’exprime rien, et il faut comprendre : rien de catégorisable en bonne logique ! Il prendra soin par contre de critiquer le souci propre à nos contemporains de composer une musique inaccessible même aux voies privilégiées du sentiment, d’une écriture aux prétentions mathématiciennes. D’où la nécessaire et nouvelle précision apportée à ‘dire’ l’ineffable qu’il prend soin de définir à sa manière : « Le masque inexpressif que la musique se donne volontiers aujourd’hui recouvre donc, sans doute, le propos d’exprimer l’inexprimable à l’infini. Précisons toutefois : le mystère que la musique nous transmet n’est pas l’inexprimable stérilisant de la mort, mais l’inexprimable fécond de la vie, de la liberté, de l’amour ; plus brièvement : le mystère musical n’est pas l’indicible, mais l’ineffable… L’ineffable déclenche en l’homme l’état de verve. Sur l’ineffable il y a de quoi parler et chanter jusqu’à la consommation des siècles… Et qui peut affirmer en ces matières que tout est dit ? (…) Avec les promesses incluses dans l’ineffable c’est l’espérance d’un vaste avenir qui nous est donnée. On pénètre sans fin dans ces profondeurs transparentes et dans cette réjouissante plénitude de sens qui, si elle est infiniment intelligible, est de même infiniment équivoque. L’inexprimable-ineffable, étant exprimable à l’infini, est donc porteur d’un ‘message’ ambigu. De la négativité indicible à la positivité ineffable la distance n’est-elle pas aussi grande que de la ténèbre aveugle à la nuit transparente, ou du silence muet au silence tacite ? Car c’est dans la rumeur lointaine des pianissimos que la musique germera. Le sens du sens est donc une ineffable vérité (…) le sens du sens que la musique dégage est un mystère de positivité. (…) La musique est le régime ambigu de l’espressivo qui n’exprime rien : par opposition à une pensée honnête, sincère et sérieuse qui nécessairement conçoit ou exprime quelque idée présente et particulière, ceci ou cela, et à cette minute même, la musique ne sait rien de l’exigence nominaliste… La mutualité paradoxale de « l’Être-dans », le mystère de l’inesse réciproque s’accomplit à chaque pas en musique… Comme la conscience avec ses arrière-pensées subconscientes et ses arrière-intentions inconscientes, la musique ignore le principe de contradiction… La musique est donc inexpressive non pas parce qu’elle n’exprime rien, mais parce qu’elle n’exprime pas tel ou tel paysage privilégié, tel ou tel décor à l’exclusion de tous les autres ; la musique est inexpressive en ceci qu’elle implique d’innombrables possibilités d’interprétations, entre lesquelles elle nous laisse choisir… Aussi l’art des sons est-il bien, et ceci sans métaphores, l’intimité de l’intériorité et le for intime des autres arts : pour admettre que la musique traduit l’âme d’une situation, et rend cette âme perceptible à l’oreille de notre âme, il n’est pas nécessaire de lui conférer une portée transphysique. En fait la sonorité physique est chose mentale, phénomène immédiatement spirituel… » (P. 90) On retrouve ici la cosa mentale, ce concept génialement mis en lumière par Léonard de Vinci qui délivrait de cette façon une vérité propre à son art en même temps qu’à tout art : présentation toute subjective d’un monde qui révèle la nature spirituelle de notre humanité.

Quand toutes les interprétations habituelles et habituellement réductrices du phénomène musical ont été repoussées, il reste encore le problème posé par une prétendue rivalité opposant mélodie et harmonie. « L’essence de la musique ne consiste donc ni en ceci ni en cela. Et plus spécialement : réside-t-elle dans la mélodie ou dans l’harmonie ? La mélodie, en soi, n’est rien ; l’harmonie, en soi, n’est rien. Et l’harmonisation elle-même n’est guère davantage. (…) On entend dire parfois que si l’harmonie est quelque chose comme le corps de la musique, la mélodie doit en être l’âme : mais justement personne n’a jamais vu une âme sans corps, ni même à proprement parler un corps sans âme… La musique à son tour est indissolublement ‘psychosomatique’ : une mélodie en peine demeure indéterminée jusqu’au moment où l’harmonisation lui donne un sens ; et de même ce sont les basses qui confèrent au chant une intention significative et des puissances parfois insoupçonnées. (…) Avouons-le enfin : la musique, qui n’est pas repérable ici ou là, n’est pas non plus assignable en tant que ceci ou cela… On ne trouvera pas la pensée dans l’encéphale, si minutieusement qu’on le dissèque ; ni le microscope ne repérera la vie elle-même en scrutant le noyau de la cellule et les chromosomes et les gènes de ce noyau… Pareillement celui qui cherche la musique quelque part ne la trouvera pas ; notre curiosité sera déçue si nous demandons la révélation à je ne sais quelle anatomie du discours musical. Mais si nous concevons enfin qu’il s’agit d’un mystère et non point d’un secret matériel, d’un charme et non point d’une chose, si nous comprenons que ce charme tient tout entier dans l’intention et le moment du temps et le mouvement spontané du cœur, si nous reconnaissons que la fragile évidence, liée à d’impondérables et innombrables facteurs, dépend d’abord de notre sincérité, alors nous connaîtrons peut-être ce consentement au charme qui est, en musique, le seul et véritable état de grâce. » (p. 125) Jankélévitch y insiste plusieurs fois et il semble conclure par la reconnaissance d’une valeur morale, la plus déterminante selon lui dans ce domaine : la sincérité. Celibidache, je veux le rappeler, allait bien plus loin en évoquant une spiritualité de la musique et une dimension qu’il n’appelait plus métaphysique – ce mot que Jankélévitch récuse – mais ‘phénoménologique’, ce qui renvoie plus explicitement à une dimension personnelle, existentielle. Je tiens à citer ici cette parole mémorable : « La musique n’est pas belle… la musique est vraie… » Et c’est ce caractère de vérité qui nous séduit (je choisis de répudier ici le concept de ‘charme’…) et qui nous convainc en nous entraînant au coeur d’une méditation infinie où s’éprouvent en unité toutes les hypostases concevables de l’Être.

Je dois maintenant apporter ces précisions qui m’embarrassent un peu. Jankélévitch cite de nombreux musicologues totalement oubliés de nos jours, et ses musiciens préférés,  interprètes et chefs d’orchestre qui ont depuis longtemps cessé d’être la cible de nos admirations. Je retiens quand même le nom de Fauré, musicien de prédilection, préféré de notre philosophe (quand Bruckner était celui de Celibidache, on voit encore la différence…) J’ai réécouté pour faire écho à la pensée de Jankélévitch la Ballade de Fauré (jouée par Jean-Philippe Collard et l’Orchestre du Capitole de Toulouse dirigé par Michel Plasson – EMI Classics) : une musique qui dégage effectivement un charme incomparable, mais je suis bien certain que bien peu y goûtent désormais, et certes pas nos contemporains partagés entre l’audition de musiques soit baroques, soit atonales, sans compter la domination incontestable de la musique allemande… On peut faire une expérience analogue en écoutant le piano de Vlado Perlemuter interprétant des pièces de Fauré (Nimbus Records)… Je ne veux pas laisser entendre que l’aura du grand maître français se limiterait à un climat trop spécifiquement proustien (la sonate de Vinteuil : qui de Franck ou Fauré l’inspire ?) mais il faut reconnaître que nos sensibilités évoluant, et particulièrement, je crois, au travers d’un renouveau de l’appréciation des musiques ‘romantiques’, de Beethoven à Sibelius ou même Adams, nous ne pouvons plus proclamer comme au début du siècle passé la prééminence du goût français – mais c’est une vieille querelle qui date du conflit opposant Rameau et Rousseau, une autre histoire… Qui lira cependant le livre que j’ai cité ici admettra pareillement que son auteur a vu juste en distinguant, avant Celibidache, la part de mystère musical qui enflamme la subjectivité jusqu’à la métamorphoser dans sa condition proprement surnaturelle, et quelle que soit la diversité des formes que puisse revêtir cette expérience au fil du temps.