Juste un instant (38) : lire David Foster Wallace ?

« Il convient toutefois de maintenir l’appartenance de la littérature au domaine de l’art, de ne pas la laisser déchoir au rang de la documentation, de l’information, de l’analyse sociologique ou autre, d’une pseudo-littérature qui devient un simple appendice des médias… » J’ai volontairement cité dans mon article précédent cette phrase de Michel Henry définissant les objectifs d’une littérature authentique, capable de nous dévoiler notre humanité secrète, depuis notre véritable origine, et capable de désigner notre véritable destination, toutes d’esprit pur, Vie en procès de connaissance et d’épanouissement. Chaque année, je le dis pour la première fois, je guette la ‘rentrée littéraire’ – il y en a au moins deux, en janvier et en septembre – et j’espère chaque année trouver quelque livre qui réponde au souhait de Michel Henry, qui est aussi le mien. Cette année, je découvre un auteur marginal, D. F. Wallace (1962-2008), un Américain dont la presse parle beaucoup et dont tous les livres se trouvent enfin traduits, en particulier l’énorme Infinite jest – en français L’infinie comédie publiée par les Éditions de l’Olivier en août 2015. Dès les premières pages, il faut en lire beaucoup tant la mise en œuvre de ce roman de +1000 pages est énorme, je le répète, on s’aperçoit que la ‘littérature’ qui s’illustre ici échappe aux reproches de Michel Henry, et que si l’auteur va se livrer à une critique au vitriol de la société américaine, il tente également d’explorer les arcanes les plus profondes, et cachées, de notre humanité, fût-elle la plus misérable ou la plus vile, la plus totalement aliénée par le pourrissement capitaliste et consumériste, une société déculturée et exposée aux innombrables dangers d’une barbarie en progrès galopant. C’est une Amérique-continent, tous les pays d’Amérique du Nord s’étant réunis, et un monde dévasté par autant d’excès déjà bien connus, en continuelle augmentation, jusqu’à ces années futures imaginées ici (inégalités sociales, violence, drogue, conflits de toutes sortes, tyrannie de l’argent, terrorisme etc…) Où est la littérature ? Et que trouver dans cet écrit qui force tant sur le dessin de traits véritablement apocalyptiques . Cela se trouve, s’impose plutôt, dans une écriture incomparable, un style unique, un souffle puissant et continu, qui traduisent l’ampleur et la profondeur du drame humain exploré tout au long de ces pages. Toujours, c’est la précision infime de chaque détail multiplié à l’infini qui accentue le caractère souvent fantastique et parfois monstrueux des situations décrites. Et l’imagination, tout en créant cette formidable, effrayante, dimension onirique, n’en rend pas moins pathétique et désolant le paysage humain qu’elle aborde en si large fresque. Et intéressant, passionnant même. Ce que je peux en dire n’égalera pas l’exemple que je préfère proposer : ici la présentation d’un des personnages principaux, James Incandenza – quoique décédé au début de l’histoire – et de ses inventions dont l’une va déclencher le drame qui constitue le fond de cette histoire :

« Enfield Tennis Academy a été un établissement accrédité pendant trois années présponsorisées, puis huit années sponsorisées, d’abord sous la direction de Dr James Incandenza et ensuite sous l’administration de son demi-beau-frère Charles Tavis, Ed. D. James Orin Incandenza – unique enfant d’un ancien joueur de tennis junior de haut niveau devenu un jeune acteur prometteur pré-Actors Studio puis, durant les années de formation de J. O. Incandenza, un acteur déconsidéré et non grata qui, obligé de rentrer dans son Tucson, Arizona natal, avait réparti son énergie restante entre des leçons de tennis dans des lieux de villégiature genre ranches et des productions de seconde zone dans un truc appelé Desert Beat Theater Project, le père, un tragédien dipsomaniaque freiné dans sa carrière par diverses obsessions telles que la peur des morsures mortelles d’araignée, le trac et l’amertume d’une origine ambiguë, mais adepte farouche de la méthode de l’Actors Studio et de ses disciples plus prometteurs, un père qui quelque part vers le nadir de ses vicissitudes professionnelles décida apparemment de descendre dans son atelier aspergé de Raid en sous-sol pour fabriquer un athlète junior prometteur comme d’autres pères restaureraient des autos de collection ou construiraient des bateaux dans des bouteilles ou retaperaient des chaises, etc. – James Incandenza fut un élève introverti mais docile et bientôt un joueur junior doué – grand, binoclard, dominateur au filet – qui utilisa ses bourses scolaires dues au tennis pour se financer lui-même des études secondaires puis supérieures dans des lieux aussi éloignés que possible, sauf à se noyer, du Sud-Ouest états-unien. » (p. 93)

C’est il y a deux ans, je crois : à pareille époque, à l’invitation de la critique littéraire, j’avais été tenté de me mettre à la lecture de Donna Tartt – à l’époque c’était Le chardonneret, encore un gros bouquin… Je n’en ai jamais fini : une sensation d’ennui et d’enlisement m’avait contraint de fuir ce livre fastidieux qui semblait avoir été conçu et écrit par un apprenti écrivain passé par une école spécialisée mais qui avait échoué à y apprendre son art faute de génie ou du moindre talent. Une volonté appliquée ne les remplace jamais, même en y ajoutant des pages au kilomètre ! Chez Wallace c’est tout le contraire : une vérité romanesque s’impose aux premiers mots, enfle rapidement, emporte l’attention en opérant une séduction par des impressions totalement inédites, pour finalement entraîner le lecteur dans le torrent de sa fabulation débordante. C’est d’ailleurs le caractère incomparable, immédiatement perceptible, de cette écriture et de ses inventions, qui vous accapare et vous retient dans ce navire que vous ne pouvez plus quitter. Je vais poursuivre ce récit, le début d’une histoire que vous n’auriez jamais imaginée :

« Le prestigieux O.N.R. du gouvernement des États-Unis (Office of Naval Research en note 23 – le livre en compte plus de trois cents, de l’auteur lui-même) finança son doctorat en physique optique, exauçant ainsi un rêve d’enfant. Sa valeur stratégique, pendant l’intervalle G. Ford – G. Bush père, en tant que meilleur spécialiste ou presque en optique géométrique appliquée à l’O.N.R. et du commandement de l’armée de l’air chargé de concevoir des déflecteurs dissipateurs de neutrons pour les systèmes d’armement thermo-stratégiques, puis de la Commission de l’Énergie atomique – où son développement d’indices gamma-réfracteurs pour lentilles et panneaux en lithium anodisé est généralement considéré comme l’une des cinq ou six grandes découvertes ayant rendu possibles la fusion annulaire à froid et la quasi-indépendance énergétique des États-Unis, ainsi que de leurs alliés et protectorats -, bref, son expertise en optique se traduisit, après une retraite anticipée de la fonction publique, d’abord par une fortune dans la commercialisation de rétroviseurs, lunettes photosensibles, cartouches holographiques d’anniversaire et de Noël, tableaux vidéographiques, logiciels de cartographie homolosine, systèmes d’éclairage public non fluorescent et appareils cinématographiques, ensuite, pendant cette retraite volontaire des sciences dures que la construction et le lancement d’une académie de tennis pédagogiquement expérimentale accréditée par la Fédération de tennis USTA représentèrent apparemment pour lui, par un travail dans le cinéma conceptuel expérimental d’après -garde beaucoup trop en avance ou en retard sur son temps, probablement, pour être très apprécié au moment de sa mort pendant l’année de la mini-savonnette Dove – quoique, reconnaissons-le, cette œuvre cinématographique conceptuelle expérimentale fût considérée dans son ensemble comme purement prétentieuse, rébarbative, nulle et sans doute desservie par la dipsomanie invalidante en spirale de feu son père. » (p. 93)

Un peu essoufflant à taper sur mon clavier d’ordinateur, mais pas essoufflant à lire – c’est tout l’intérêt, d’être embarqué dans un récit où toutes les invraisemblances s’étoffent de tant de technicité méticuleusement rapportée en tant et tant de détails époustouflants. Passées les premières pages si déroutantes, c’est par un effet de lecture littéralement hypnotique que le lecteur est aspiré, pour des heures et des heures de dépaysement total, d’exploration en même temps, des recoins les plus inconcevables de l’inconscient humain, entendons un homme (trop) civilisé, homo americanus en l’occurrence ! Loin d’être un ‘appendice des médias’, c’est une chronique comme les romanciers du passé savaient les créer, qui scrute les faces cachées d’une société, des mentalités de tous ses membres et plus profondément de l’âme humaine, ces deux mots disparus du vocabulaire de nos anthropologues. C’est la découverte au sens fort des ressorts les plus dissimulés de ce qui se manifeste en laideur ou beauté, évidente ou cachée, mais par la littérature (et ses outrances souvent) augmentées d’une visibilité plus chargée de signification. C’est un monde qui s’offre avec plus de force à notre interprétation, bien au-delà des idéologies courantes ; voilà toute la portée de cette gigantesque élucubration qui peut à la fois passer pour une histoire vraie tout en demeurant l’invention la plus libre, mais ‘comme’ dans un reportage ! Je vais finir ma lecture et j’en reparlerai bientôt.