Juste un instant (38) : lire David Foster Wallace ? (2)

La prolixité stupéfiante de l’écriture wallacienne, c’est la réunion d’une psychologie des profondeurs et d’une sociologie de masse, l’écrivain utilisant simultanément le même instrument, comme un microscope ou un macroscope. Invariablement, d’une page à l’autre : si bien que le plus invraisemblable s’impose comme le plus réel grâce à la méticulosité quasi-morbide de l’observation rapportée ; une réalité, et c’est toute la force d’un art du roman parvenu au plus fort de ses moyens d’expression, une réalité qui prend un poids incontestable, un art qui force la conviction comme une preuve scientifique, une sorte d’agrandissement photographique si vous préférez ! Un exemple, encore une fois, le dira mieux que tout commentaire. Une situation purement imaginaire : l’abandon soudain par les usagers de la vidéophonie pour la ‘bonne vieille’ téléphonie audio…

« La réponse, sous forme de résumé trivalent, est : 1/ le stress émotionnel, 2/ la coquetterie, 3/ une forme d’étrange logique auto-oblitérante dans la micro-économie de l’abonné high-tech.

1/ Il s’avéra qu’il y avait, dans les interfaces téléphoniques visuelles, quelque chose de terriblement stressant qui n’apparaissait pas dans les interfaces téléphoniques uniquement audio. Les utilisateurs de vidéophone s’aperçurent tout à coup que la téléphonie conventionnelle audio produisait une illusion insidieuse mais totalement merveilleuse. Ils ne l’avaient pas remarquée auparavant, cette illusion – elle était si complexe émotionnellement que seule sa disparition permit d’en prendre conscience. Les bonnes vieilles conversations téléphoniques uniquement audio laissaient supposer que votre interlocuteur vous accordait toute son attention alors que vous-même vous permettiez de ne lui accorder qu’une attention toute relative. Une conversation audio traditionnelle – au moyen d’un combiné manuel dont l’écouteur ne contenait que six petits trous mais dont le micro (ce qui fut jugé significatif par la suite) en contenait 6 puissance 2, soit 36 – vous mettait sur une espèce d’autoroute hypnotique de rêverie semi-attentive : tout en conversant, vous pouviez regarder autour de vous dans la pièce, griffonner, vous recoiffer, arracher de petites peaux autour de vos ongles, composer des haïkus sur un bloc-notes, touiller le contenu d’une casserole ; vous pouviez même vous livrer à un langage parallèle indépendant sous forme de signes et de mimiques exagérées aux personnes proches de vous dans la pièce, tout en donnant l’impression d’écouter attentivement la voix à l’autre bout du fil. Toutefois – et là était la merveille, rétrospectivement -, pendant que vous partagiez ainsi votre attention entre le téléphone et diverses occupations détournées, vous n’étiez pas hanté par le soupçon que votre interlocuteur pouvait, de son côté, partager pareillement son attention. Au cours d’une conversation traditionnelle, vous pouviez, par exemple, procéder à la palpation d’un bouton sur votre menton sans être préoccupé par l’idée que votre interlocuteur consacrait peut-être au même moment une grande partie de son attention à une palpation du même type. C’était une illusion basée sur l’oralité et oralement entretenue : la voix à l’autre bout du fil était dense, comprimée et transmise directement dans votre oreille, ce qui vous laissait imaginer que l’attention du détenteur de la dite voix était également comprimée et concentrée… alors même que la vôtre ne l’était pas, voilà le truc. Cette illusion bilatérale d’attention unilatérale était presque puérilement gratifiante d’un point de vue émotionnel : vous étiez porté à croire que vous receviez l’attention complète de quelqu’un sans avoir à lui rendre la pareille. Avec l’objectivité du recul, cette illusion est arationnelle, à la limite du fantasme : c’est un peu comme mentir aux autres en croyant qu’eux ne le savent pas.

La vidéophonie rendait le fantasme caduc. Les appelants découvrirent qu’ils devaient affecter le même genre d’expression hyperattentive que lors d’une conversation en face à face. Les appelants, qui naguère se laissaient aller inconsciemment au griffonnage oisif ou à la rectification d’un pli de pantalon, paraissaient maintenant impolis, distraits ou narcissique comme des gamins. Ceux qui, encore moins consciemment, se pressaient des boutons ou se curaient le nez voyaient désormais, quand ils levaient les yeux, des expressions horrifiées sur les visages de leurs interlocuteurs. Il résulta de tout cela un stress vidéophonique.

Pire encore, bien sûr, était l’impression traumatisante d’être chassé du paradis quand, cessant momentanément de tracer le contour de votre pouce sur votre pense-bête ou de rajuster l’angle de frottement de votre caleçon, vous vous aperceviez que votre interface vidéophonique était en train d’ôter distraitement le ferret d’un lacet de chaussure en vous parlant et découvriez subitement que votre fantasme infantile consistant à croire que l’attention de votre interlocuteur vous était acquise pendant que vous griffonniez ou tripotiez vos parties génitales était une illusion caduque, que vous ne reteniez pas davantage cette attention qu’il ne retenait la vôtre. Les vidéophonants découvrirent que cette concentration était monstrueusement stressante. » (pp 203-205)

Je vous épargnerai les paragraphes /2 et /3 qui décrivent, avec le même luxe de détails, les inventions destinées par les industriels et commerciaux à pallier tous ces inconvénients, inventions qui créaient à leur tour de nouveaux inconvénients, souvent pire, et ce jusqu’à l’abandon pur et simple de la dite vidéophonie ! La vidéophonie exigeait une transformation des apparences impossible à obtenir, même avec un masque : autant donc l’abandonner ! Pour un homme de mon âge, je le dis en passant, c’est un aveu quelque peu dérangeant mais qui rejoint bien l’observation wallacienne : je suis halluciné de constater les comportements ‘arationnels’ des gens, par exemple les voir marcher rapidement dans la rue, téléphoner sans s’arrêter ni ralentir, tenant parfois leur ‘portable’ serré entre le cou et l’épaule quand ils ont les deux mains occupées… Sans s’arrêter ! Surtout pas ! Cela peut être également valable d’un cycliste qui ne tient plus son guidon des deux mains, qui n’hésite pas non plus à couper, en même temps, la ligne de tramway !!! Ce qui signifie… que l’infinie comédie est un titre judicieusement choisi !!! En fait une soumission totale aux caprices les plus irresponsables d’individualités totalement déréglées et rendues inconscientes, aveuglées, par leur environnement technologique. Toute éducation n’est-elle pas avant tout une éducation de la conscience et précisément de l’attention ? Et voilà que nous en sommes bien là, parvenus à ce degré d’aliénation et de désordre, et sans espoir de nous en guérir dans cette société : a tale told by an idiot…