Les deux seules questions

Je l’ai bien assez écrit et illustré : la première question est celle de l’identité personnelle, et par conséquent de tous les problèmes qu’elle pose, qui ne peuvent trouver de résolution que dans une réponse personnelle, dans la traversée même des épreuves de l’existence. La deuxième question est celle de l’art, de la mission de l’art, je l’ai écrit aussi, mais c’est bien de la mission de la culture plus généralement qu’il s’agit, de ce que la parole et les élucidations qu’elle favorise peuvent apporter à la première résolution. Pour un nouveau regard porté à ces questions, je profiterai aujourd’hui de l’occasion offerte par la création à Paris, en ouverture de la nouvelle saison de l’Opéra, de l’oratorio (ou opéra biblique) d’Arnold Schoenberg : Moïse et Aaron, dans la nouvelle mise en scène de Romeo Castellucci. Je ne vais pas rappeler ici les termes de cette fable. Par contre, le problème posé à Schoenberg était celui de la transition entre un post-romantisme qui avait déjà donné tout le meilleur de lui-même (Bruckner et Mahler, sans oublier le ‘spectacle total’ imaginé par Wagner) et une modernité révolutionnaire (le dodécaphonisme) qu’il souhaitait incarner, lui le premier puisqu’il en était l’auteur. Au fond c’est toute la question qui m’intéresse : l’antithèse ou la rivalité apparente entre l’essence et le sens, l’invisible et le visible, la possibilité de ‘le’ dire, de l’exposer, pour l’éducation des hommes. Et quelle intuition en réaliserait la possible fusion sans confusion, ce que nous a expliqué Stephen Jourdain toute sa vie. Mais je me souviens d’un beau texte de Michel Ribon à ce sujet dans son livre sur la musique (1) et je vais me permettre de le citer au paragraphe suivant. Sinon je renvoie à tous mes textes précédents sur la mission de l’art, ses obstacles et ses faux-semblants. Somme toute, une seule question qui interroge deux mille cinq cents ans de civilisation philosophique et qui n’a jamais cessé de retentir.

« On sait que, dans l’histoire de l’art, l’opposition du sacré (païen) et du religieux (ou du saint) dans leur rapport à l’inapprochable Proximité n’a cessé de donner lieu, du Moyen Âge à la Contre-Réforme, à des polémiques enflammées. Une telle opposition se trouve illustrée dans l’opéra de Schoenberg, Moïse et Aaron. Dans cette œuvre magistrale qui semble plus proche d’un oratorio que d’un opéra, deux esthétiques, deux accès à la divinité, s’affrontent. Une esthétique de la transcendance portée par le chant parlé (le Sprechgesang) rejetant tout ornement : une voix qui symbolise l’introversion et la pensée douloureusement réfléchie ; c’est celle du sublime, de la pureté irréductible de l’Idée invisible, du Dieu irreprésentable et invisible et donc de la rigueur : rigueur que personnifie Moïse dont le cri s’élève, de façon quasi-désespérée, vers les hauteurs : « ô parole, parole qui me manque ! » (fin du IIème acte). Et une esthétique de l’immanence, celle du beau, de la belle et lumineuse image, et qui se situe à l’échelle humaine dans les brillants symboles que sont la statue du Veau d’or et la voix fascinée d’Aaron qui, attiré par le bel canto, chante la gloire du visible, du sensible : une voix qui symbolise l’extraversion et l’action vers les masses. Deux esthétiques dont on peut penser que leur opposition ou leur complémentarité est un enjeu capital de l’art contemporain où se sont opposés, au siècle dernier, les tenants de l’art dit abstrait – comme Malevitch, ce mystique tourmenté par la transcendance – et ceux, infiniment plus nombreux, de l’art figuratif. Bien que la préférence de Schoenberg semble aller à l’esthétique austère du sublime et non vers l’esthétique sensualiste du beau et la vanité de ses images, son opéra paraît inachevé, comme s’il lui avait semblé impossible d’opter résolument pour l’une en sacrifiant l’autre ; d’ailleurs, le chœur reproduit, en le soulignant, le balancement qui va de l’attitude de Moïse à celle de Aaron. Ainsi, comme le dit Adorno admirateur du musicien, si l’œuvre de Schoenberg semble se briser sur les hauteurs – la musique elle-même, remplacée par un texte parlé, disparaît au troisième et dernier acte – en voulant atteindre l’Idée vers laquelle toute cette œuvre ne cesse de tendre l’oreille et la main, n’est-ce pas parce qu’elle exprime de façon allégorique une ‘antinomie inhérente à l’art lui-même’ ? Comment, en effet, exprimer sans la fausser, l’Idée dans sa pureté ? Ne sommes-nous pas d’abord des êtres sensuels ? » (pp 236-238)

(1) Michel Ribon : Le Gouffre et l’Enchantement, Magies de la Musique ; Buchet-Chastel 2006

Un commentaire sur “Les deux seules questions

  1. Dans la vie comme dans l’opéra biblique de Schoenberg, il manque la scène finale où la formulation qui arrangerait tout sortirait enfin de la bouche comme un fiat divin. Encore faudrait-il que, prisonniers de l’image et assommés de verbiage, nous ayons clairement ce manque, sinon comment désirer saisir l’Idée et son essence…

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