De la destinée : clarifier le propos ?

Je dois revenir sans tarder sur le livre nouvellement paru de Raoul Vaneigem (1) et m’expliquer plus clairement : clarifier son propos à l’aide de nouvelles citations et m’expliquer moi-même en rappelant mes thèmes de prédilection. La citation que j’ai proposée dernièrement sur le mépris définitif qu’il faut désormais opposer aux religions du passé a été mal comprise. Bien sûr, celui qui ne verrait pas aujourd’hui à quels crimes elles peuvent toujours conduire du fait de leur dogmatisme intrinsèque est un imbécile. Quant à la religio évoquée par Vaneigem ce serait plutôt cette source cachée – ‘cela’ dans l’Evangile de Thomas – qui est lumière pour tous et dogme pour aucun ! Mais pour moi la vraie difficulté vient de ce que je tente à la fois de montrer la part de vérité de cet athéisme contemporain qui s’exprime avec beaucoup d’éloquence en France – je pense principalement à Michel Onfray et André Comte-Sponville, laissant de côté les athéismes d’expression anglaise ou américaine – et les pseudo-évidences, la partialité et l’étroitesse d’un parti-pris étroitement matérialiste. C’est un vieux débat, il faut bien l’avouer, dont les termes restent indéfiniment à répéter, et dont l’urgence est devenue d’une actualité brûlante. Nous le constatons aujourd’hui.

Le choix d’un vocabulaire importe souvent beaucoup : il révèle un style, un caractère, mais aussi un engagement philosophique qui en dit d’autant plus long qu’il n’est pas explicitement annoncé. « J’oppose Destin et destinée. Le Destin est toujours sous l’emprise du malheur. La peur y suscite les alanguissements de la complaisance. La destinée, en revanche, n’obéit qu’aux sollicitations de la vie. Elle est le combat du sculpteur modelant son oeuvre et, du même souffle, se modelant lui-même. Un tel combat se suffit à lui-même : la vie lui imprime son sens, il ne connaît ni vaincu ni vainqueur, ni défaite ni victoire. La quête de l’être est un processus intime… » (p. 19) Destin s’écrit avec majuscule parce qu’il évoque la croyance des Anciens et la toute-puissance des dieux ; destinée, par contre, renvoie à notre histoire personnelle et à notre libre-arbitre, tout ce qui va dépendre de nous. J’ai assez dit tout au long des pages de ce blog qu’il s’agissait originellement de choix comparables, qui s’originent l’un comme l’autre à la source unique de notre ‘esprit’ et plus précisément, d’une représentation de notre esprit. Mais Vaneigem adopte un point de vue naturaliste (comme Onfray d’ailleurs, dont j’ai lu le dernier livre Cosmos, qui ne s’en éloigne jamais) et c’est le seul point de vue vitaliste qui semble privilégié d’emblée. Comment se fait-il dans ces conditions qu’une telle dichotomie puisse se produire dans le tracé de notre avenir ? Comment la nature peut-elle se trahir elle-même, ou plutôt comment peut-elle enfanter une race d’individus capables à ce point de la renier, quand toutes les autres demeurent soumises et déterminées par leurs instincts ? C’est évidemment le thème développé dans ce livre, rapidement esquissé dès les premières pages : « Cette prétendue nature humaine – si atrocement inhumaine que la morale la plus vertueuse échue à endiguer ses horribles manifestations – n’est que le résultat d’une dénaturation provoquée par un virage impromptu de notre évolution, par un bouleversement historique parfaitement datable. L’imposture métaphysique de l’être déficitaire continue d’occulter un phénomène vieux, selon les régions où il apparaît, de quelque huit mille à dix mille ans : l’émergence d’un système économique et social qui, en se livrant au pillage des ressources vitales, a dénaturé l’homme. L’instauration d’une société hiérarchisée, fondée sur le travail d’exploitation de la terre et de ses forces vives, a entravé le développement de sa spécificité humaine. » (p. 27) ‘Dénaturation’ n’est-ce pas, c’est bien le mot ! La mutation des sociétés humaines qui passent, à un moment donné de leur histoire, de l’économie nomade (cueillette et chasse, pêche) à l’économie sédentaire commandée par l’agriculture et la propriété, est la cause unique de cette faillite de l’évolution. Deux grands malheurs s’ensuivent, entre autres : l’invention de la religion et l’invention de la philosophie, résultat d’une déchirure qui va séparer intelligence sensible et intelligence intellectuelle ; autorité de l’expérience pratique, du terrain, contre autorité conceptuelle, livresque.

C’est dit et répété on ne peut plus clairement : « L’exploitation laborieuse du corps et de la terre instaure une distinction entre activité intellectuelle et activité manuelle (…) Notre dualité est née de la conjonction qui s’établit entre l’organisation du travail et la division de la société en classe dominante et classe dominée. » (p. 37) Par contre : « La vie est autocréatrice. La chaîne des contraires entrave leur dépassement possible. Ainsi a-t-elle opposé à l’hypothèse darwiniste une hypothèse créationniste si dégoulinante de crétinisme religieux qu’elle a dissuadé de critiquer l’Origine des espèces. Or, l’espèce humaine, en tant que manifestation particulière de la vie créatrice n’obéit aux desseins ni d’un Dieu fantasmatique – produit d’un phénomène parfaitement datable – ni d’une détermination prétendument naturelle, alors que le combat pour la survie (cette struggle for life qui correspond si bien à l’idéologie contemporaine de la concurrence capitaliste) résulte de la dénaturation de l’homme, identifié à une espèce animale supérieure. » (p.82) C’est l’intellectualité coupée de ses sources de vie qui en est responsable, celle-ci provoquée par cette organisation sociale qui sépare l’homme de toutes les autres espèces comme elle sépare les hommes entre eux suivant des degrés de supériorité, d’inégalité fondés sur la violence et l’arbitraire. La chaos qui s’ensuit est comparé par l’auteur à un labyrinthe dont toutes nos idéologies successives tentent de s’échapper sans jamais y parvenir. « Séparée du vivant, la pensée ne bâtit que des prisons. Il est évident que si la conception du labyrinthe n’offre qu’un examen approfondi de la survie, elle n’échappe pas au trébuchet de l’objet qui se referme sur le sujet et en fait le spectateur atterré de sa propre misère. » (p. 87) Vaneigem a assez de discernement pour reconnaître la plus grave conséquence de cette déchirure : l’opposition artificielle entre sujet et objet qui nous entraîne à toutes les violences sans jamais nous libérer d’une angoisse existentielle qu’aucune religion ne parvient non plus à soulager. C’est l’impasse même de notre société, de notre civilisation : péril écologique et permanent danger d’affrontement entre civilisations dont les concepts, tous fondés sur un égal aveuglement, s’affrontent en dogmatismes irréconciliables. « Je n’ai, pour me venir en aide, que la conscience d’une alchimie du moi. Par elle s’opère le passage de l’intellectualité – de l’intelligence séparée – à l’intelligence sensible d’un corps qu’une puissance vitale irrigue, universelle, immanente. » (p. 94)

Ce thème de la ‘puissance vitale’ va être constamment repris et développé, des accents qui rappellent tantôt ceux du stoïcisme ou de l’épicurisme, tantôt ceux des philosophes matérialistes du 18ème siècle, sans oublier non plus des thèmes gnostiques recyclés par les croyances à l’alchimie datant de la Renaissance. Mais il y a une éthique qui s’y ajoute, manifestant ce consentement de l’intelligence humaine à poursuivre et accomplir les desseins de la nature en vue d’une harmonie cosmique, ce qui rejoint une ‘mystique’ de l’aveu même de son auteur. « Bien sot celui réduirait à des ‘recettes de bien-être’ une volonté de renaturation sollicitant un effort constant. Elle est le fruit d’un patient éveil, qui s’insinue jusqu’au plus profond de mon sommeil. Vouloir que mes bonheurs futurs nourrissent mon présent n’est pas une vaine rêverie. C’est un exercice de conscience et concentration. Il n’y a que les intellectuels, les sclérosés par l’esprit, pour appeler ‘mystique’ ma volonté de rétablir l’unité de la nature matérielle et de la matérialité énergétique, qui constitue l’existence. » (p. 107) Et c’est la conscience humaine dans sa manifestation globale, désentravée de toutes les représentations qui lui fixent définitions et conditions, qui peut s’en charger en suivant ses propres élans. « La conscience expérimente l’adéquation de la pensée et du vivant. ‘Être ce qu’est ma pensée’ n’a rien de commun avec la manière dont la tête donne des ordres au corps, le manipulant comme une machine. ‘Être ce que je pense’ implique un processus poétique où la pensée s’incarne, où elle prend vie dans le corps en le vivifiant. Elle traduit l’intrusion, dans le phénomène vital, d’un élément catalyseur : la puissance créatrice de l’homme assumant sa spécificité humaine, sa destinée. (…) L’important n’est pas que nos désirs s’accomplissent, c’est que s’accomplisse en nous l’homme de désir. » (p. 132) L’homme de désir est l’homme qui appelle cet accomplissement et qui le réalise à ce prix, la réunion harmonieuse de l’intelligence et de l’énergie qui jaillissent en nous comme forces de nature. « Nous sommes dotés de deux corps, un corps vivant, à la fois matière et énergie, et un corps mécanique que des conditions historiques particulières ont greffé sur le premier. (…) Le corps de l’homme n’est pas la somme des éléments qui le composent. Il est un tout. En chacun de ses constituants réside une totalité à laquelle la vie confère sa puissance. (…) La conscience est omniprésente. De chaque organe émane une pensée qui alimente l’intelligence sensible – autrement dit, l’intelligence globale – dans le même temps que celle-ci la nourrit. (…) La conscience humaine participe de la totalité du corps… La conscience, qui affine l’homme, appartient à la nature et au dessein de l’espèce humaine en ce qu’elle implique le dépassement – la conservation et la négation – des espèces minérales, végétales et animales. (…) Le corps mécanisé fonctionne, le corps vital crée. (…) De la dualité qu’entraîne la scissiparité du corps découle une distinction fondamentale entre le mental, ou intelligence sensible, et l’appréhension intellectuelle. La conscience émane à la fois de la totalité du corps énergétique et de ses éléments particuliers. La fonction intellectuelle relève de la domination de l’esprit sur la matière avilie, réduite en esclavage. Un conflit permanent oppose l’intelligence du corps, qui tente de faire entendre sa voix, et l’intelligence mécanique, accoutumée à la discréditer, voire à l’étouffer. (…) Nous resterons assujettis à l’absurde obligation d’être ce que nous ne sommes pas tant que l’avoir – l’appropriation, la prédation – déterminera notre existence. » (pp. 132 à 140) Je pourrai multiplier ces citations, ajouter des nuances qui viennent ici et là ajouter profondeur et finesse à la vision proposée – par exemple la distinction entre ‘instant’ et ‘moment’ qui distingue une inédite conception du temps – ce sera toujours la même thèse que je qualifie de ‘naturaliste’ qui se trouvera exposée avec sa foi vitaliste si particulière, le choix des faits prétendument historiques qui la soutiennent et des concepts en apparence scientifiques qui la renforcent. Je n’y insiste plus.

Voici une dernière citation qui utilise le concept de religio apparue dans les dernières pages du livre – dernières pages aussi des enseignements si riches que nous offre Vaneigem – et qui sont très proches, je l’ai signalé, des conclusions d’un Michel Onfray auquel je consacrerai un article la fois prochaine. Mais pour dire la même chose ? Répéter un credo qui n’est pas le mien ? Et quelle discussion entamer quand une telle incompatibilité fondamentale, essentielle, oppose un athéisme déclaré à un spiritualisme d’intuition ? Voici également rappelée cette ‘chaîne’ conceptuelle qui donne toute leur force aux théologies qui nous éloignent tant de la terre tout en se souciant si fort de nous y garder reliés, rattachés, par ‘religion’ révélée purement fantasmatique. « Fidèle à l’exigence de relier pour enchaîner, la religion veille à établir une communication permanente entre le vécu, l’émotion, la pensée et son emprise ecclésiale, dont elle entend subjuguer l’homme et la société. Le christianisme affirmera ainsi que l’homme se réjouit, souffre, s’abîme, s’élève en la personne de son messie Jésus. Le génie de Bach a été de traduire cette puissance de vécu avec une telle intensité que joies, tristesses, exaltations, dépressions, délires l’emportent par leur universalité expressive sur le bavardage dogmatique et les mièvreries évangéliques qui leur servent de support. Ce qui persiste du principe de religio – nouant les aiguillettes de l’esprit – c’est sa forme originelle, son Urform, la relation entre un mouvement passionnel et un vaste dessein qui en l’occurence ne relève pas d’un système religieux mais de l’authenticité de l’être humain, restitué à son devenir. » (p. 226) J’aborderai Onfray par la même allusion au pouvoir libérateur de la musique, sa naturelle et inexplicable sacralité : un coin efficace pourtant enfoncé dans la cuirasse du matérialisme pur et dur de ces hédonistes qui avancent si hardiment sur les chemins de la vie en ignorant la source véritable de toutes leurs énergies et principalement l’origine de toute vérité dont ils se veulent les meilleurs serviteurs.

(1) De la destinée : Cherche-Midi, octobre 2015