Ce que j’ai voulu dire (3)

Mes deux précédents articles intitulés Ce que j’ai voulu dire datent de juillet et août 2015 : j’y renvoie volontiers. Pourquoi donc insister aujourd’hui, et que faut-il y ajouter, disons : quelle précision supplémentaire ? Ces deux articles portaient principalement sur la définition et la résolution de l’aporie, du moins son exposé le plus clair possible dans le domaine que j’explore ici, et de quelle façon la surmonter. La leçon à en tirer, la principale leçon était qu’il ne fallait écarter aucun des termes de la contradiction énoncée et qu’il fallait uniquement ne pas se soumettre au dictat d’une logique d’exclusion. Je l’ai maintes fois expliqué par mon commentaire du logion 50 de l’Evangile selon Thomas : « – Si l’on vous demande quel est le signe de votre Père en vous – C’est un mouvement et un repos. » Ni fusion ni confusion, ai-je écrit : les deux termes conservent un égal coefficient de réalité, d’irrécusabilité, et c’est dans la fécondité même du tourbillon de la vie qu’ils s’animent mutuellement en dynamisant la conscience vivante, personnelle. Comme je l’ai rappelé, il faut bien entendre que ce n’est pas Dieu qu’il faut croire ‘semper movens immobilis’ mais la personne… Personne conditionnée ‘aux horizons de l’existence’ dans ce milieu d’extériorité dont il serait vain de nier les circonstances et les nécessités : nul besoin de le répéter. Telle personne dispose cependant d’un souffle, d’une inspiration qui est celle d’un infini, ‘valeur infinie’ comme disait Stephen Jourdain, mais aussi potentialité infinie qu’on peut également appréhender par les termes d’une biologie scientifique, à condition de relier celle-ci à l’univers entier, à ces énormes masses énergétiques concordantes qui génèrent la vie, la maintiennent et la font prospérer, évoluer. Je ne l’ai jamais dit : une lecture spiritualiste et une lecture matérialiste, mais au sens le plus large et le moins restrictif, ne s’excluent pas et c’est leur rapport, leur mutualité qui sont si difficiles à préciser, parce que cela se réalise en mode personnel et de façon bien étrangère à tous les mots spécialisés pour le dire. Si je prends exemple de grandes thèses qui s’y sont essayées, je m’aperçois que ni le platonisme d’école ni le stoïcisme n’y sont parvenus jadis, ni Spinoza ni Teilhard de Chardin plus tard, aux heures les plus brillantes de la modernité ; ni bien évidemment le scientisme demeuré ferme jusque dans les écrits d’un Jean-Pierre Changeux, ni même la physique quantique si souvent évoquée maintenant. Et dernièrement je constatais l’échec d’un Michel Onfray sur lequel je ne reviendrai plus. Par contre, les travaux d’un Michel Bitbol, qui font leur juste part au ‘secret’, sont une lecture recommandable ouvrant une vraie voie de connaissance. Je l’ai assez dit par contre : je penche en faveur du créationnisme comme Stephen Jourdain l’a défini, qui est un réalisme des essences sur lequel se greffe l’évidence tout aussi indéclinable d’un ‘il y a’ mondain dont l’interprétation peut, soit illustrer un pur spiritualisme, soit échouer dans l’obnubilation d’un chosisme d’autant plus convaincu qu’il est impatient et inattentif. Mais ici la matérialité même qui nous sidère est un simple halo de l’idée à laquelle j’accède, lecture soit confuse, soit clarifiée en conscience et intelligence, sans plus de concessions aux termes d’un système idéologique clos. Le problème restant inébranlablement est celui du sujet et de tout ce qui semble s’opposer à lui, non-sujet, non-moi, où résident tous les obstacles et les périls menaçant la volonté de puissance égocentrique d’une personne identifiée à ses conditions. Mais en suivant une logique dualiste, c’est sûr, on tentera toujours, subtilement ou grossièrement, peu importe, d’écarter un des deux termes ou de le soumettre à l’autre, de le réduire jusqu’à l’effacer si possible. Avec Karl Renz que je citais dans mes précédents articles, nous rejoignons un spiritualisme à ce point totalitaire (fataliste pourrait-on dire) qu’il peut se comprendre comme l’expression d’un nihilisme ainsi que notre époque en raffole : mort, disparition du sujet, évacuation de tous les problèmes en particulier éthiques, comme celui de la liberté et de la responsabilité. Ce que j’ai voulu dire, c’est qu’une gnose bâtie sur la crête mouvante de l’aporie n’exclut pas les termes, n’impose aucune hiérarchie : ainsi en va-t-il de l’image et de la lumière (log. 83), ou du dedans et du dehors (log. 3 et 22), particulièrement de la compréhension du Tout et de moi (log. 67). C’est à ne pas confondre avec un gnosticisme, l’erreur grossière de Michel Henry, celle à laquelle s’obstine toujours Yves Bonnefoy dans un écrit récent – mais je n’y reviendrai certes plus ! C’est au-delà, ou en-deçà, de tels points de vue soumis encore à la visée analyste et logiciste, que se situe une unition d’expérience perpétuellement à l’épreuve d’elle-même dans le courant des évènements quotidiens où tout se rassemble au cœur d’une vie personnelle, vie pleine qui s’infinitise à demeure de l’esprit pur délivré en co(n)naissance dialectique de ses antagonismes ; accomplissement que seuls les arcanes de la raison pure ont pouvoir d’obscurcir et d’aliéner.

Les contradictions de la vie sont-elles insurmontables ? Les ruptures qui se produisent fatalement entre le penser, le dire et le faire, ont alimenté toute la philosophie morale depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Les Chrétiens, croyant au péché originel qui nous accable en dépit du rachat opéré par un sauveur providentiel, y ont particulièrement insisté – Paul et Augustin les premiers… Mais la contradiction, c’est bien évident, demeure et semble même s’aggraver de tous les efforts de la pensée pour nous entraîner à la vaincre et à faire triompher une bonne foi véritablement bonne. C’est le problème de la liberté et de la responsabilité, je l’ai dit, qui se pose ici avec sa plus grande acuité. Nous n’y avançons pas plus sûrement avec les lumières de l’intelligence, quel que soit l’héroïsme des fidélités et des sincérités. Si la liberté paraît indiscutable à certains, dans la limite au moins de nos possibles,  la responsabilité semble rester une abstraction cotonneuse et toujours plus une obligation de principe qu’un désir ; contradiction donc de la liberté et de ses obsédants mirages, responsabilité le plus souvent démentie par la faiblesse de la volonté. Une gnoséologie, c’est ce que j’ai constamment expliqué pour dépasser les apories sans tenter de les annuler, peut nous entraîner dans les voies parallèles d’une élucidation intellectuelle et d’une percée spirituelle qui engagent la personne tout entière et, je le soulignerai cette fois, avec toutes ses contradictions, jusqu’à l’unition d’une vie régentée par la plus profonde compréhension d’elle-même et l’assomption de toutes ses particularités. C’est une conscience rédimée par la connaissance de soi et des conditions – ce qui revient presque au même – qui délivre tout l’espace de manifestation de tel individu, absolument singulier et totalement relié, en dépit ou à la faveur de ses contradictions mêmes – une succession de moments indéfiniment surprenants ! L’échec des morales contraignantes est bien l’égal de la faillite des philosophies totalitaires qui prétendent tout expliquer en raison pure. Une gnoséologie ne commande pas seulement un discernement et une vigilance intellectuelle sans défaut, elle ordonne aussi une morale entièrement étrangère aux normes généralement admises et entraîne des choix toujours imprévus ; elle est donc la plus exigeante de toutes. Je l’ai écrit déjà : sans commandements ni règles pré-consignés, je dirais ‘oui’ ou ‘non’ suivant les circonstances capables de provoquer tantôt l’affrontement, tantôt la fuite ; tantôt le sacrifice, tantôt la brutalité d’une affirmation voire d’une action dangereuse. Et il est souvent bien utile, courageux, de mentir ! C’est une intériorité libre qui dirige dans ce cas – le libre-examen tant décrié puisqu’excluant les autorités institutionnelles ou ecclésiastiques – éclairée d’esprit pur et d’amour, et c’est enfin la seule responsabilité reconnaissable comme telle. Soit en clair : je suis responsable de moi-même, et c’est tout ! « A very private matter » me disait Stephen Jourdain, un saut à l’intérieur de soi-même aussi formidable qu’un saut dans le vide, puisqu’ici maintenant aucune détermination n’est à jamais fixée une fois pour toutes. Je vais me répéter à nouveau sur un dernier point. J’ai cité et corrigé Rimbaud dans sa fameuse lettre à Paul Demény en écrivant : « moi, je ne suis pas un autre », voulant dire explicitement que cette dualité opposant moi et non-moi (quel qu’il me paraisse) était dialectiquement abolie en co-naissance du Seul quand toute lecture du réel s’opère en fidélité à l’esprit pur, de l’inconnu à l’inconnu, sans déterminisme, sans fatalisme, sans même prédestination. Il faut lire et relire Maître Eckhart à ce sujet, et Silesius : « Tout est un jeu que la Déité se donne » en ajoutant cette fois : « Je suis l’autre Lui de Dieu… » Ce pourquoi je me suis autorisé à écrire ‘je-u’ pour désigner « je », pour révéler l’intensité supra-rationnelle de notre amphibolie native. Cette parole enfin qui dit tout d’une gnose dépassant concepts de trancendantalité ou de non-dualité : « Je ne suis moi ni Toi : Tu es moi-même en moi… Rien n’est que moi et Toi ; et s’il n’y a pas deux / Alors Dieu n’est plus Dieu et s’écroule le ciel… » (trad. Munier) C’est la conjonction correctement ajustée des figures du Même qui en est le point d’équilibre, le Deux comme figure existentielle de l’Un, comme modèle élémentaire de la Création. La réalisation est la réalisation de cette vérité d’unité qui ne se contient qu’en moi quand l’auto-affection d’Un Seul s’est accomplie tout à fait par la per-fection d’une singularité incomparable. C’est rejoindre ici la richesse et la prodigalité de l’immédiat, du précédent absolu (de tout ce qui existe) où moi s’égale à moi infiniment, silencieusement. C’est ce que j’ai voulu dire ; mais suffit-il de le dire ? Que ceux qui ont des oreilles pour l’entendre l’apprennent (d’)eux-mêmes, vérification obligée et preuve.