Passant (1) La ‘beauté du geste’ de Stephen Jourdain

C’est bien le titre d’un nouveau livre publié par Charles Antoni (1), exacte retranscription d’entretiens qui se sont déroulés en Corse durant l’été 1997. La fidélité voulue à la forme de l’entretien exactement reproduit ici rend cette lecture très difficile, aléatoire, et souvent même inextricable lorsque le propos n’aboutit pas et que le suivi de pensée – il y en a tout de même un ! – est rendu inintelligible à force de saccades indéfiniment multipliées et successivement interrompues presque toutes les deux ou trois lignes. Mais dans ce désordre anarchique les perles se reconnaissent aussi et elles brillent avec un éclat d’autant plus exceptionnel qu’elles ajoutent leurs lumières à celles qui ont déjà brillé dans des écrits précédents, donnant à cet enseignement singulier une éloquence toujours plus incontestable. Cette fois, la piqûre de rappel, c’est sûr, donnera beaucoup de fièvre à celui qui en supportera la dose tout entière ! Ces vérités pourtant répétées, je les passerai ici en revue, véritable résumé du message issu de cette émission de sens bouillonnante, si difficile à intellectualiser tant elle précipite à un retour à la vie même, bien au-delà (ou en-deçà) des mots, à l’expérience unique et personnelle de ce geste de conscience capable de rétablir la vérité existentielle en son assise purement spirituelle. Dira-t-on l’histoire (ou hiéro-histoire) d’un Absolu qui s’offre à l’épreuve de soi, sans raison ? Que la vérité, ni proposition logique, ni position ontologique, est fulgurance défiant toute raison – raison signifiant mesure, n’oublions pas -, renvoyant à l’immensurable ? Nous pouvons nous y appliquer car il s’agit de l’accomplissement de l’identité véritable de la première personne consciente, comme elle sourd inexplicablement de l’esprit pur, Absolu stricto sensu et Vie échappant à toute définition, en création perpétuelle de Soi-Même. Acte comme acte, Moi comme moi, à moins qu’il ne faille l’écrire en sens inverse. Le Même comme le Différent etc… Et l’intelligence de la ‘chose’ comme occasion de perte ou de salut. Quelle affaire !

Chacun le sait bien maintenant. L’enseignement de Stephen Jourdain est tout entier centré sur son expérience d’éveil, un concept inconnu au rayon des philosophies occidentales et qui fait florès dans toutes les traditions orientales. Et cela crée difficulté, quelle difficulté ! Stephen Jourdain va toute sa vie s’expliquer dans une langue et des mots de tradition occidentale pour permettre une compréhension claire à nous-mêmes de son ‘expérience libératrice’ ; et toute sa vie, il va être confronté à des interprétations ‘orientales’ de son discours, dans le sens à la fois d’une critique radicale de toute forme de rationalité et d’intellectualité, et pire, dans le sens d’un non-dualisme strictement affirmatif comme l’ont conçu nos contemporains à la lecture des enseignements d’Orient. D’où la multiplication des mises au point, la répétition des mêmes avertissements, des mêmes recommandations, sur cette crête pratiquement intenable d’une critique minutieuse du ‘mental’ usurpateur et d’une ‘défense et illustration’ savante de l’intelligence réparatrice, salvatrice, disons-le : philosophique. Avec ses délicates allusions, oui, je le reconnais, à un arrière-monde, mais qu’il désigne des mots : ‘intuitions’, dont nos philosophes alimentent leur ‘pensée’ sans jamais l’avouer, mères nourricières ignorées, reniées, génitrices irrécusables de toute vérité proférée. L’éveil jordanien est un éveil ‘subit’ et il l’a toujours dit. Puis il a voulu s’en ‘expliquer’, éclairer ses contemporains, et dispenser dès qu’il l’a pu un enseignement oral qu’on retrouve également consigné dans ses livres comme c’est ici le cas. Mais éveil de quoi, de qui, de quelle vérité inouïe délivrant de quelle perversion inconsciente et à ce point aliénante ? D’autres aujourd’hui l’ont assez clairement formulé – et ce fut tout le travail de ce blog – ; c’est d’un mot : l’objectivité, plus précisément l’objectivisme, soit l’affirmation d’une réalité séparée, indépendante de nous-mêmes mais que la raison bien conduite délivrerait à fin de nous rendre ‘maîtres et possesseurs’ de ce monde si apparemment étranger et menaçant.  Une certain cartésianisme d’école… Dont l’aboutissement, à cette heure grave de notre histoire culturelle, est l’effacement pur et simple du sujet, notons-le aussi.

Voyons maintenant Jourdain et sa leçon, sa définition de l’objectivisme et le remède pour sa dissolution. « Qu’est-ce qui se dissout vraiment ? (…) Ce qui se dissout c’est : l’identité en tant qu’elle prétendait nous accaparer et nous enfermer en elle-même. » (p. 18) L’objectivisme a ceci de particulier qu’il chosifie tout, qu’il réifie toute réalité qu’il appréhende et prétend définir, jusqu’au sujet qui pense et qui parle, objet parmi les objets ! La délivrance, c’est la délivrance de ce carcan, de ce piège de pensée, de cet aveuglement idéologique au sens le plus accablant du mot. Et la délivrance, c’est la libération de la vie, de moi vivant-conscient, libre, mais libre dans cette production (ou ‘création’ dira aussi Jourdain) d’esprit pur que ‘je suis’ premièrement, originellement ! Et tout s’y contient, tout… dans cette dimension d’esprit pur. « Il n’y a pas d’antinomie entre ‘ce que j’appelle l’éveil’ et ‘la vie’. Il n’y a pas d’antinomie entre ‘je suis’ et l‘identité’. Il n’y a pas d’antinomie entre ‘je suis’ et ‘je suis cela’. En fait, ‘je suis’ est irréductible à ‘cela’. Mais on pourrait même dire quelque chose de pire, c’est que : ‘je suis cela’ est irréductible à ‘je suis cela’. Que toute chose est en auto-débordement existentiellement parlant, donc ‘toute chose qui est’ doit être déclarée irréductible à ‘ce qu’elle est’. Mais bien entendu ‘elle est quelque chose’, mais ce ‘quelque chose qu’elle est’ ne peut véritablement accéder à l’être que si la chose émerge de ‘ce qu’elle est’. Ceci n’est pas rationnel… » (p. 21) Ici la difficulté entraîne asphyxie, soit la duplicité de l’être offert en paraître à telle conscience et par le médium d’images, de concepts, bientôt de raisons, dont la conception et le maniement s’avèrent bien vite périlleux, mortels. S’il y a faute, c’est moi pourtant qui la commets, forcément, moi le seul agent de cette opération de co-naissance comme j’ai si souvent choisi de l’écrire, parce qu’il y a dualité inhérente à cette création et comme un jeu ; et péril, et chute, et possible salut quand celle-ci se produit. C’est toute l’aventure de la vie en réalité, profondément, essentiellement, c’est-à-dire aussi existentiellement. Alors dans ce cas : « Ce n’est pas ‘le mental’ qui doit être dénoncé, c’est ‘le mental dévoyé’ ; donc ce n’est pas ‘mon esprit’ qui doit être dénoncé… Il s’agit de comprendre que mon esprit n’est qu’une ‘extension de l’esprit pur’ ou limagination de l’esprit pur’… Alors l’esprit pur, c’est identifiable à quoi ? Eh bien à l’être, l‘existence pure’, ‘moïté’, c’est la même chose, nous sommes devant les différents Noms… de Dieu… » (p. 33) Il y a Dieu et moi, créateur et créature, dans un scénario, ou une mise en scène, ou ce qui lui est comparable, à la fois réel et irréel puisque c’est le mental personnel qui s’y engage et l’esprit pur qui l’autorise ! Rejoindre cette liberté d’esprit pur, ce n’est pas rejoindre une vérité comme telle, c’est rejoindre un mouvement de vie s’écoulant de l’indicible commencement de tout ce qui s’anime sans jamais se figer dans sa définition, même la plus subtilement scientifique comme on le tente aujourd’hui. C’est la pierre d’angle de cette révélation d’éveil, où chacun devra porter son regard et opérer sa vérification. « C’est fondamentalement actif… ‘je suis’ n’est pas une chose, ni un état à quoi l’on va parvenir ni dans le giron duquel je vais retourner… C’est un verbe… C’est un acte de conscience… Moi, je suis la conscience pure et donc c’est moi qui me génère ‘moi-même’… Le même geste… Maintenant… » (pp 35-36)

Chez Jourdain, les couplets s’enchaînent, de la même musique chantant ses subtiles variations pour mieux nous convaincre. Une musique, pas un assemblage de déductions ! « Ce n’est pas le procès de l’intelligence qu’on fait là, c’est le procès de lavilissement de l’intelligence’. Quand l’intelligence s’avilit, elle débouche sur des positions, des positions intellectuelles, des croyances intellectuelles… La fonction de l’intelligence est de comprendre, non de poser. » (p. 38) D’un chapitre à l’autre, les facettes se multiplient et s’augmentent mutuellement en éclairages de plus en plus précis et révélateurs : l’esprit pur, et moi… mais moi au miroir de ‘je’ et ‘toi’ s’offrant au jeu de la reconnaissance et de l’amour véritable : »Dans l’expérience dont je parle, quand l’éveil jaillit, et que consécutivement à ce jaillissement, à la mise en place de cette rédemption purement spirituelle, quand le monde s’embrase, à partir de la rédemption spatiale, quand le ‘royaume du présent’, ‘éden’ apparaît, que devient l’autre . L’autre est anéanti. Il est anéanti. Il est anéanti, mais sous quel trait ? Sous le trait de la tierce personne. Quand je dis ; ‘Il n’y a personne’, je ne dis pas : ‘tu n’es pas là’, je dis : ‘il n’est pas là’. C’est tout autre chose… Le ‘tu’ n’est pas une oppression, n’est pas une contestation de la 1ère personne (‘il’). En fait le ‘tu’ n’est pas un objet… » (p. 53)… à condition de ne jamais céder à l’objectivation réifiante : »Notre intelligence peut bien se représenter la misère du monde et ceci peut induire ‘un sentiment de compassion’, mais c’est autre chose, c’est une représentation de l’intelligence… Mais ce qui ne doit pas se faire, c’est que cette représentation de l’intelligence devienne une espèce d’objet. » (p. 59) Je dois mentionner ce long chapitre sur le jugement ; Stephen Jourdain était persuadé que c’était cette étape de nos élaborations intellectuelles qui était la plus communément susceptible de la perversion de nos représentations – sujet complexe s’il en est mais abordé toujours avec la même persistance, la même intensité d’insistance dans tous les entretiens -. « Le dérapage se produit clairement dans la strate judicative, dans la strate du jugement. » (p. 70) Exactement de cette façon, l’identification ici correspondant à une définition objective : « Tout phénomène d’identification, c’est la réduction d’un sujet à son attribut… C’est très simple. Ou bien j’inclus un individu dans un genre, j’inclus la poire dans le genre poire et éventuellement dans le genre fruit… ou bien je mets un individu en relation avec un autre individu… Alors, s’agissant du jugement prédicatif (…) le sujet doit être abordé comme un être, comme un existant pur ; et puis la qualité doit être abordée comme un vide existentiel absolu… Donc, quelle serait l’erreur, là, monstrueuse ? Ce serait d’aborder l’attribut comme un être. En fait le jugement deviendrait la collision de deux existants… Donc il y a : le jugement perceptif, de type existentiel perceptif, et le jugement intellectuel… » (pp 83-84) Le jugement perceptif a sa légitimation propre qui correspond à ce que Jourdain dans d’autres ouvrages, appelle la ‘première création’, et ce sont les concepts ajoutés, interprétations et manipulations mentales maladroites ou malignes, qui défigurent la création et pervertissent son jeu. Le jeu est probablement le sens ultime de la vie, à condition que ses mouvements en restent libres, ou les règles précisées comme celles d’un jeu, et non celles d’une réalité intangible objectivement posée devant soi. « Le propre de l’âme humaine est d’être irréductible à toutes définitions d’elle-même, à tous ses attributs. Ce qui ne veut pas dire rejeter les manières d’être, mais ôter à la manière d’être, lui récuser cette propriété d’accaparer l’être qu’elle qualifie. » (p. 85)

La toile de fond de l’intelligence qui peut légiférer si arbitrairement, c’est la conscience qui est d’abord la lumière la plus claire où se forment les images ; la source la plus claire, si l’on préfère, d’où tout s’écoule vers un aval où les formes se dispersent en ob-jets. Mais en amont : « L’instrument qui remet tout en ordre, c’est l’acte de conscience… c’est l’instrument parfait par lequel nous nous posons comme irréductibles à ‘ce que nous sommes’. (p. 92) C’est d’ici que la vue s’éclaircit et le geste se corrige, et d’abord, celui de l’intelligence discursive. Vis à vis de la philosophie, Stephen Jourdain semble adopter des attitudes ambigües : tantôt il moque et rejette carrément, mais c’est bien entendu le jeu stérile des concepts multipliés à l’infini qu’il condamne, un narcissisme de la pensée ; tantôt il admire et recommande, c’est le discernement bien conduit qui seul démêle le vrai du faux quand la bonne foi dirige. « Ce qui est important, c’est de bien faire de la philosophie, au niveau de l’être, dans le maintenant le plus dense auquel on puisse se référer, dans le sein même de l’être… Là, nous sommes des philosophes, que ça plaise ou que ça ne plaise pas… On n’est pas obligé de faire de la philosophie pour comprendre (…) mais il vaut mieux comprendre intellectuellement aussi. » (p. 95) C’est soit une plongée au cœur de l’être par la voie de l’intuition pure, soit un patient et laborieux tri intellectuel, aiguisé par l’exigence d’une recherche de vérité sans concession à quelque égoïsme que ce soit. Le ‘sens’ appartient à l’être, il y est enfoui, et c’est la figure figée des pensées closes, de toutes nos croyances donc, qui nous le cachent. La voie médiate de la connaissance cathartique y conduit détachant un à un les liens de l’ignorance et de l’incompréhension. Ce que nous éprouvons, ce que nous savons, « … on en fait des choses (et) lorsqu’il n’y a pas de sens, il n’y a qu’une pseudo-réalité projetée là-dedans, purement intellectuellement ; le résultat c’est que nous avons réduit toute chose à ‘ce qu’elle est’. Le péché fondamental, c’est de réduire une chose à ‘ce qu’elle est’. (…) L’intelligence humaine, elle est de type rationnel et conceptuel, elle associe ce qu’on appelle des concepts, des idées humaines et personnelles. Mais il y a d’autres idées, il y a les idées divines, qui sont de nature purement qualitative et qui ne sont pas conceptuelles. » (p. 97) Stephen Jourdain rappelle ses entretiens réunis dans son livre  l’Illumination sauvage (2) : les ‘manières d’être’ ici, les ‘masques’ alors, ce bal mystérieux où les idées pures se cachent sous les masques efficaces de nos concepts, et bien avant, de ces catégories transcendantales indispensables au déchiffrement du film de nos destinées, jouant comme autant d’optiques limitant, déformant les émissions originelles des idées pures exemptes d’existence, leurs ‘halos’ dit-il… Il rappelle aussi ce qu’il a pu dire des liens unissant signification et symbolisation, sans nouveau développement toutefois… Là, le mystère est aveuglant et l’indiscernable, maître de réalité purement spirituelle : « … pour s’enfoncer en soi-même, pour se donner une chance, il faut s’intéresser à ces phénomènes non-décrits qui se passent dans une clandestinité absolue, qui sont dans le premier plan de notre être le plus intime… Il faut que nous soyons les connaisseurs conscients de nos productions intellectuelles : penser…. Hormis cela, il n’y a aucune espèce de chance de rédemption. » (p. 132) Stephen Jourdain rappelle également son ‘explication’ par l’image mentale, son rôle dans la production du monde de nos représentations, de nos aliénations donc ; voie de retour à soi et de salut pour qui veut élucider et rédimer tout espace personnel où ‘je suis’ ‘ceci’ ou ‘cela’ mais en qualité ouvertement attributive et non carcérale ! Double dimension d’une condition glorieuse : je suis esprit pur et présence au monde, moi-même « imagination dans une imagination » comme le savent les meilleurs connaissants de ce qui est. « L’accès à nous-mêmes passe par mon esprit. Le reste, le niveau perceptif, les gens sont fascinés par leurs perceptions… ce n’est pas méprisable du tout, mais c’est secondaire. L’attaque doit être portée dans le sein de soi-même, et le sein de soi-même, c’est la part immatérielle de soi-même. Et la part immatérielle de soi-même, c’est ce que chacun appelle mon esprit… » (p. 135) « Ce n’est pas méprisable d’être sur terre. Mais je suis d’abord, moi, de l’esprit. » (p. 140) C’est bien cela qu’il faut réaliser. Et le chemin qui est ici tracé, en dépit de digressions, voire d’apparentes divagations dues aux libertés d’entretiens improvisés, est un chemin sûr.

(1) Stephen Jourdain : La beauté du Geste, Charles Antoni – L’OrigineL février 2016

(2) Stephen Jourdain : L’illumination sauvage, Dervy 1994