Passant (1) La ‘beauté du geste’ de Stephen Jourdain

C’est bien le titre d’un nouveau livre publié par Charles Antoni (1), exacte retranscription d’entretiens qui se sont déroulés en Corse durant l’été 1997. La fidélité voulue à la forme de l’entretien exactement reproduit ici rend cette lecture très difficile, aléatoire, et souvent même inextricable lorsque le propos n’aboutit pas et que le suivi de pensée – il y en a tout de même un ! – est rendu inintelligible à force de saccades indéfiniment multipliées et successivement interrompues presque toutes les deux ou trois lignes. Mais dans ce désordre anarchique les perles se reconnaissent aussi et elles brillent avec un éclat d’autant plus exceptionnel qu’elles ajoutent leurs lumières à celles qui ont déjà brillé dans des écrits précédents, donnant à cet enseignement singulier une éloquence toujours plus incontestable. Cette fois, la piqûre de rappel, c’est sûr, donnera beaucoup de fièvre à celui qui en supportera la dose tout entière ! Ces vérités pourtant répétées, je les passerai ici en revue, véritable résumé du message issu de cette émission de sens bouillonnante, si difficile à intellectualiser tant elle précipite à un retour à la vie même, bien au-delà (ou en-deçà) des mots, à l’expérience unique et personnelle de ce geste de conscience capable de rétablir la vérité existentielle en son assise purement spirituelle. Dira-t-on l’histoire (ou hiéro-histoire) d’un Absolu qui s’offre à l’épreuve de soi, sans raison ? Que la vérité, ni proposition logique, ni position ontologique, est fulgurance défiant toute raison – raison signifiant mesure, n’oublions pas -, renvoyant à l’immensurable ? Nous pouvons nous y appliquer car il s’agit de l’accomplissement de l’identité véritable de la première personne consciente, comme elle sourd inexplicablement de l’esprit pur, Absolu stricto sensu et Vie échappant à toute définition, en création perpétuelle de Soi-Même. Acte comme acte, Moi comme moi, à moins qu’il ne faille l’écrire en sens inverse. Le Même comme le Différent etc… Et l’intelligence de la ‘chose’ comme occasion de perte ou de salut. Quelle affaire !

Chacun le sait bien maintenant. L’enseignement de Stephen Jourdain est tout entier centré sur son expérience d’éveil, un concept inconnu au rayon des philosophies occidentales et qui fait florès dans toutes les traditions orientales. Et cela crée difficulté, quelle difficulté ! Stephen Jourdain va toute sa vie s’expliquer dans une langue et des mots de tradition occidentale pour permettre une compréhension claire à nous-mêmes de son ‘expérience libératrice’ ; et toute sa vie, il va être confronté à des interprétations ‘orientales’ de son discours, dans le sens à la fois d’une critique radicale de toute forme de rationalité et d’intellectualité, et pire, dans le sens d’un non-dualisme strictement affirmatif comme l’ont conçu nos contemporains à la lecture des enseignements d’Orient. D’où la multiplication des mises au point, la répétition des mêmes avertissements, des mêmes recommandations, sur cette crête pratiquement intenable d’une critique minutieuse du ‘mental’ usurpateur et d’une ‘défense et illustration’ savante de l’intelligence réparatrice, salvatrice, disons-le : philosophique. Avec ses délicates allusions, oui, je le reconnais, à un arrière-monde, mais qu’il désigne des mots : ‘intuitions’, dont nos philosophes alimentent leur ‘pensée’ sans jamais l’avouer, mères nourricières ignorées, reniées, génitrices irrécusables de toute vérité proférée. L’éveil jordanien est un éveil ‘subit’ et il l’a toujours dit. Puis il a voulu s’en ‘expliquer’, éclairer ses contemporains, et dispenser dès qu’il l’a pu un enseignement oral qu’on retrouve également consigné dans ses livres comme c’est ici le cas. Mais éveil de quoi, de qui, de quelle vérité inouïe délivrant de quelle perversion inconsciente et à ce point aliénante ? D’autres aujourd’hui l’ont assez clairement formulé – et ce fut tout le travail de ce blog – ; c’est d’un mot : l’objectivité, plus précisément l’objectivisme, soit l’affirmation d’une réalité séparée, indépendante de nous-mêmes mais que la raison bien conduite délivrerait à fin de nous rendre ‘maîtres et possesseurs’ de ce monde si apparemment étranger et menaçant.  Une certain cartésianisme d’école… Dont l’aboutissement, à cette heure grave de notre histoire culturelle, est l’effacement pur et simple du sujet, notons-le aussi.

Voyons maintenant Jourdain et sa leçon, sa définition de l’objectivisme et le remède pour sa dissolution. « Qu’est-ce qui se dissout vraiment ? (…) Ce qui se dissout c’est : l’identité en tant qu’elle prétendait nous accaparer et nous enfermer en elle-même. » (p. 18) L’objectivisme a ceci de particulier qu’il chosifie tout, qu’il réifie toute réalité qu’il appréhende et prétend définir, jusqu’au sujet qui pense et qui parle, objet parmi les objets ! La délivrance, c’est la délivrance de ce carcan, de ce piège de pensée, de cet aveuglement idéologique au sens le plus accablant du mot. Et la délivrance, c’est la libération de la vie, de moi vivant-conscient, libre, mais libre dans cette production (ou ‘création’ dira aussi Jourdain) d’esprit pur que ‘je suis’ premièrement, originellement ! Et tout s’y contient, tout… dans cette dimension d’esprit pur. « Il n’y a pas d’antinomie entre ‘ce que j’appelle l’éveil’ et ‘la vie’. Il n’y a pas d’antinomie entre ‘je suis’ et l‘identité’. Il n’y a pas d’antinomie entre ‘je suis’ et ‘je suis cela’. En fait, ‘je suis’ est irréductible à ‘cela’. Mais on pourrait même dire quelque chose de pire, c’est que : ‘je suis cela’ est irréductible à ‘je suis cela’. Que toute chose est en auto-débordement existentiellement parlant, donc ‘toute chose qui est’ doit être déclarée irréductible à ‘ce qu’elle est’. Mais bien entendu ‘elle est quelque chose’, mais ce ‘quelque chose qu’elle est’ ne peut véritablement accéder à l’être que si la chose émerge de ‘ce qu’elle est’. Ceci n’est pas rationnel… » (p. 21) Ici la difficulté entraîne asphyxie, soit la duplicité de l’être offert en paraître à telle conscience et par le médium d’images, de concepts, bientôt de raisons, dont la conception et le maniement s’avèrent bien vite périlleux, mortels. S’il y a faute, c’est moi pourtant qui la commets, forcément, moi le seul agent de cette opération de co-naissance comme j’ai si souvent choisi de l’écrire, parce qu’il y a dualité inhérente à cette création et comme un jeu ; et péril, et chute, et possible salut quand celle-ci se produit. C’est toute l’aventure de la vie en réalité, profondément, essentiellement, c’est-à-dire aussi existentiellement. Alors dans ce cas : « Ce n’est pas ‘le mental’ qui doit être dénoncé, c’est ‘le mental dévoyé’ ; donc ce n’est pas ‘mon esprit’ qui doit être dénoncé… Il s’agit de comprendre que mon esprit n’est qu’une ‘extension de l’esprit pur’ ou limagination de l’esprit pur’… Alors l’esprit pur, c’est identifiable à quoi ? Eh bien à l’être, l‘existence pure’, ‘moïté’, c’est la même chose, nous sommes devant les différents Noms… de Dieu… » (p. 33) Il y a Dieu et moi, créateur et créature, dans un scénario, ou une mise en scène, ou ce qui lui est comparable, à la fois réel et irréel puisque c’est le mental personnel qui s’y engage et l’esprit pur qui l’autorise ! Rejoindre cette liberté d’esprit pur, ce n’est pas rejoindre une vérité comme telle, c’est rejoindre un mouvement de vie s’écoulant de l’indicible commencement de tout ce qui s’anime sans jamais se figer dans sa définition, même la plus subtilement scientifique comme on le tente aujourd’hui. C’est la pierre d’angle de cette révélation d’éveil, où chacun devra porter son regard et opérer sa vérification. « C’est fondamentalement actif… ‘je suis’ n’est pas une chose, ni un état à quoi l’on va parvenir ni dans le giron duquel je vais retourner… C’est un verbe… C’est un acte de conscience… Moi, je suis la conscience pure et donc c’est moi qui me génère ‘moi-même’… Le même geste… Maintenant… » (pp 35-36)

Chez Jourdain, les couplets s’enchaînent, de la même musique chantant ses subtiles variations pour mieux nous convaincre. Une musique, pas un assemblage de déductions ! « Ce n’est pas le procès de l’intelligence qu’on fait là, c’est le procès de lavilissement de l’intelligence’. Quand l’intelligence s’avilit, elle débouche sur des positions, des positions intellectuelles, des croyances intellectuelles… La fonction de l’intelligence est de comprendre, non de poser. » (p. 38) D’un chapitre à l’autre, les facettes se multiplient et s’augmentent mutuellement en éclairages de plus en plus précis et révélateurs : l’esprit pur, et moi… mais moi au miroir de ‘je’ et ‘toi’ s’offrant au jeu de la reconnaissance et de l’amour véritable : »Dans l’expérience dont je parle, quand l’éveil jaillit, et que consécutivement à ce jaillissement, à la mise en place de cette rédemption purement spirituelle, quand le monde s’embrase, à partir de la rédemption spatiale, quand le ‘royaume du présent’, ‘éden’ apparaît, que devient l’autre . L’autre est anéanti. Il est anéanti. Il est anéanti, mais sous quel trait ? Sous le trait de la tierce personne. Quand je dis ; ‘Il n’y a personne’, je ne dis pas : ‘tu n’es pas là’, je dis : ‘il n’est pas là’. C’est tout autre chose… Le ‘tu’ n’est pas une oppression, n’est pas une contestation de la 1ère personne (‘il’). En fait le ‘tu’ n’est pas un objet… » (p. 53)… à condition de ne jamais céder à l’objectivation réifiante : »Notre intelligence peut bien se représenter la misère du monde et ceci peut induire ‘un sentiment de compassion’, mais c’est autre chose, c’est une représentation de l’intelligence… Mais ce qui ne doit pas se faire, c’est que cette représentation de l’intelligence devienne une espèce d’objet. » (p. 59) Je dois mentionner ce long chapitre sur le jugement ; Stephen Jourdain était persuadé que c’était cette étape de nos élaborations intellectuelles qui était la plus communément susceptible de la perversion de nos représentations – sujet complexe s’il en est mais abordé toujours avec la même persistance, la même intensité d’insistance dans tous les entretiens -. « Le dérapage se produit clairement dans la strate judicative, dans la strate du jugement. » (p. 70) Exactement de cette façon, l’identification ici correspondant à une définition objective : « Tout phénomène d’identification, c’est la réduction d’un sujet à son attribut… C’est très simple. Ou bien j’inclus un individu dans un genre, j’inclus la poire dans le genre poire et éventuellement dans le genre fruit… ou bien je mets un individu en relation avec un autre individu… Alors, s’agissant du jugement prédicatif (…) le sujet doit être abordé comme un être, comme un existant pur ; et puis la qualité doit être abordée comme un vide existentiel absolu… Donc, quelle serait l’erreur, là, monstrueuse ? Ce serait d’aborder l’attribut comme un être. En fait le jugement deviendrait la collision de deux existants… Donc il y a : le jugement perceptif, de type existentiel perceptif, et le jugement intellectuel… » (pp 83-84) Le jugement perceptif a sa légitimation propre qui correspond à ce que Jourdain dans d’autres ouvrages, appelle la ‘première création’, et ce sont les concepts ajoutés, interprétations et manipulations mentales maladroites ou malignes, qui défigurent la création et pervertissent son jeu. Le jeu est probablement le sens ultime de la vie, à condition que ses mouvements en restent libres, ou les règles précisées comme celles d’un jeu, et non celles d’une réalité intangible objectivement posée devant soi. « Le propre de l’âme humaine est d’être irréductible à toutes définitions d’elle-même, à tous ses attributs. Ce qui ne veut pas dire rejeter les manières d’être, mais ôter à la manière d’être, lui récuser cette propriété d’accaparer l’être qu’elle qualifie. » (p. 85)

La toile de fond de l’intelligence qui peut légiférer si arbitrairement, c’est la conscience qui est d’abord la lumière la plus claire où se forment les images ; la source la plus claire, si l’on préfère, d’où tout s’écoule vers un aval où les formes se dispersent en ob-jets. Mais en amont : « L’instrument qui remet tout en ordre, c’est l’acte de conscience… c’est l’instrument parfait par lequel nous nous posons comme irréductibles à ‘ce que nous sommes’. (p. 92) C’est d’ici que la vue s’éclaircit et le geste se corrige, et d’abord, celui de l’intelligence discursive. Vis à vis de la philosophie, Stephen Jourdain semble adopter des attitudes ambigües : tantôt il moque et rejette carrément, mais c’est bien entendu le jeu stérile des concepts multipliés à l’infini qu’il condamne, un narcissisme de la pensée ; tantôt il admire et recommande, c’est le discernement bien conduit qui seul démêle le vrai du faux quand la bonne foi dirige. « Ce qui est important, c’est de bien faire de la philosophie, au niveau de l’être, dans le maintenant le plus dense auquel on puisse se référer, dans le sein même de l’être… Là, nous sommes des philosophes, que ça plaise ou que ça ne plaise pas… On n’est pas obligé de faire de la philosophie pour comprendre (…) mais il vaut mieux comprendre intellectuellement aussi. » (p. 95) C’est soit une plongée au cœur de l’être par la voie de l’intuition pure, soit un patient et laborieux tri intellectuel, aiguisé par l’exigence d’une recherche de vérité sans concession à quelque égoïsme que ce soit. Le ‘sens’ appartient à l’être, il y est enfoui, et c’est la figure figée des pensées closes, de toutes nos croyances donc, qui nous le cachent. La voie médiate de la connaissance cathartique y conduit détachant un à un les liens de l’ignorance et de l’incompréhension. Ce que nous éprouvons, ce que nous savons, « … on en fait des choses (et) lorsqu’il n’y a pas de sens, il n’y a qu’une pseudo-réalité projetée là-dedans, purement intellectuellement ; le résultat c’est que nous avons réduit toute chose à ‘ce qu’elle est’. Le péché fondamental, c’est de réduire une chose à ‘ce qu’elle est’. (…) L’intelligence humaine, elle est de type rationnel et conceptuel, elle associe ce qu’on appelle des concepts, des idées humaines et personnelles. Mais il y a d’autres idées, il y a les idées divines, qui sont de nature purement qualitative et qui ne sont pas conceptuelles. » (p. 97) Stephen Jourdain rappelle ses entretiens réunis dans son livre  l’Illumination sauvage (2) : les ‘manières d’être’ ici, les ‘masques’ alors, ce bal mystérieux où les idées pures se cachent sous les masques efficaces de nos concepts, et bien avant, de ces catégories transcendantales indispensables au déchiffrement du film de nos destinées, jouant comme autant d’optiques limitant, déformant les émissions originelles des idées pures exemptes d’existence, leurs ‘halos’ dit-il… Il rappelle aussi ce qu’il a pu dire des liens unissant signification et symbolisation, sans nouveau développement toutefois… Là, le mystère est aveuglant et l’indiscernable, maître de réalité purement spirituelle : « … pour s’enfoncer en soi-même, pour se donner une chance, il faut s’intéresser à ces phénomènes non-décrits qui se passent dans une clandestinité absolue, qui sont dans le premier plan de notre être le plus intime… Il faut que nous soyons les connaisseurs conscients de nos productions intellectuelles : penser…. Hormis cela, il n’y a aucune espèce de chance de rédemption. » (p. 132) Stephen Jourdain rappelle également son ‘explication’ par l’image mentale, son rôle dans la production du monde de nos représentations, de nos aliénations donc ; voie de retour à soi et de salut pour qui veut élucider et rédimer tout espace personnel où ‘je suis’ ‘ceci’ ou ‘cela’ mais en qualité ouvertement attributive et non carcérale ! Double dimension d’une condition glorieuse : je suis esprit pur et présence au monde, moi-même « imagination dans une imagination » comme le savent les meilleurs connaissants de ce qui est. « L’accès à nous-mêmes passe par mon esprit. Le reste, le niveau perceptif, les gens sont fascinés par leurs perceptions… ce n’est pas méprisable du tout, mais c’est secondaire. L’attaque doit être portée dans le sein de soi-même, et le sein de soi-même, c’est la part immatérielle de soi-même. Et la part immatérielle de soi-même, c’est ce que chacun appelle mon esprit… » (p. 135) « Ce n’est pas méprisable d’être sur terre. Mais je suis d’abord, moi, de l’esprit. » (p. 140) C’est bien cela qu’il faut réaliser. Et le chemin qui est ici tracé, en dépit de digressions, voire d’apparentes divagations dues aux libertés d’entretiens improvisés, est un chemin sûr.

(1) Stephen Jourdain : La beauté du Geste, Charles Antoni – L’OrigineL février 2016

(2) Stephen Jourdain : L’illumination sauvage, Dervy 1994

5 commentaires sur “Passant (1) La ‘beauté du geste’ de Stephen Jourdain

  1. Si le premier jugement, encore libre de l’adaptation au réel, est en fraîche alliance avec la donnée verbale, le second n’est que le dessin pris au calque d’une vérité qui n’apparaît pas. Dessin ambigu, encombré d’entailles, de biffures, de bigarrures, prêt à prendre la tournure scénique où ma conscience se sent concernée.
     » L’acte de conscience » – en laissant le champ libre à l’intelligence visionnaire capable de superposer, sans perte d’essentiel, deux images ayant capté la même vérité en des impressions différentes- est opérant lorsqu’il s’agit d’estimer promptement le sens des phénomènes.

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  2. « Ce n’est pas méprisable d’être sur terre. Mais je suis d’abord, moi, de l’esprit. » Et vous notez : c’est bien ce qu’il faut réaliser.

    C’est le plus difficile sans doute : ce n’est pas la difficulté d’un effort, car la réalisation n’est pas un tour de force, mais une prise de conscience. On ne force pas une prise de conscience : elle se produit ou non, sans préalable (comme l’éveil subit de Jourdain) ou au terme d’une longue préparation (que la réalisation accomplit, mais dont elle n’est pas le fruit).

    La difficulté réside dans la tentation de choisir entre deux conditions radicalement différentes : une ou plutôt, notre condition divine, spirituelle et notre condition créaturielle, matérielle. L’une souveraine, l’autre assujettie. Ce paradoxe irréconciliable ne peut pas être assumé rationnellement : la tentation est donc forte, quasiment irrésistible, de choisir la spirituelle contre la matérielle.

    Or, ces deux conditions ne sont qu’une seule et unique réalité en moi, éprouvée amphiboliquement par moi. En moi… par moi… ‘Moi’ suis donc en personne non pas la résolution qui ferait disparaître le problème, mais celui qui suis placé au coeur de l’épreuve, pour me découvrir en mon identité pure de toute détermination, de tout attribut même divin, où moi, antoine = Moi, Esprit.

    Je suis le lien vivant qui tient ensemble comme un seul tout et sans confusion, ce que la raison sépare inévitablement. Je suis donc celui que je tente (moi et personne d’autre) de tuer à chaque fois que je choisis mon identité spirituelle contre mon identité manifestée, ou l’inverse.

    Il n’y a qu’une seule voie pour échapper à l’alternative meurtrière : c’est d’en revenir toujours au témoin sans lequel il n’y aurait ni monde ni paradoxe ; ce témoin, c’est moi source et substance uniques du monde et de moi dans le monde. Pour cela, il faudra que je dépasse les faux semblants qu’on peut résumer ainsi : je semble seulement ce que je suis manifestement, un homme dans un monde qui lui a donné naissance et n’a pas besoin de lui pour exister. La source de tous les faux-semblants, c’est bien la faute originelle par laquelle je m’identifie à un faux moi : je projette depuis toujours une image de moi-même que je considère être moi purement et simplement.

    Ce n’est donc pas que je sois une créature qui est le problème : je le suis en effet ; c’est en sa réalité pure, la créature est Dieu et Dieu est la créature, sans séparation ni confusion. Le problème, c’est que je falsifie la réalité par un usage inconscient de mon imagination, de mon mental comme dirait Nisargadatta : si je peux prendre conscience de cela, je peux me sauver à l’instant même, retrouvant mon identité irréductiblement jumelle, en… moi, le seul et le même qui s’éprouve en sa différence !

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    1. En lisant la « beauté du geste », j’ai eu la nette impression nette d’avoir déjà lu mot pour mot un nombre significatif de passages de ce livre. Même si S. Jourdain n’a jamais varié dans son témoignage en plus de 40 ans de « service » auprès de ses semblables – un signe de sa sincérité, s’il en fallait un de plus à la cohérence extraordinaire de sa parole -, c’est gênant dans la mesure où j’ai le sentiment d’avoir acheté le livre pour rien : pas même la joie qu’on a à lire un nouveau recueil de poèmes inédits d’un poète qu’on apprécie, parce qu’il faut avouer que Jourdain a un verbe très poétique.
      Par contre, silence sur la différence essentielle entre l’éveil occidental tel que vous l’avez mis à jour par l’étude comparative que vous avez menée dans tous les domaines de la culture – religions, sciences, arts -, et l’éveil oriental qui a été importé en Europe et diffusé si largement comme la panacée universelle, sans aucun esprit critique : cette différence, c’est le concept de création.
      A première vue, ça paraît secondaire : dans ce livre posthume, Jourdain redit bien ce qu’est l’éveil.
      Sauf qu’à moins d’être éveillé soi-même comme il l’a vécu – subitement -, il va nous falloir réformer notre intelligence et cela impose d’user de tous les concepts adéquats pour l’exposition de la « vérité » avec fécondité : il s’agit tout de même de nous en notre essence, spirituelle, et tant que nous n’avons pas réalisé par nous-mêmes, en nous-mêmes, cette vérité au point de l’éprouver pour nous-mêmes et de pouvoir vivre notre vie à la lumière de la Valeur infinie, la vérité va à l’encontre de toute logique.
      Selon l’éveil oriental, tout est illusion : « je suis » absolu, « il y a » illusion. Et cependant, même l’un de ses plus sincères représentants, Nisargadatta, n’échappe pas à la contradiction de la vérité exprimée ainsi : si « il n’y a rien », qui parle ? A qui ? Qui donc anime le substrat physique de l’éveillé, et pourquoi Nisargadatta a-t-il dépensé tant d’énergie pour accueillir les milliers de visiteurs venant chaque année trouver la vérité auprès de celui en qui ils voyaient un maître ? Pourquoi, s’il n’y a ni éveillé ni ignorant ? L’écueil de l’éveil oriental, c’est bien le non-dualisme : la négation de toute dualité réelle pour ne pas ajouter un second au Un absolu.
      Mais il ne faut pas oublier que chaque éveillé témoigne selon sa propre culture, qu’il n’y a pas de mots sans concepts et que le concept de création, précisément, n’existe pas.
      Or, la création, c’est le fait qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Et il y a en effet quelque chose plutôt que rien, pour que je puisse à un moment désiré dépassé les apparences parce que j’en souffre ou qu’elles ne suffisent plus à soutenir mon existence, et qu’après l’éveil, reste le corps et l’esprit de la personne en question qui n’a pas disparue de nos yeux ni nous des siens : le témoin est bien doublement témoin de l’Absolu d’une part, et du monde d’autre part, et continue d’agir normalement – manger, boire, dormir, travailler – en fonction des circonstances : la différence est éthique ; désormais, envers ses semblables, c’est la sagesse et l’amour, universels, qui déterminent leurs actes.
      Tout ça pour dire que seul le concept de création permet d’échapper à l’impasse du non-dualisme où le chercheur sincère de la vérité ne manquera pas de rester sur sa faim : quand on cherche la vérité absolue, ultime, toutes les contradictions et les ambigüités doivent toutes être examinées jusqu’au dernier terme possible de l’exercice de notre intelligence. Si on y prête attention, d’ailleurs, Nisargadatta n’hésitait pas à se contredire : d’un côté, il nie qu’il y a la dualité entre lui et ceux qui viennent à lui – pas d’éveillé, pas d’ignorants -, et d’un autre il leur répond, et le fait avec un dévouement exemplaire ! En ce qui me concerne, ça m’interroge !
      Et le concept de création éclaire autant que les mots peuvent les rapports de l’être et du non-être c’est à dire de l’existence. Je ne vais pas développer plus, mais je voulais exprimer une grave lacune dans cette nouvelle publication qui ne donne pas le témoignage de Stephen Jourdain dans l’un de ses aspects essentiels, et indispensable pour nous : la première création, divine, spirituellement autorisée et donc réelle ; et la seconde, créaturielle, illégitime et irréelle par conséquent.
      C’est là, dans cette pseudo-création que réside l’imposture qui fait notre malheur : je confonds le réel et l’irréel.
      Au chercheur sérieux, je profite donc de la lacune du livre repris dans votre commentaire, pour recommander vivement la lecture d’un autre livre de Stephen Jourdain, qui dit tout ce qu’il faut savoir pour reconnaître la vérité spirituelle que nous éprouvons déjà au plus profond de nous-mêmes, mais ensevelie sous des monceaux de préjugés et de préconçus qui nous empêche d’en prendre conscience et donc de vivre la « vie absolue » : Voyage au centre de soi, la traversée des apparences internes (même éditeur).
      En 160 pages, tout est dit : la question c’est de savoir si on veut faire le grand plongeon dans la vérité et en finir avec la grande illusion qui nous voile le réel – « je suis » et « il y a », indiscutablement et surtout, sainement ! – et nous prive de notre propre vie ; ou bien, ou bien, faire une lecture de plus, pour satisfaire notre curiosité intellectuelle et avoir le plaisir d’avoir un nouveau sujet de conversation. Une logique qui ne mène nulle part et nous laisse privé de l’essentiel : tandis que l’éveillé, lui, a non seulement l’essentiel mais aussi les apparences ! Mais des apparences reconnues cette fois pour ce qu’elles sont : une pure création, spirituelle.

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  3. Ce dont témoigne Stephen Jourdain c’est bien de l’intémoignable. Cet endroit/moment/éternité où se révèle tout en annihilant dans le même moment toute révélation, notre identité, à savoir le vide. C’est la même « chose » dont témoignent les textes bouddhistes et surtout Zen dont Stephen Jourdain reconnaissait qu’ils parlaient de la même chose : « Je suis, depuis toujours, l’absence absolue. » C’est la fin de l’illusion d’un moi séparé et le retournement, comme on retourne un gant, libérateur. Ce qui, si on y songe un tant soit peu, flanque la frousse. Ce n’est pas quelque chose que le Moi envisage puisque c’est synonyme, pour lui, de mort. Stephen Jourdain et beaucoup d’autres avant et après lui, témoignent de la possibilité, semble-t-il inhérente à l’humain, de vivre sa mort tout en restant vivant. Et, évidemment, tous les mots et concepts se heurtent là à leur limite. Les koan zen n’ont pas d’autres but que d’amener le mental à sa limite pour enfin la traverser. Il vaut mieux avoir un maitre bien ancré pour aborder ce genre de traversée. Mais Stephen Jourdain fut son propre maitre et son koan était le « je pense donc je suis » de Descartes, auquel il livra bataille jusqu’à traverser de part en part l’illusion de sa réalité. Le plus troublant, pour moi, dans tous les récits témoignant de cette même expérience, c’est qu’il y se produit une totale dés-identification au corps. Comme le disait Jourdain : « ça fait quarante ans que je n’ai plus de corps ». Et tous ceux qui témoignent de cet éveil, spontané ou non, lié à une pratique ou non, disent souvent « ce corps ».

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    1. Désolé, mais moi qui ait l’habitude de ne pas participer aux discussions ou aux commentaires, je me sens le devoir d’intervenir car le commentaire ci-dessus de M. Pallardy sent l’amalgame qui gâche le parfum d’une très belle chose, à savoir le témoignage du Sieur Jourdain.
      Qu’on retrouve des concordances entre ce qu’il dit et le Zen, oui, mais ça s’arrête là : d’une part, son témoignage n’est pas soluble dans le Zen qui est une tradition, il est unique c’est à dire tout à fait personnel ; d’autre part, il y a une différence énorme entre ce « ça fait 40 ans que je n’ai plus de corps » et les soit disants éveillés qui parlent de leur corps ou de leur propre personne à la troisième personne du singulier, impersonnellement. Jourdain, lui, parle toujours à la première, ça saute aux yeux !
      D’abord une : Jourdain ne témoigne pas de l’intémoignable, puisqu’il témoigne. Il témoigne de ce qui ne se laisse enfermer dans aucun mot, et de ce qui n’est identifiable à rien au point qu’on puisse dire : ceci (cette formulation) = (strictement) la vérité pure.
      Il ne s’agit pas d’un moment, d’un endroit, d’une éternité d’où il témoigne : le lieu de cette révélation, c’est moi !
      Et je ne suis vide : spirituellement, je suis tout ou rien, cela dépend de l’angle pris en fonction de l’aspect abordé. Je ne suis rien : pas une chose, pas un objet même déguisé sous le concept de personne. C’est le paradoxe : je ne suis pas une chose, mais je ne peux parler que des choses, des objets même quand je parle de moi-même : c’est bien pourquoi Jourdain dénonce tout le temps ce qu’il vient de dire comme « la vision d’un oeil de verre » (une pensée).
      « C’est la fin de l’illusion d’un moi séparé » : non, c’est la fin de l’illusion, tout court, qui consistait à prendre ma pensée pour la réalité. Si on reste à parler de la fin d’un moi séparé, tout le monde va dire : « il n’y a personne ! » Mais il y a bien quelqu’un, parce que l’éveil précisément, c’est l’accession à notre identité véritable, pure de toute projection et une identité, c’est quelqu’un ; et cette identité est si pure (libre) de tout attribut, que Jourdain ne peut garder que le mot « moi » pour la désigner (mais pas « mon » moi qui serait encore une identité falsifiée, un objet).
      Je ne suis pas l’absence absolue, je suis au contraire absolument présent, tellement que tant que par miracle, je ne m’éveille pas, je ne me vois même pas !
      Il n’y a aucun retournement : tout reste à sa place ; l’existence ne change pas d’un iota. La libération, c’est de ne plus se prendre par sa pensée et ne plus y coller, mais je continue de penser et tous les aspects de l’existence non seulement demeurent, mais bénéficie d’une rédemption : je pense en sachant que je pense, tout va bien ; et les oiseaux continuent de chanter, les voitures de rouler, moi de vieillir. Seulement, il n’y a plus aucune fatalité : au contraire, tout devient formidable, miraculeux, ludique. Un émerveillement permanent devant le fait qu’il y a quelque chose plutôt que rien, que cela ne s’explique pas et que les choses elles-mêmes se révèlent plus elles-mêmes encore. « Le rouge rougoie ».
      « Ce n’est pas quelque chose que le Moi envisage puisque c’est synonyme, pour lui, de mort. Stephen Jourdain et beaucoup d’autres avant et après lui, témoignent de la possibilité, semble-t-il inhérente à l’humain, de vivre sa mort tout en restant vivant » : là, nous sommes dans l’abstraction pure, ma pensée que je prends pour la réalité. Je parle d’éveil, tout en dormant ! C’est seulement en fait que ce qu’est l’Eveil, ça ne s’invente pas : il ne se déduit pas, on ne peut pas le « savoir » ; il faut cette révélation directe, immédiate pour le connaître dans l’acte même de cette (auto)révélation et pouvoir en parler sans ajouter encore à la confusion générale.
      « Stephen et beaucoup d’autres avant lui » : ah non, pas beaucoup ; quelques uns seulement, dans toute l’histoire humaine, on parlait d’une telle révélation. Pourquoi est-elle donc si rare ? Mystère, il faut accepter que le « savoir absolu » auquel l’Eveil donne accès n’apporte de réponse qu’à moi-même, de moi à moi, parce qu’il ne concerne que moi. Le reste (pourquoi le monde, pourquoi si peu, etc..), c’est de la métaphysique, pas mauvaise en soi mais secondaire, questions auxquelles on peut toujours trouver des explications si on en veut, aucune ne sera jamais la vérité ultime. Il faut donc que ça reste un jeu, un plaisir et non que ça devienne obligatoire (comme le pinard de Coluche). Or, on prend souvent trop au sérieux ce genre de questions, au point d’en faire des problèmes existentiels.
      Et non, Jourdain ne témoigne pas de vivre sa mort en restant vivant : l’Eveil a fait de lui un vivant au contraire, alors que, sauf éveil, nous sommes morts et nous ne le savons même pas.
      « Mieux vaut avoir un maître bien ancré pour aborder ce genre de traverser » : non, pas de maître, pas de disciple parce que l’un comme l’autre c’est un état d’esprit et l’Eveil n’étant pas un état d’esprit, on ne voit pas comment un état d’esprit pourrait y ouvrir la voie.
      Le cogito de Descartes n’a absolument pas été un koan, au sens institutionnalisé du terme, pour Jourdain : je voudrais bien connaître le nombre de personnes qui se sont jamais éveillés en pratiquant la technique du koan ou d’une autre. L’Eveil, c’est tout le contraire d’une technique : c’est du vivant avec le tâtonnement que cela suppose. Alors, hormis coup de chance ou de grâce : pas d’Eveil ; aucune voie, pas même celle du koan ne mène à l’Eveil.
      Des-identification du corps : non, désidentification tous azimuts; « je suis » absolu et « je ne suis pas », tout aussi absolu, les deux tranchants du même sabre (l’Eveil) par lequel je demeure moi-même, vraiment moi-même et me garde ainsi.
      Désolé pour le commentateur : qu’il ne prenne pas cela personnellement, surtout car vraiment, ce n’était pas une attaque, mais une mise au point indispensable, les choses étant suffisamment confuse en ce domaine.

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