Passant (3) Réponse à un ami

Vous me répétez sans cesse que vous n’atteignez pas encore cet état de conscience quasi-surnaturel qui vous délivrerait de tout souci de la vie… Je vous dirais donc à vous aussi : « Parce que vous n’y croyez pas… » Cette incrédulité engendrant incompréhension et ce mouvement s’enroulant indéfiniment dans les plus insondables plis de l’ignorance de soi… C’est que le poids du monde est énorme et qu’il semble (être) éprouvé d’abord : et de fait il l’est ! C’est cette sensibilité-là qui nous entraîne à estimer l’exclusive réalité de tout ce qui nous affecte physiquement, mécaniquement, en termes de plaisir ou peine. Ce que je propose, c’est la délivrance de ce joug, de cet asservissement à la sensibilité limitée à l’expérience physique. Comment ? Par l’affinement le plus poussé de l’intelligence discriminante et de la sensibilité, ce qui se développe réellement à partir d’une source plus secrète, de son commencement absolu (non-mondain). Ainsi l’éveil – et comme il faudrait abandonner ce mot galvaudé et évidemment trompeur – ne serait qu’un réveil : non pas un changement d’état, une mutation inhumaine, mais la simple modification du même évoluant d’une illégitime aliénation par les ‘faits’ à une aperception fine, infiniment, de ce qui se ‘passe’ mystérieusement au cœur de la vie, de la création ici maintenant par mouvement d’esprit pur. Un débroussaillage  de toutes les idées fausses et confusions qui vous empêchent d’éprouver ce que vous êtes déjà !

Je ne suis pas un faiseur de miracle, ni mage, ni guru ‘oriental’ : je propose des pistes pour cet affinement de l’intelligence et la sensibilité – pas même des pratiques de méditation ! – je ne propose pas d’éveil subit mais un passage subtil de la sidération pure et simple par les objets à l’admiration des figures si diverses du paraître et de leur épreuve par le moi profond, je précise ‘en première personne’, attentive au commencement, à l’éveil, et c’est bien ici le mot approprié, l’éveil de la vie à la vie, de soi à Soi (ou Soi à soi si l’on prend juste mesure de cette vivacité de dialectique réflexive, et au-delà encore, bien au-delà des mots pour le dire !) C’est pourquoi j’ai dit ‘gnoséologie’, arpentage de toutes les voies de connaissance jusqu’à libération du procès ultime de co-naissance, finalité de nos destinées et accomplissement. Gnose finalement. Ce trajet, il appartient à chacun d’y cheminer (par) soi-même, par la mise en œuvre totale de sa singularité et de ses potentialités propres jusqu’à la régénération d’un sentiment d’universalité véritablement océanique. Co-naissance, soit la vie tout entière unie en étincellement d’Idée(s) !

Passant (2) Une dernière réponse de Michel Henry

– Michel Henry, serait-on fondé à dire qu’une pensée comme la vôtre peut conduire, par-delà le domaine philosophique stricto sensu, à quelque chose comme une sagesse, un art de vivre ?

– Certainement. Si l’homme ne peut plus se concevoir par la seule pensée, si c’est un être vivant, sensible, habité par la souffrance et la joie, si la pensée elle-même n’est, selon le mot de Maine de Biran, qu’un ‘mode de la vie’, alors une autre analyse concrète de la condition humaine ne peut se borner à décrire la transformation de notre connaissance, elle implique une modification de notre existence, une éthique. La sagesse ne se limite pas au savoir théorique ou à un art de vivre reposant sur un tel savoir. Tout ce qui affecte notre vie au plus profond d’elle-même, notre sensibilité, notre désir, notre amour engendrent des modalités spirituelles plus profondes, plus intenses, plus imprévues que celles dont le sage antique offre l’image modèle. À mes yeux, la destination ultime de ce vivant singulier et invisible que nous sommes ne peut être explorée que si on ne se restreint pas à en demander le secret au monde mais plutôt à la vie qui ne cesse de nous faire le don de vivre.

in Phénoménologie de la vie V – Philosophie pour les vivants – pp 227/228  (PUF 2015)