Y a-t-il une ‘modernité’ de l’art ?

Je pose cette question à la suite de ma lecture du dernier volume paru, le quatrième, de l’histoire personnelle et philosophique des arts de Carole Talon-Hugon. Un volume précisément intitulé Modernité, et qui décrit l’avènement d’une nouvelle et radicale conception de l’art à partir de la fin du XVIIIème siècle, autant dire à partir de la Révolution française ; mais aussi en Allemagne, en prolongement du kantisme, et dans les formulations du premier romantisme de l’école d’Iéna – là où prennent naissance toutes les thèses d’un romantisme qui me paraît n’avoir jamais vieilli… C’est d’ailleurs le passage  le plus intéressant de ce livre, que je recommande, et qui décrit fort bien la nouvelle définition d’un art qui, en dépit d’autres mutations et bouleversements qui vont se succéder jusqu’à nos jours, ne va plus se transformer en profondeur, dans son ‘essence’ comme on dira dès lors. Nous restons bien sûr dans une perspective sagement universitaire, dépoussiérée sans doute, mais qui ne pousse pas sa conclusion jusqu’à la découverte d’une ‘mission de l’art’ sur laquelle je vais revenir, comme elle peut se révéler à mon avis dès les premières peintures ‘préhistoriques’. En voici toutefois les conclusions.

« On retiendra ici trois affirmations importantes de la Modernité de l’art. 1/ L’art est une essence (…) la Modernité nous a légué l’idée qu’au-delà de la diversité des œuvres selon le genre, le style, l’époque et le lieu, l’art a une nature invariable, qui subsiste dans ses différents produits. 2/ L’art est une pratique autonome. Le XIXème siècle a parachevé le grand mouvement d’autonomisation de l’art commencé quatre siècles plus tôt. Après s’être soustrait à l’autorité de l’Église ou du Prince, il s’est débarrassé de la tutelle des académies où les normes de qualité étaient définies entre pairs sous l’égide des grands ancêtres. L’autonomie n’est à présent plus celle de la profession mais bien celle de l’artiste individuel. Elle est la condition de sa créativité. 3/ L’art est une activité sérieuse et précieuse. Qu’on y voie un mode d’accès à l’absolu comme les romantiques, ou un engagement exigeant dans l’exploration du sensible et des formes, il est doté d’une valeur intrinsèque. Ses œuvres sont déposées dans des musées, qui deviennent les temples d’un nouveau dieu. L’art n’est plus l’instrument du sacré, mais un nouvel objet sacré. » (page 26) C’est une conclusion qui rejoint celle de Jean-Jacques Wunenburger, dans la dernière édition de son livre Le sacré (2) où il propose dans un chapitre sur les ‘métamorphoses contemporaines’ du sacré, une nouvelle conception du sacré bien au-delà des conceptions traditionnelles du ‘religieux’, comme la poésie d’Hölderlin l’avait inauguré par exemple, ce qu’a si bien vu Heidegger dans l’important ouvrage qu’il lui a consacré. Bien au-delà du ‘religieux’ traditionnel, cette voie que nos contemporains recherchent si désespérément sans la trouver, l’empruntant parfois presque à leur insu, s’y perdant toujours tant les religions du passé s’appliquent, encore et toujours, à l’inéluctabilité de ce désastre qu’elles préfèrent à leur effacement.

J’en ai déjà tracé un bilan, à maintes reprises répétées, précisant cette ‘mission de l’art’ qui serait à mes yeux un incomparable instrument de salut aux heures tragiques que nous vivons. D’abord ce constat essentiel : « L’expérience de la matérialité du monde, dans le domaine sensible de l’expérience physique, et dans le domaine logique de l’appréhension de l’objectivité, occulte le fait radical et antérieur de la non-objectivité de la création. Celle-ci, en tant qu’acte de création et de perpétuation, lui-même hors des conditions permettant aux phénomènes de se poser et de s’imposer comme tels dans leurs limites visibles, s’est trouvée soudain éclipsée par son objet. » Et la définition, une tentative que j’ai souvent esquissée, répétée dans mes écrits sur des artistes et l’histoire de l’art : « La mission de l’art est de nous le rappeler. Elle consiste d’abord à s’insurger contre l’usurpateur, la représentation conventionnelle du monde parée du masque de la vérité officielle ou, ce qui est devenu si pernicieux, de la révolte d’appellation contrôlée. (…) C’est qu’il faut à la fois s’insurger contre le grand inquisiteur, l’hydre institutionnelle, et permettre la délivrance de la subjectivité (visage authentique de l’objectivité !), l’ici inassignable où prend source la présentation. C’est qu’il ne faut surtout pas prétendre à la propriété d’une unique vérité de parole ou de son expression par l’image de beauté. Dans la détermination volontaire d’une autre expérience, le geste de création artistique (et non son déroulement explicatif, par l’intermédiaire d’une rationalité comme le tente la philosophie) libère une autre vérité et un autre destin. On nous l’a déjà asséné : une oeuvre d’art est plus vraie en elle-même que tout ce que je pourrais en dire, après. L’art est donateur d’images : le monde est imagination et images, pas une représentation. L’art est une traduction ou une interprétation de la visibilité du monde, de sa réalité physique (…) et une régénération de la langue, du vocabulaire, constitués pour le récit de la création et de la présentation. Représentation et reproduction sont devenues synonymes. (…) En regard d’un monde offert à l’expérience, l’art veut produire une autre perception de ce monde, et du même coup une autre aperception de soi-même. Il a pour mission de rappeler que l’acte d’être s’effectue d’une subjectivité irréductible, et que la meilleure façon de définir cette irréductibilité, c’est d’instituer une parole de la première personne. » (in La création 1994) On pourra aussi se reporter à mon article entier sur la ‘mission de l’art’ paru dans ce blog le 11 novembre 2009.

Ce que j’ai donc tant de fois répété et tenté d’illustrer, c’est que peindre – et cela depuis l’époque des peintres de cavernes, il y a dix mille ans et plus – c’est retrouver l’essence de la nature, sa spiritualité des commencements, la fertilité substantielle du paraître en tous ses aspects et bien entendu l’imperçu, endormi par les préjugés, les habitudes, la hâte ! C’est aussi fixer un instant, une photo-graphie comme je me plais à l’écrire, non de ce que l’on voit, mais de ce que l’on pressent et que le geste de peindre fait toucher au plus près, à l’intime, quoique sans violence ni appropriation. C’est ainsi que je m’essaie moi-même à un ‘art photographique’ en proposant ce que mon œil voit en étant sollicité de la vérité de l’invisible. J’en propose ici un modeste exemple que j’ai voulu comparable à un tableau ‘abstrait’, étant entendu, et c’est bien ce que j’entends démontrer, que l’abstrait rejoint le plus concret dont il s’inspire et dont il reflète le mystère. On rejoint dans cet exemple l’élémentaire vivant d’une écorce, d’une coulée de sève ici perceptible, de toutes les concrétions de matière végétale comme autant de figures de complexité et d’unité humblement dissimulées dans le tronc d’arbre découvert à la vue d’un passant. L’art aime le réel total, secret, caché : c’est pourquoi il a tant de visages, c’est pourquoi aussi il n’a pas d’âge, et la mission qui est la sienne est transhistorique, ou n’est pas.

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(1) Carole Talon-Hugon : Une histoire personnelle et philosophique des artsModernité PUF 2016. Le dernier volume L’art contemporain, est également à paraître cette année.

(2) Jean-Jacques Wunenburger : Le sacré, sixième édition mise à jour, Que sais-je ? PUF 2013