Passant (6) La leçon ‘orientale’ de François Jullien

J’ai déjà eu l’occasion, et à deux reprises, d’explorer la pensée de François Jullien, choisissant une première fois d’examiner les nouvelles perspectives esthétiques qu’il proposait en s’inspirant de l’exemple chinois (Cette étrange idée du Beau : 16.04.2010) ; une seconde fois, en tentant de situer plus précisément ses concepts métaphysiques si étroitement en rapport avec ceux de l’Orient, mais c’est toujours de la Chine qu’il s’agit, en contraste absolu avec les fondements idéaux de notre Occident (À quelle distance de l’Orient ? : 08.05.2015). Je signalais par ces mots le contenu invariable de ces riches analyses, passionnantes parce qu’elles manifestent à la fois une grande compréhension et une incontestable fidélité à l’esprit chinois (1), et une profonde connaissance des problématiques philosophiques occidentales, en particulier contemporaines, notamment le passage de la ‘métaphysqiue’ à la ‘phénoménologie’. J’avais écrit :  » C’est à chaque page que l’on trouve tel aperçu révélateur de la ‘pensée’ chinoise, tant et si bien résumée à chaque étape qu’elle se retrouve tout entière à chaque fois en pleine cohérence avec elle-même et, bien entendu, en contradiction flagrante avec la ‘pensée’ occidentale et ses repères estimés les plus fermes. Pensée dynamique du ‘mouvement’, de l’instabilité, de l’énergie, où il convient de ‘jouer’ plutôt que ‘lutter’, sans soumission à la définition d’autorité logique mais toujours en adaptation la plus souple possible avec les ‘flux’ de la vie. » Dans son nouveau livre (2) : Vivre en existant, François Jullien poursuit son exploration jusqu’à tracer cette fois la perspective d’une éthique radicalement neuve, mais toujours inspirée par la tradition millénaire de la Chine ancienne. Ce sont des pages de philosophie vivante, avec la puissance intellectuelle de connaissances très approfondies et le rayonnement spirituel d’un engagement gnoséologique assez exceptionnel à cette heure.

Contre la pensée d’Occident, et dans l’inspiration ‘orientale’ des Chinois, il s’agit une nouvelle fois de proposer des concepts non point en eux-mêmes inédits, mais qui ouvrent une nouvelle perspective, cette fois encore dans le prolongement d’une tradition qui nous fut longtemps radicalement étrangère, même lorsqu’elle commençait d’être importée chez nous dès le 18ème siècle, et cohérente néanmoins, associée à des aperçus plus récents de notre philosophie contemporaine, la phénoménologie comme je l’ai dit et même, en particulier, l’existentialisme sartrien. D’abord la critique de la ‘métaphysique’ comme l’a initiée Heidegger, de l’ontologie née en Grèce, une critique portant sur les concepts, ces abstractions forgées par les Grecs soucieux de s’affranchir de l’obsédante prégnance des mythes, mais abstractions qui avaient éloigné du ‘vivre’ comme la philosophie contemporaine s’en préoccupe depuis Sartre et quelques autres – où l’on voit donc l’originalité de ce nouveau chemin de pensée : « … la philosophie n’a-t-elle pas recouvert ce vivre sous ses partis pris ? Car elle l’a rangé sous l’Être. Elle a notamment enseveli ce que vivre a d’éminemment singulier sous l’abstraction du concept élevant à la généralité ; comme elle en a recouvert l’essentielle ambiguïté sous son ananlyse des essences, celles-ci promues en objets – distincts – de la connaissance. De là que, dès Platon, la philosophie ne peut plus penser vivre selon ses deux traits fonciers, qui vont de pair, de l’ambigu et du singulier ; mais a reporté vivre dans la ‘vraie vie’, l’alethes bios, dans le Là-bas de l’idéal : vivre ici et maintenant n’y peut plus trouver de consistance et s’y trouve ‘dépassé’. » (p. 12) Le ‘vivre’ rejoint le singulier – nouvelle approche donc du sujet – et sauve de cette illusion née de la croyance en un autre monde, fût-il celui des pures essences comme l’auraient rêvé Platon et ses continuateurs, en tout cas les platonismes d’école. Autant de voies bien connues de la philosophie classique – celle qui s’enseigne jusqu’à nos jours à l’Université – et toutes parvenues à autant d’impasses dont il faut bien nous sortir de toute urgence en ces temps de crise. « Mais que reste-t-il alors de prescriptif nous enseignant comment vivre ? Avec l’étiolement de la moralité religieuse, un terrain n’est plus occupé. Un terrain est laissé vide aujourd’hui tant par la philosophie, indexée qu’elle est, depuis les Grecs sur la ‘science’, que par un religieux dogmatisé vis-à-vis duquel la foi requise s’est vu dévaluer dans la modernité. Sur ce terrain déserté, abandonné à la friche, prospère l’ivraie de ce qu’on a nommé le ‘développement personnel’… » (p. 13) François Jullien s’est attaqué de nombreuses fois à la philosophie bon marché du ‘nouvel âge’ et je ne crois pas utile d’y insister à mon tour. Mais il n’est jamais vain de répéter à quel péril on s’expose en se réfugiant dans des systèmes conceptuels à la fois trompeurs et aliénants, ceux-ci d’ailleurs tout aussi nuisibles que ceux des dogmes persistants des religions du passé. Ce n’est pas tant sa pauvreté philosophique et les incantations constamment répétées pour la dissimuler qu’il lui reproche, mais bien ses incompétences conceptuelles et donc son incapacité à ‘analyser’ et à ‘construire’ – autant de points sur lesquels j’ai déjà formulé des reproches similaires. Que faire donc ? Partant de là ?

La tâche n’est pas facile car il faut restaurer les concepts, en trouver de nouvelles significations ou, au moins, en susciter le sens profond oublié ou négligé. Ainsi d’abord le ‘vivre’ qu’il ne faudra plus confondre avec le biologique, le métabolique de nos fonctionnements vitaux élémentaires. Car ceux-ci, en vue d’une adaptation la plus conforme possible aux simples besoins de la vie – se nourrir, se reproduire, mais encore se protéger, jouir même de toutes ses satisfactions vitales – nous entraînent à fixer des habitudes et des convenances, certes rassurantes, mais qui immobilisent les élans de la vie visant à plus d’intensité, de dépassement, d’invention de soi en vue d’un perpétuel enrichissement. Contre tout ce qui nous retient, nous entrave, même par sollicitation vitale d’un contentement ‘ordinaire’, il faut se rebeller pour délivrer d’autres aspirations plus secrètes de la conscience en voie de personnalisation. « Je nommerai proprement ‘désadhérence’ cette capacité qui fait entrer en scène la conscience en la détachant du vital ; par suite, qui fait émerger la position du sujet et permet à celui-ci de commencer de se ‘tenir hors’ et d’ex-ister. Ce qu’on peut dire aussi bien à l’envers : plus de la conscience en moi se déploie, moins je suis pris par (dans) mes adhérences, absorbé, ‘englué’ par elles, comme a dit Socrate ; et de cette désadhérence, de ce recul ouvert, naît en retour la réflexivité qui fait la conscience et qualifie le sujet. » (p. 27) Conscience augmente le vital ; conscience oriente vers des biens plus chers que la satisfaction, vers ce qu’il faut bien appeler dépassement, au-delà du vital et de ses équilibres propres, limités à ses seules fins. Conscience ouvre donc une voie éthique caractérisant l’humain comme tel, et bien entendu nous le savions déjà, mais il s’agit d’une voie hasardeuse que les cultures passées n’ont pas bien assurée, parce qu’exigeant une créativité en perpétuel renouveau, une ‘intelligence’ de soi-même et du monde en réinvention permanente : une mobilité d’esprit, un nouveau sens offert à notre vitalité, cette fois pour exister, ex-ister comme l’écrit et s’en explique François Jullien. « Si ‘conscience’ n’est pas un mot creux, une noix vide, le hochet dont s’est trop aisément contenté le bon vieil humanisme, c’est que la conscience procède de ce pouvoir de se retourner contre la condition d’adhérence dans laquelle elle tient impliqué le vital et dont se détache alors la position du sujet. » (p. 29) Dans des pages nombreuses, brillantes et convaincantes, notre auteur explique ce que signifie et tout ce qu’implique ce ‘dé’ de déshadérence, et comment il oriente vers une neuve compréhension de ce qu’il faut entendre par ex-ister, en ré(s)istant contre tout ce qui nous englue, nous enlise ; ce sont ses propres mots, et je crois qu’ils seront faciles à recevoir dans le contexte actuel de remise en question de tous nos repères civilisationnels. « On en déduira sans peine, soutirant un terme de l’autre, qu’ex-ister procède élémentairement de ré(s)ister : que ‘se tenir hors’, émergeant, en essor, c’est ‘se tenir adversativement’, en faisant face, comme le dit la ‘stase’ grecque, réactivement en même temps qu’aggressivement (ce ‘réactif’ n’est pas passif). L’existence se mesure, autrement dit, à sa capacité de se dégager de l’inerte en l’affrontant. De là, que la résistance n’est pas seconde, postérieure-extérieure, mais qu’elle est interne et même originaire ; et que c’est à partir de la résistance, à travers elle, que l’existence se promeut et d’abord se détache… que de la tension née de la résistance résulte l’indentité de l’existence. » (p. 46) Suivent des pages très nombreuses et passionnantes, j’insiste, pour dénoncer efficacement l’enlisement et quasiment son contraire asymétrique, le basculement, et finalement leur intention la plus secrète, d’inspiration purement vitale : le désir de durer !

Mais cette fonction vitale – et je ne dis pas cet instinct qui commande et dirige sans réserve, on sait bien, toute l’animalité – qui nous a fait naître et qui, d’abord, nous a déterminés durant des années, n’a pas dit son dernier mot. La conscience qui en est issue peut encore nous inspirer des concepts exposés aux défauts dénoncés plus haut, et à un constant retour, tentative du moins, à une spéculation métaphysique qui servirait à nouveau d’abri, d’enfermement en autant de mensonges conceptuels camouflant une impuissance éthique pour ainsi dire restaurée, autant par peur que par paresse. Affronter le vrai désormais, c’est se mobiliser contre des concepts tentateurs, des démissions qui se cachent sous la promesse ou la satisfaction renouvelée à ‘bien’vivre’. Le concept de ‘présent’ mis à la mode de nos jours, par exemple : « Mais dès lors qu’on parlera d’un définitif interne au présent, d’un absolu perçu dans l’ici et le maintenant, c’est-à-dire d’une capacité d’exister qui se dégage du sein du vivre, y découvrant des possibles d’où se promeut un sujet, et n’est plus en attente de rien d’autre, et d’abord de son prolongement temporel -, de quel décollement n’est-on pas menacé ? Le danger est toujours là qui rôde, dès qu’on touche à l’absolu, de reverser dans la métaphysique, son vieux langage, et ne serait-ce déjà que du fait de la langue même et de son ornière, en premier lieu de sa grammaire. De là la nécessité de reconsidérer cette capacité au ras du vécu, au plus près de sa phénoménalité… » (p. 144) La vérité, son visage nouveau découvert, exigera une autre approche du réel pour se ressaisir elle-même et se protéger des ivresses idéologiques. C’est alors que la leçon phénoménologique est retenue, telle qu’elle s’énonce depuis son inventeur moderne, Husserl, et telle qu’elle s’est développée chez ses continuateurs les plus fins et les plus profonds ; en France, Maurice Merleau-Ponty et Michel Henry. (3) « Décrire, ‘simplement’ décrire, pour ne pas rater l’existence, ce sera donc d’abord ne pas expliquer… Si l’explication est à rejeter, c’est qu’elle rend compte de la ‘chose’ à partir d’autre chose, en effet, d’un dehors de la chose qui en est la ’cause’, cet ex- de l’ex-pliqué… Certes on ‘connaît’ la chose par la cause, mais aussi ne l’a-t-on pas déjà perdue ? Son existence même, dans son ici et maintenant, ne nous a-t-elle pas échappé ? (…) Comprendre la chose, c’est-à-dire en l’intégrant, par un travail de liaison, à quoi vise l’explication, c’est du même coup la délaisser… De ce que (dès que) je dis ‘parce que…’, j’ai déménagé de la chose même ; j’ai délaissé l’expérience que j’en fais : j’ai déjà quitté l’existence. » (p. 149) C’est à ce point que les nouveaux développements de François Jullien deviennent les plus excitants, l’éloignant lui-même de ce qu’il nous avait proposé jusque là, mais toujours à proximité d’une phénoménologie exigeante, conquérante, et d’une redécouverte bouleversante de cette vérité éclatante de la tradition chinoise, celle du taoïsme, c’est évident, et telle que le développement des arts chinois l’a illustrée. Partant toujours de la même critique : « De là que les Grecs, élaborant dans la pensée, ont d’emblée tenu l’expérience à distance, et par suite l’existence, sous ce surplomb régissant de la causalité, et n’ont pas décrit… Or la grande rivale de l’explication que les Grecs ont magistralement installée à la base de tout savoir, pour qu’il soit un savoir, cette rivale moderne qu’est l’interprétation, fait de même : elle aussi nous détache, et même ostensiblement, de l’existence, en inscrivant dès l’abord ma perspective dans ma perception – or ne faisons-nous pas toujours qu’interpréter ? » (p. 150) Nous remontons ainsi à l’exigence phénoménologique devenue incontestable. L’ex-istence désarrimée de l’exigence vitale révèle l’importance désormais capitale de l’apparaissant nu, du phénomène comme tel… « C’est lui seul qui constituerait l’expérience ; livrerait, telle qu’en elle-même, l’existence… C’est lui qui nomme le corrélatif de la description, en dessine définitivement l’horizon. Le ‘phénomène’ ne nomme en effet rien d’autre que l’apparaissant, to phainomenon, se gardant par là de tout dépassement. Il nomme à lui seul ce qu’il ne faudra plus quitter… ce phénomène n’en appelle à rien d’autre : il n’est en quête d’aucune justification qui le dépasse : l’existence en lui n’est plus débordée. Cet apparaître qui est le sien, en effet, ne renvoie à rien, il n’indique absolument que lui. (…) Non seulement l’apparaître n’est plus apparence, il est ce qui seul existe. Et décrire notre expérience des choses ne sera dès lors jamais autre chose que décrire la manière même dont elles nous apparaissent : en distinguer une chose ‘en soi’ ne serait qu’un mirage – en quoi se trouve effectivement ruinée la construction de la métaphysique. » (p. 154)

Les développements qui suivent ces constantes reprises d’une critique de la métaphysique sont très denses, très savants et toujours d’une belle éloquence chez François Jullien. Parvient-il pour autant à vaincre ce dualisme imposé par l’expérience ordinaire de sens commun, consacrée par la langue et la grammaire comme il le reconnaît, pour ‘déconstruire’ ce dualisme de l’apparaître qui sépare toujours finalement l’apparition comme mouvement et l’apparition comme résultat (‘étale’ sous nos yeux dit-il) ? L’affaire n’est pas mince, je l’ai souvent dit, malheureusement trop souvent par allusions, qui va des critiques d’Aristote aux querelles de la phénoménologie contemporaine. Chacun de mes lecteurs le sait : comment ne pas concevoir les idées comme des choses – une erreur que tente d’exorciser François Jullien – et comment concevoir la double face d’un réel visible obéissant à une physique causaliste et d’un réel invisible de consubstantialité ? Sans oublier par conséquent les querelles portant sur le statut de l’image, cette fois augmentées de considérations sur les conceptions esthétiques de la tradition chinoise, en particulier sa conception du Paysage. (4) Au fil des pages néanmoins, l’apparaître se définit de mieux en mieux comme un ‘processuel’ qui s’apparente au genre du mouvement que nos Anciens avaient si bien su distinguer eux aussi. Quand je rappelle sans cesse l’impensable aporie du logion 50 de l’Evangile selon Thomas qui signale notre marque distinctive comme « un mouvement et un repos », je pense proposer, et je le maintiens, un dépassement du paradoxe initial où se cache la plus secrète vérité de la manifestation. En abordant moi-même les questions posées – et j’y reviendrai de nouvelles fois – du ‘noumène’ et du ‘phénomène’ ; en proposant mes concepts d’apparaissance qui s’écrit aussi apparessence, j’ai tenté de vaincre cette difficulté apparemment incorrigible de la pensée intrinsèquement ‘dualiste’. Sans oublier cette ‘luminescence’ de l’idée que j’imagine manifestée de l’idée même, vivante et rayonnante : « l’Idée se » comme l’a écrit Stephen Jourdain en un raccourci de formule si mystérieux pour traduire une immanence ‘miraculeuse’, une im-médiateté de la création ‘au commencement’… C’est le genre du ‘mouvement’ que pas à pas F. Jullien promeut à l’avant de son éthique : principe de création auto-suffisant que la nature incarne en tous ses aspects et au plus fort dans l’animation de nos propres mouvements de conscience et de connaissance. Et si le ‘moi’ peut sembler paraître un (possible) figement de ce mouvement perpétuel d’auto-création, il doit être aussi neutralisé pour laisser la place au sens le plus pur de la manifestation, gratuite et imprévisible. « De là enfin en découlera que ce phénoménal soit conçu non plus comme ‘étant’, relevant de l’Être, mais ‘advenant ainsi’, et donc de l’ordre du processuel ; par suite que s’y résorbe le point de vue de l’essence ou du ‘qu’est-ce que c’est ?’ donnant à identifier ce ‘ceci’ ou ce ‘quelque chose’ ; et que l’apparaître en renenouvellement infini, par ce retrait de l’ontologie, puisse être en effet toute l’existence. » (p. 174) La phénoménologie ayant pour principal ressort depuis sa fondation le concept d’intentionnalité, il est à son tour détrôné par le pur mouvement de l’ainséité du monde comme tel. « De la neutralisation de l’intentionnalité résulte une évacuation du sens, plus radicale encore que sa ‘suspension’… Car si la disponibilité, à bien l’entendre, est cette disposition élémentaire d’abstinence de l’esprit, évidant le ‘soi’ et défaisant toute position du sujet, s’y dissout du même coup toute visée signifiante en même temps que toute attente de message ou ne serait-ce que d’indication : la disponibilité descriptive est d’en rester au seul régime réactif de l’incitation. Dit autrement, c’est en se libérant d’un rajout du sens qu’on accède à l’ainsi du seul apparaître. (…) ‘Perdre son moi’ n’est donc pas ‘communion’ mystique, n’est pas élan fusionnel (nul amour et pas même d’empathie), mais retrait d’une séparation qui paraissait artificielle… Dès lors que, décapant son expérience de toute orientation de l’intérêt, de toute perspective-projection d’un sujet, on perçoit toute existence ‘à égalité’.  » (p. 184) Égalité et unité du monde éprouvée au seul degré d’immanence intrinsèque d’une conscience non-duelle ? « Ne faut-il pas comprendre, ou mieux ‘réaliser’ (to realise), que c’est un même avènement d’existence qui fait continûment le monde, en promeut indéfiniment l’ainsi, dont ‘je’ fais également partie : saisir la logique d’immanence – que rien ne scinde – d’où vient la vie ? » (p. 192) Ni sujet (témoin) ni sens (du mouvement créationnel) : peut-on s’y tenir ? Et peut-on seulement le dire, l’évoquer à ce point ?

Même parvenu au point culminant de ses démonstrations – je ne cite pas son intéressante analyse des contradictions opposant le Descartes du ‘doute systématique’ au Rousseau des ‘rêveries solitaires’ – François Jullien retourne une dernière fois à une tentative de relecture de Platon et de la tradition platonicienne pour une ultime confortation de sa thèse majeure, choisissant finalement le point de vue esthétique. 1/ « Si l’on sait lire Platon contre son platonisme, on perçoit déjà que ce qui l’intéresse est moins ce statut d’un ‘hors-monde’ où s’évader, par reliquat d’orphisme, que ce que cet hors-monde permet d’obtenir d’effet moteur dans le monde, et ce en désamarrant la pensée de ce qui fait monde ou la faisant proprement ‘redémarrer’. De là que la pensée platonicienne puisse opérer par modélisation projetant sur le monde un devoir-être (celui de l’idée ou de l’eidos) ; en même temps que s’y creuse une absence éveillant le manque et, par là, tendant vers cet absolu, notre aspiration (par sa capacité d’erôs). (…) De même en va-t-il de la ‘beauté’ (de Platon à Plotin). Qu’elle relève d’un ailleurs invisible (de l’idée) est ce qui lui permet de surgir comme ‘le plus manifeste’ au sein du visible et ‘le plus désirable’… Ou encore que le Beau ne soit pas de ce monde est ce qui lui permet de crever l’écran du sensible, de nous frapper d’effroi par la puissance de son trait – en même temps qu’on ne peut que garder la nostalgie de sa perfection impossible. » C’est bien pourquoi j’avais parlé d’un ‘modèle érigénien’ qui traitait symboliquement de cette séparation des idées et du monde ‘réel’ : une séparation qui n’en est pas une dans le Tout de l’ineffable Déité ! Mais la feinte proposée ici est si subtile que je ne la retiens pas pour valable : vérité n’est pas fille d’incitation ! 2/ « L’exigence du beau – sa puissance d’appel – ne pouvait s’instaurer si l’on n’inventait pas cet hors-monde auquel confronter ce qui, dès lors, n’en sera plus toujours qu’une ‘image’ amoindrie (l’eidolon de l’eidos). Cet hors-monde inscrit moins un refuge, ou bien un refus du monde, que la condition de possibilité d’un Beau d’autant plus activement présent dans le monde, par l’injonction qu’il est, qu’il n’y sera jamais satisfait. » (p. 203) À partir d’une étude renouvelant toutes les perspectives de compréhension en profondeur de l’oeuvre de Rousseau, à partir de réflexions nées d’une méditation des grands thèmes de la phénoménologie henryenne, Paul Audi était parvenu il y a quelques années à une définition inédite de la notion d’excès (5) par ailleurs présente dans des travaux traitant de l’histoire de la mystique (Eckhart et Surin) ou d’échappées esthétiques en direction précisément de l’inassignable, indépassable (cf mes propres textes sur les ‘peintres de l’excès’). Je reviens à Jullien une nouvelle fois parce que sa tentative est vraiment louable, d’échapper à la tyrannie du concept et à l’affalement du sens. L’excès : « Il convient d’en prendre une intelligence spéculative et désintéressée : non plus au sens où c’est le sujet qui commet l’excès, dans sa conduite, franchissant indûment les limites et dépassant les bornes ; mais au sens où c’est le phénoménal lui-même, en tant qu’il apparaît, qui se trouve excédé : au sens où ce qui fait monde, dans sa complétude, se révèle ne plus pouvoir ce dont je ne fais pas moins, ici maintenant, l’expérience. Tel est l’excédant, en son sens puissant, de débordement, en son sens actif (et non pas l’excédent qui n’est que surplus quantitatif et par résultat)… Un tel excès, par ce débord du monde auquel il appelle, est ce qui, de vivre, porte à ex-ister. » (p. 215) Où la conclusions rejoint les prémisses clairement énoncées au départ : « Exister fait donc l’objet d’un constat direct et ne se construit pas dans la pensée : exister se vérifie – nous établit – à même l’expérience, qu’on ne saurait ‘dépasser’. Exister se ‘décrit’, mais n’entre dans aucune déduction de l’esprit. » (p. 246)

Peut-on vraiment réduire l’esprit – c’est quand même bien le mot employé ici – à une simple capacité de ‘description’ ? Et peut-on sacraliser à ce point le simple fait d’exister, fût-ce au prix de l’écriture radicale d’une ex-istence radicalement redéfinie, d’un ex-istant privilégiant le verbe actif au nominal fixé une fois pour toutes ? Peut-on concevoir un ‘là’ auto-suffisant dispensant de tout ‘ici’ invisible et secret, celui de l’esprit précisément comme le désigne la tradition idéaliste sans être jamais parvenue à nous convaincre tout à fait ? « L’existence, qui n’est pas de l’ordre des déterminations possibles, qui n’est pas prédicable, est une ‘absolue position’ (Heidegger) : l’existant ‘se rencontre’, il est ‘là’ ; son existence ne se ‘conçoit’ pas. Sortis de la question de l’Être, de son abstraite identité, voilà que nous pouvons nous confronter nous-mêmes, désormais, en tant que sujets singuliers, à la seule actualité d’être là, en vie, d’être ‘présents’, et sans plus être condamnés, pour autant, à l’inconsistance du vivant. Le statut d’existence, de par la seule position qu’il instaure, a fait descendre l’absolu (de l’Être) dans l’ici et le maintenant. » (p. 248) Qu’on se souvienne des textes du canon taoiste chinois qui nous sont parvenus pour nous rendre compte finalement que cet absolu ‘ici et maintenant’ est bien chinois et que l’éthique ici proposée de manière si originale est bien celle d’un naturalisme en tout point comparable à celui des Stoïciens, liquidant toute transcendance au profit d’une unique richesse d’immanence. Cela nous renvoie bel et bien à une problématique sans âge dont toute sortie serait imaginaire tant qu’elle travaillerait sur le registre de concepts demeurés immuables parce que tous issus d’une expérience irrémédiablement physicaliste des réalités ( moi et/comme monde !), nous sommes d’accord ! Peut-on tout à fait exclure le concept, et l’expérience proposée, fût-elle ‘mystique’, de l’Esprit pur surplombant toutes les catégories à la fois de toute expérience possible ? (6) Voilà qui est nettement dit en conclusion, et que je ne me risquerai pas à repousser d’un seul mouvement de main, parce que c’est aussi une expérience et une parole de l’Un, comme la tradition ‘orientale’ en est le dépôt et le garant. « Non seulement je vis, mais j’existe. Ou bien je peux laisser ma vie s’engluer dans ses adhérences, s’enliser dans sa reconduction, ne pas en sortir : ne pas ex-ister. Exister est ce verbe précieux parce qu’il est de lui-même intrinsèquement qualifiant… La vocation de l’existence – ce qui la fait se lever, émerger, se ‘tenir hors’ – est de déployer de l’infini du sein même du fini… Ce ‘spirituel’, si l’on veut garder cette catégorie valide, est plus actif de ce qu’il n’est pas de ce monde, mais dans ce monde, qui est le seul effectif : de ce qu’il creuse d’écart avec la totalisation et l’inclusion du monde, sans relever pour autant d’un autre monde… » (p. 272)

(1) Impossible de citer ici tous les livres de François Jullien. Mais je dois signaler au passage les reproches qui lui ont été adressés par le sinologue Jean-François Billeter : Contre François Jullien, Allia édit. 2006 (imprécisions de traductions et donc d’interprétations) auxquels d’ailleurs François Jullien a répondu avec le talent et l’adresse qu’on doit lui reconnaître : Réplique à *** publié au Seuil !

(2) François Jullien : Vivre en existantUne nouvelle Éthique, Gallimard 2016

(3) C’est une leçon de fond, un perpétuel rebondissement des questions : j’apporterai prochainement les nouvelles réponses de Renaud Barbaras dans son livre récemment paru au Cerf : Métaphysique du sentiment

(4) On peut lire avec profit – je le crois même indispensable : Vivre de paysage ou l’impensé de la Raison, Gallimard 2014 – Par François Jullien, le meilleur exposé actuel sur l’esthétique chinoise traditionnelle.

(5) Paul Audi : Créerintroduction à l’esth/éthique Verdier poche 2010 J’y ai consacré un article daté du 29 mars 2010.

(6) La question reste largement ouverte… abordable, qui plus est, par de tout autres entrées : j’y viendrai bientôt grâce aux Propositions buissonnières récemment publiées par Millon édit, qui sont, je pense, le testament philosophique de Marc Richir.

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