Passant (8) Quelles logiques du phénomène ?

Cette fois, je n’ai pas seulement ajouté un point d’interrogation, j’ai ajouté un pluriel aux logiques invoquées à l’exploration du phénomène, ce que fait Jocelyn Benoist dans son livre publié en janvier 2016 (1). Dans ce domaine l’auteur se livre à une enquête, à mon avis, bien plus approfondie et bien plus pertinente que celle de Renaud Barbaras concernant cette notion d’apparaître qui est à la fois la traduction et la compréhension courante en philosophie du mot ‘phénomène’. Mais il faut être averti et distinguer les domaines bien séparés où s’expriment l’un et l’autre. En bon connaisseur de l’œuvre de Maurice Merleau-Ponty, Renaud Barbaras s’engage sur une voie de phénoménologie, non point classique, puisqu’il s’éloigne lui aussi de Husserl et de ses contemporains comme Henry ou Maldiney ; une phénoménologie qui tente à nouveaux frais de recomposer la relation sujet/monde, particulièrement dans la conception d’un monde dynamique capable de générer le sujet que je suis par son propre développement, ce que l’auteur appelle ‘mondification’. C’est donc une métaphysique qui est construite dans ce cas. Jocelyn Benoist, plus proche d’une philosophie analytique, va par contre scruter la notion même de phénomène pour mettre à jour des différences d’interprétation du concept même d’apparaître et notamment, en face cachée, des appels implicites à une ontologie voilée qui détermine d’elle-même, avant toute définition claire d’un phénoméno-logie (on voit ici l’intention de renvoi à une décision du discours). Ce qui signifie que celle-ci serait structurée d’abord, et souvent à son insu, par une grammaire et une logique, une expérience et un premier effort de langage qui précèdent la démarche phénoménologique. Reste à voir de quelles précédences il s’agit, et comment, et depuis quand cette sorte de fraude gnoséologique se produit.

C’est somme toute, et depuis toujours, la vocation de la philosophie : débusquer nos préjugés, nos raisons cachées ou inavouées, ignorées bien souvent, et par conséquent toutes les erreurs de jugement qui s’y dissimulent à notre insu. L’orientation de ce livre et de l’enquête qui y est menée était déjà toute donnée en conclusion d’un livre plus ancien qui s’interrogeait sur les concepts et le type de rationalité auquel ils renvoient (2). La conclusion en était éloquente, qui sera rejointe tout naturellement par celles de la publication suivante comme nous allons voir : « … S’il relève d’une hygiène de la pensée de ne pas lui prêter des vertus ou pouvoirs qu’elle n’aurait pas, inversement, prendre au sérieux la pensée suppose de la suivre partout où elle va et de ne pas restreindre son domaine. Celui-ci, dans son principe, s’identifie à l’univers de tout ce qu’il y a. Il n’est donc aucune scorie, aucun déchet ‘subjectif’… Une considération un peu attentive de la pensée effective… permet de se rendre compte que la rationalité n’est pas ce qui exclut de soi l’expérience, l’existence ou l’intuition. L’expérience et le concept ne sont assurément pas la même chose : ils sont logiquement différents… L’ipséité de l’expérience, qui est un ingrédient de cette ‘réalité’ que nous prêtons aux ‘choses mêmes’, ne se confond pas avec la normativité du concept… Cependant, de nombreux concepts sont nourris de cette expérience, et en font une norme. La différence logique entre les deux plans est aussi importante que leur lien réel. » (in Concepts, p. 210) Cette interrogation, cette scrutation impitoyable ont pour but, clairement, d’aller au-delà, ou en-deçà dans ce cas précis, vers des ‘normes’ qui échappent entièrement à la réalité des ‘choses’ et en sont indépendantes, s’enracinent plutôt dans des régions de l’être que nous croyons habiter naturellement mais sans les connaître tout à fait, et que nous nommons parfois sans avoir suffisamment pris soin de les explorer. C’est ainsi qu’une logique, et avant elle, même, une grammaire, toutes conditions requises d’un habillage reconnaissable et interchangeable de nos jugements, peuvent nous parasiter et imposer leurs dimensions spécifiques d’interprétation quand nous croyons toucher à une objectivité qui se serait imposée d’elle-même. Au départ : « Le phénomène n’est pas par lui-même phantasme : il est fondamentalement et d’abord apparaître de quelque chose. (…) Il y a … une décision proprement philosophique : celle qui consiste à faire de l’apparaître un champ en soi, au lieu de se contenter de l’usage verbal de la notion suivant lequel il n’y a d’apparaître que de choses – qui suppose que, pour parler d’apparaître, on ne soit pas sur le seul terrain de l’apparaître, précisément (celui-ci n’existe pas), mais sur celui des choses. » (p. 13) La thèse entière de ce livre porte donc sur ce point précis : quand nous croyons toucher aux ‘choses’ nous ne faisons qu’affirmer (et confirmer) l’autorité du discours qui les nomment, et particulièrement celle d’une norme, déclarée ou implicite, voire carrément inconsciente, qui détermine toute réalité en fonction de sa vérité formelle. « … la syntaxe ordinaire de l’apparaître n’autorise pas d’apparaître inconditionné. Il n’y a d’apparaître au(x) sens exact(s) du terme que de certaines choses et sous certaines conditions. Quelque chose ne devient qualifiable comme ‘apparaissant’ que suivant un cadre normatif donné. » (in Logique du phénomène, p. 20) S’ajoute à la spécificité de ce type de jugement un caractère plus pratique de la connaissance : le va-et-vient entre telle définition du ‘phénomène’ et telle expérience du sensible qui semblent irrésistiblement se correspondre et se compléter. Il y a un travail possible, autant métaphysique que scientifique, qui s’applique à augmenter la précision de ces correspondances, mais toujours il repose sur cette confiance naïve entre l’autorité de la norme cachée et la vérification de la vérité pratique, en réalité, comme veut le prouver notre auteur, celle-ci se trouvant entièrement déterminée par celle-là . « … le discours de l’apparaître, interprété en positif ou en négatif, peine à se détacher du sensible : toujours, il semble s’installer dans l’écart d’un sensible à un autre, et mesuré par la possibilité théorique, nous fût-elle conjoncturellement ou structurellement refusée, de remonter de l’un à l’autre. Parler de quelque chose comme d’un ‘phénomène’, c’est supposer cette remontée possible. » (p. 32) L’accord est boiteux et nous l’ignorons tant que l’analyse n’est pas remontée à l’origine même du défaut de perspective gnoséologique : une affirmation de portée normative dont nous n’avons pas mesuré tout le rôle et toutes les conséquences. Et l’auteur de reprendre un à un tous les efforts de la recherche philosophique pour pallier ce défaut, en revenant toujours, c’est la surprise, à la thèse initiale du fondateur de la Philosophie, Platon, à sa théorie des Idées comme recours volontaire et lucide à une norme bien particulière, mais peut-être pas, c’est toute la question, une réalité, une vérité d’être incontestable. Le recours au platonisme, le plus curieux de cet ouvrage, se reproduira à chaque fois en démonstration de la même thèse soulignant également la force et la faiblesse de cette école de pensée. D’une part sa rigueur et sa probité philosophique ; d’autre part, sa propension à imposer une norme à connotation ouvertement mystique comme norme de connaissance.

« L’analyse platonicienne trouve sa cible et sa motivation initiale dans cette hypothèse suivant laquelle le ‘phénomène’ pourrait constituer un terminus ad quem, sans au-delà, et il y a aurait un sens à en rester aux phénomènes; (…) Se profile à ce niveau le fantasme appelé à une grande postérité philosophique, mais présenté par Platon, dans son institution même de la philosophie, comme l’autre de cette même philosophie, d’un emploi absolu de la notion de ‘phénomène’, de la possibilité d’une référence à l’apparaître pour lui-même. » (p. 36) Jocelyn Benoist procède à une analyse très fouillée : cela va de l’examen des critiques poussées par Socrate à l’encontre des Sophistes partisans d’une définition relativiste de la vérité (« vérité pour… » sans référence à l’être), à l’approfondissement même de la proposition platonicienne qui a d’abord une portée ontologique – trouver ce niveau d’être, ce palier sur lequel fonder notre discours et notre ‘représentation’ et faire coïncider être et phénomène. Le génie de Socrate, ou de l’élève Platon qui retranscrit son enseignement, c’est de nous reconduire pas à pas à une ontologie normative bien éloignée de l’immobilisme parménidien, ou si l’on préfère, à une norme qui serait la marque même de l’être se délivrant sous la forme d’un (ap)paraître. Ce chemin est d’autant plus sûr s’il sait se défier des faux-semblants, s’il contourne prudemment les erreurs d’apparences grossières ou trompeuses, de falsifications. C’est au cours de long et savant développement gnoséologique que Platon fait apparaître la notion de poiésis qui est un faire directement inspiré du modèle exemplaire réellement détenteur d’être, l’Idée. C’est la métaphore fameuse du lit (République 59) : le menuisier ne fabriquera un ‘vrai’ lit que parce que celui-ci existe comme modèle précédant tout apparaître, quand le peintre, lui, re-présentera un ‘lit’ qui n’est que l’artifice produit de son imagination, au mieux par imitation.  « Le geste proprement métaphysique (fondateur de la métaphysique et ‘du’ phénomène à la fois, dans sa généralité) effectué par Platon consiste à hypostasier la norme et à en faire à son niveau propre un être, et même l’être par excellence, le ‘réellement étant’ (ontôs on). Alors qu’en réalité, ce qui est par principe, c’est non pas la norme, mais ce à quoi elle s’applique, qui, à sa lumière seulement, peut se voir qualifier d’apparaître, mais qui, fondamentalement, est de l’être et n’est même que cela – ce que nous nommons ‘réalité’. Qu’y a-t-il de plus réel que les reflets dans les miroirs ? » (p. 60) Le déplacement du normatif à l’ontologique est manifeste : décision et choix qui vont distinguer le fondateur de l’Académie et valider les objections qui peuvent aussi lui être opposées. « En un certain sens, la métaphysique ne consiste en rien d’autre que cela : prendre les normes pour des réalités – ou les traiter comme des réalités, en feignant de prendre cette formule au pied de la lettre. C’est ce que fait Platon, indubitablement. Que sont ses ‘Idées’ si ce n’est des normes qui sont des réalités ? » (p. 61) Précisant ainsi que « … toute absolutisation ou ‘réhabilitation’ du phénomène est tributaire de cette entente même de la notion instaurée par le fondateur de la philosophie, dont elle ne fait qu’inverser le signe, sans même s’être au préalable demandé si c’est logiquement possible… » (p. 64) C’est que Platon ne s’en est pas tenu à une ontologie et à ses décisions arbitraires : il a énoncé une théorie du Bien, qui deviendra plus tard l’Un de Plotin, où se définit la garantie suprême de l’accord d’un paraître à son être identifié comme une norme. « Pour Platon, c’est clair : il n’y a pas d’apparaître en -deçà de la doxa. Celui-ci est plutôt la preuve de la capacité de la doxa de pénétrer le sensible et d’en faire une raison, d’être doxa di’ aisthèseos. Alors seulement la perception devient ‘apparaître’ ; en elle-même, elle ne l’est pas, mais tout juste ce qu’elle est. Aristote, en un sens plus large, partage la base de cette analyse… Cependant le Stagirite croit bien, contrairement à Platon, qu’il y a un niveau propre de l’apparaître, qui ne se confond pas avec la simple application de la doxa à la perception ou avec leur mélange. Pour lui la phantasia représente un plan irréductible. Selon une telle conception, l’apparaître sera le fait de juger cela même que l’on sent, et cela non par accident… Une telle conception non seulement indexe l’apparaître au jugement mais l’interprète comme une forme de jugement : ce type de jugements qui sont constitutivement rapportés au perçu. Or, qu’il n’y ait apparaître – que cela n’ait de sens de raisonner dans ces termes-là – que là où on pourrait juger est une chose. Que celui-ci s’identifie à une forme de jugement en est une autre. » (p. 77) Le débat présente une succession de paliers, d’escalades de plus en plus vertigineuses et le rappel des critiques d’Aristote s’impose alors forcément. C’est de ce point de vue, rejoignant quasiment celui de l’analyse contemporaine, comme il est présenté dans ce livre du moins, que le Stagirite paraît encore plus moderne que son maître : c’est une physique, d’une part, et une épistémologie, d’autre part, qui deviennent les arbitres du débat. « Un ‘phénomène’ pris absolument, indépendamment de ses conditions d’apparaître, est indéterminé. Le cerner dans sa vérité, c’est énoncer ses conditions d’apparaître. Or c’est précisément ce que permet de faire le système catégorial. Les catégories, structures de l’être, fournissent également la norme de l’apparaître. » (p. 87) C’est un enrichissement indiscutable de la théorie, de l’explication, mais l’aporie semble disparue dans l’affaire, si les catégories du jugement reflètent les conditions d’apparaître de l’être, les unes se juxtaposant aux autres… Sophisme ou nouvelle garantie de la fidélité à la doxa ? L’Histoire n’a pas tranché et l’on s’en aperçoit bien une fois de plus puisque le débat reste ouvert de nos jours, d’une actualité inépuisable.  » Nous nommerons cette prise en charge du sensible par le logos par le biais des catégories contrat phénoménologique. Par lui, l’être sensible, dans son épaisseur supposée – celle du sensible commun et de la phantasia – devient ‘apparaître’, en lui-même source d’une possible vérité. Mais c’est que, en amont, le discours a été noué avec les choses suivant un certain nombre d’articulations selon lesquelles l’apparaître est possible. (…) En d’autres termes, pour qu’il y ait le moindre sens à parler de vérité de l’apparaître, il faut disposer d’un sens de la vérité qui ne soit pas primairement dévolu à l’apparaître, d’un sens ontologique de la vérité. C’est indexé sur ce sens préalable que le discours de l’apparaître et l’invocation d’une vérité qui lui serait propre deviennent possibles. La phénoménologie telle qu’elle a pu se développer à l’époque moderne a tendu à oublier cette réalité qui précède l’apparaître, qui est aussi celle des engagements qu’on ne se souvient pas d’avoir pris en première personne et qui, pourtant, nous lient. » (p. 88)

Je ne crois pas que je doive insister davantage en poursuivant la revue des grandes options métaphysiques qui ont suivi. Il faut néanmoins se rappeler les efforts de Kant, ceux de ses successeurs, puis ceux qui ont se sont essayés à des définitions de plus en plus étroitement rationalistes, puis ouvertement positivistes, et qui ont appelé à leur tour de nouvelles critiques ; ainsi sans fin… ‘Kant, un platonisme sans les mains’, c’est un titre de chapitre qui dit bien son programme et sa conclusion, avec toutes les réserves qu’elle ne manquera pas d’engendrer. Les ‘mains’, en l’occurrence, c’est bien ce refus d’un recours implicite à une ontologie puisque le noumène reste inaccessible pour Kant et que la ‘raison pratique’ invoquée plus tard se limitera aux exigences d’une loi morale bâtie sur des postulats et inspirée d’un quiétisme qui ne doit toute sa force qu’à un élan de piété, philosophique en la circonstance. « Il est remarquable que le discours kantien, prétendant arracher l’apparaître à la grammaire traditionnelle de l’apparence pour en faire le lieu fondamental de la vérité finie, appuie sa poussée ascensionnelle sur cette même grammaire qu’il prétend repousser. » (p. 96) D’une part, pour que « la chose soit assignable comme objet et pour qu’on puisse considérer qu’un objet a été plus ou moins bien ‘donné’, il faut que cette intuition soit pensée dans la forme d’objet… » D’autre part, « tout ce qui peut être ‘donné’ ou ‘apparaître’, dans une expérience, c’est un objet, et qu’il n’y a d’objet que sous un concept, que la détermination d’objet met forcément en jeu une identification du donné – le donné étant précisément fait pour être identifié… Seule une telle conception des choses donne toute sa portée à l’idée kantienne des catégories, précisément comme structures de normation du donné, qui s’appliquent directement à l’intuition et l’unifient comme telle en tant qu’intuition de telle ou telle chose… » (p. 108) Mais la conclusion de Jocelyn Benoist interprétant Kant va un peu plus loin, anticipant même sa conclusion générale : parce qu’il n y a pas de ‘chose en soi’ (problème de la référence vide), « … il n’y a de ‘phénomène’ que pour un discours… » (p. 109) Kant n’en aura pas moins surmonté une difficulté et toutes les critiques des philosophes qui viendront ultérieurement n’en démontreront pas la vanité. Il y a un mouvement sûr de connaissance et la norme qui en est aussi la borne s’impose sous la forme obligée d’une catégorie reconnue inébranlable. Tel est le va-et-vient chez Kant (puisqu’on ne parle pas encore de ‘dialectique’) : « … certes les concepts ne peuvent trouver leur portée réelle que dans les phénomènes. (…) C’est dire que la qualification des phénomènes comme phénomènes n’est pas indépendante du fait qu’ils se voient assigner une réalité objective. L’objet comme tel constitue la mesure du phénomène… Le phénoménalisme kantien est donc ambigu. Si le geste critique consiste bien à libérer le jeu de langage du phénomène des présupposés métaphysiques qui y présidaient, il consiste en revanche à préserver la pleine structure de ce jeu, qui est celle d’un nécessaire dépassement du phénomène dans le mouvement même de sa détermination comme phénomène. Ainsi c’est le sens des catégories que de permettre, sur le terrain même du phénomène, l’édification d’une norme par rapport à laquelle celui-ci puisse être déterminé dans sa phénoménalité… On ne libère pas les phénomènes si aisément de leur structure catégoriale. » (pp. 113, 114) La contestation la plus forte viendra plus tard sous la forme du positivisme naissant, philosophie d’un apparaître qui n’est plus référé à rien, d’un apparaître pur ; philosophie pour laquelle il n’y a plus que du relatif – soit la thèse même d’Auguste Comte. C’est une pensée constamment réitérée désormais, de plus en plus énergiquement soutenue : vouloir s’en tenir aux phénomènes tels qu’en eux-mêmes, et aux phénomènes seulement, attitude qui prête invariablement aux mêmes critiques et il devient lassant dans ces conditions d’en tenir une comptabilité. C’est comme au billard : chaque coup est porté pour éloigner la bille qui regagne toujours finalement le même angle critique d’où elle ne repart toujours et à chaque fois que pour y revenir. C’est ainsi que la perspective positiviste est à son tour critiquée par la phénoménologie naissante, ce nom lui-même choisi pour dire ce qu’on a tenté de dire depuis si longtemps : « Husserl a restitué sa charge normative au concept d’objet. Un objet est essentiellement un opérateur d’identification et de recoupement : ce à quoi peut être mesuré un donné. La force de la phénoménologie par rapport au positivisme est d’avoir aperçu que, sans mesure, il n’y avait pas de ‘phénomène’. Apparaître, mais apparaître de quoi ? Avec son entente de l’intentionnalité, la phénoménologie a internalisé au phénomène la question de sa propre norme. En cela, elle a bien reconnu la nature de part en part normative du phénomène. » (p. 133) Chaque coup porté l’est dans une direction que n’a pas empruntée le joueur précédant mais qui sera ‘contredit’ par le coup du joueur suivant, ce qui est fait à son tour par notre auteur et jusqu’en sa conclusion finale. « C’est en parlant des choses telles qu’elles sont, et suivant nos diverses façons d’en parler, que nous ouvrons pour l’apparaître divers espaces qui sont fondamentalement des espaces logiques. En d’autres termes, Husserl a parfaitement raison : il y a  toujours ‘quelque’ chose (clause d’intentionnalité). Cependant, il n’a pas vu premièrement qu’il ne s’agit là que d’une définition de l’apparaître, et d’une trivialité ( l’intentionnalité, dans l’affaire, ne fait rien, elle n’est qu’un format de description), deuxièmement que cette définition adosse toujours l’apparaître à l’existence de ce que nous cataloguons comme un certain genre d’être. » (p. 171)

C’est bien l’autorité de la norme qui vient s’affirmer progressivement, de cette référence épistémique venue définitivement rompre l’autorité de la norme ontologique (mais comme Platon l’avait vue, le premier !) et donner toute sa force à une grammaire nominative originaire. Dans un passage fort intéressant Jocelyn Benoist s’attarde à illustrer son propos par l’exemple du ‘cercle parfait’ qui vient confirmer ce triomphe de la norme catégoriale : « Il n’y a pas de sens à opposer le ‘cercle phénoménal’ et le ‘cercle idéal’. Il faut plutôt introduire une différence de catégorie entre le contenu d’expérience et la norme qu’on y applique. Il ne s’agit alors nullement d’une différence d’un objet à un autre, d’un objet sensible à un objet intelligible. La question est plutôt de savoir, circonstanciellement, quelle norme, par définition intelligible, on met sur le sensible et ainsi ce à quoi, en lui, on confère la puissance logique de l’objet. » (p. 175) Ce qu’il fallait avouer et qui peut l’être enfin après toute cette démonstration, c’est que la norme, au-delà ou en-deçà du ‘donné’ échappe à la fois au gel provoqué par une affirmation de caractère ontologique, et à toute contestation provenant chaque fois légitimement d’une épreuve exclusivement empirique du ‘donné’. À ce point, je pense que nous risquons fort de tomber dans le piège de l’explication tautologique, ce qui serait le triomphe détourné, mais à peine, en fait, des ruses de la tyrannie logique. Il y aura donc une ruse supplémentaire à déployer. D’abord, cette formule quasiment humoristique dans le contexte : « Si la norme n’est pas donnable, ce n’est pas qu’elle serait quelque chose qui ne peut pas (nous) être donné, mais qu’elle est une norme. (…) Il faut donc renoncer définitivement à l’idée du phénomène comme approximation d’une réalité transcendante, pour lui substituer celle de l’apparition d’une certaine réalité sous des conditions données. » (p. 179) Et cette dernière affirmation forcée, je veux dire certitude acquise au forceps ! « Aucune perception n’est ‘apparaître’ par nature. Elle ne le devient que sous une certaine norme, qui la désigne comme normale – donc ‘apparaître’ vrai – ou anormale – ‘apparence’. Ainsi la perception d’un ‘trompe-l’oeil’ n’est-elle apparence – donc apparaître déviant – que rapportée à la norme d’une certaine perception habituelle, par exemple des distances… » (p. 183) J’y vois la redéfinition d’un relativisme mis au goût du jour : « En d’autres termes, nous pouvons conclure ainsi, le phénomène est en aval et non pas en amont. Vouloir commencer par le phénomène, ou tout reconduire à lui, n’a pas de sens, puisque sa grammaire renvoie toujours à un être sur lequel il se cale et qui devient sa norme, selon laquelle il peut être dit ‘apparaître’. En cela, l’intuition que Platon avait mise à la base de la notion, à savoir qu’il n’y a de phénomène que selon une norme qui n’a en elle-même rien de ‘phénoménal’, c’est-à-dire que cela n’aurait pas de sens de traiter comme ‘phénoménale’, est profondément juste, et indépassable. Bien sûr, on peut opposer à Platon qu’il n’est pas besoin d’aller chercher dans on ne sait quel domaine transcendant cet être qui fait norme pour l’apparaître. La simple ‘chose sensible’, en tout cas la réalité d’ici-bas, suffit… Quelque chose peut sembler être tel ou apparaître être tel. Là où on a de la réalité, on peut avoir de l’apparaître, en un sens positif ou au sens de la simple apparence… Le tort apparent de Platon, c’est d’avoir réifié les normes – ce qui de toute façon, en soi, n’est pas une solution car alors la question remonte d’un cran : qu’est-ce qui permet à ces réalités transcendantes, à leur tour, de fonctionner comme des normes ? Encore une fois jamais une réalité, par elle-même, fût-elle transcendante, ne fait norme. » (pp. 184-186) Surprenant hommage rendu à Platon, sous la forme d’une critique qui vaut également condamnation pour que nos contemporains y trouvent satisfaction en fin de compte. Les derniers mots suivent et il n’y aura plus de surprise cette fois : la norme appartient au langage qui va devenir la ressource de toute forme valable de connaissance.

« La puissance du langage est que, quand bien même je ne voudrais pas parler pour les autres ( au double sens de : leur parler et, inévitablement, parler en leur nom) je ne le pourrais pas. Et cela nous place toujours déjà, les autres et moi, communément au-delà de l’apparaître. On en dit toujours beaucoup plus, structurellement plus, qu’il n’est ‘donné’, cela non pas au sens d’un excédent qui creuserait l’espace d’une ‘autre’ donation possible, mais en celui d’une différence de catégorie entre le dit et le donné. C’est cependant cet engagement premier de la parole, noué auprès des autres dans le réel et à son propos, comme tout engagement, qui constitue la mesure du donné. Il n’y a pas d’arrière-monde… Il n’y a, pour nous c’est-à-dire toujours aussi entre nous, que des effets d’apparaître dans ce mondenous sommes – mais qui ne nous ‘apparaît’ pas : il n’a pas à le faire et il n’y a aucun sens dans lequel il le pourrait.  » (p. 189) On connaît mon propos et tout ce qui m’inspire à la rédaction de ces articles : désigner clairement l’origine véritable de la tragédie contemporaine dans le relativisme et le nihilisme, l’un et l’autre inspirés d’un physicalisme provoqué par la sidération des ‘objets’. On voit bien ici que, comme on a pu faire la critique radicale de l’ontologisme pervers des métaphysiques passées, ou peut dénoncer tout aussi aisément les perversions intellectuelles d’autres emprises idéologiques. Dans ce livre si habile, Jocelyn Benoist va jusqu’à recommander lecture de l’Anti-Platon d’Yves Bonnefoy qui ne s’est jamais lassé, lui, de dénoncer l’essentialisme (ou réalisme des essences) du maître athénien. Nous nous trouvons donc à un carrefour identique d’illusions. Si la réalité nous échappe, la vérité nous échappe aussi, et c’est au langage qu’il revient fatalement de nous proposer d’habiles simulacres de l’une et de l’autre. Pour moi, c’est effectivement une dérive dramatique dans toute œuvre de connaissance que cette soumission à l’autorité du langage – d’ailleurs tout aussi perceptible chez les poètes contemporains -, garant de tout donné et de toute vérité, quand il n’est que messager du réel dont je suis, moi, sujet, le seul garant véritable et le seul gardien responsable aux périls de ma condition d’être conscient-vivant en co-naissance.

(1) Jocelyn Benoist : Logique du phénomène, Hermann 2016

(2) Jocelyn Benoist : Concepts, une introduction à la philosophie, Champs essais 2013

Pour une recension plus techniquement philosophique, on se reportera aux deux articles de Raoul Moati parus sur le site Actu Philosophia :

http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article668