« Savoir que rien n’est… »

Un ami, lecteur de l’Indien Shri Nisargadatta Maharaj, qui reconnaît dans mes recensions récentes de philosophes contemporains ce qu’il appelle une ‘impasse’ de la philosophie savante, me propose quelques formules extraites de Je suis (1), qui signalent assez clairement les options métaphysiques de l’Orient. Je dois à mon tour rappeler que les enseignements d’Orient visent à provoquer et conduire cet engagement spirituel, ce choix de vie ‘bouleversant’ que je n’oublie jamais de mentionner, qui fait peut-être toute la différence. Une absolue différence en fait parce que ce n’est nullement une connaissance ‘objective’ qui est poursuivie mais une transformation, une métamorphose que nous qualifierons de ‘subjective’ mais qui, parce qu’elle atteint plus globalement le principe de réalité au cœur le plus profond de la manifestation (‘spectacle’ et ‘spectateur’), modifie essentiellement la conscience et le soi qui en est le foyer. Une tout autre perspective donc, je souligne : l’enseignement oriental, enseignement de vie et de sagesse, passe de maître à disciple, en fait, exactement de soi à soi, du soi obscurci par les conditions de l’existence au soi éclairci par la lucidité opérant sur ces conditions, provoquant la dissipation des aliénations. Ce qui rend difficile aussi une philosophie comparée tant les perspectives sont étrangères : l’ignorance ‘occidentale’ se corrige par la connaissance philosophique et/ou scientifique, conceptuelle et ‘pratique’ au sens kantien ; l’ignorance ‘orientale’ s’efface par la connaissance ultime de soi-même comme principe unique bien au-delà du concept de personne ou de monde. Je choisis de proposer ici quelques unes de ces paroles ouvrant d’autres horizons, en tout cas bien éloignés de ceux de la raison pure ou d’inspiration ‘scientifique’.

« Savoir que rien n’est est la vraie connaissance… le relatif et l’absolu sont identiques… Quand les mots ont été dits, il y a le silence. Quand le relatif est dépassé, il reste l’absolu… Portez votre attention sur le silence à la place des mots et vous l’entendrez… Le mental (2) veut des formulations et des définitions… il veut une idée de toutes choses parce que sans idées, il n’existe pas… Tout ce que peut faire le mental, c’est découvrir le non-réel comme tel… il n’y a pas d’état tel que la vision du réel. Qui est pour voir quoi ? Vous ne pouvez qu’être réel – ce que de toutes façons vous êtes. Le problème n’est que mental. Abandonnez toutes les idées fausses, c’est tout. Vous n’avez pas besoin d’idées justes, il n’y en a pas. » (JS 378)

« Faites très attention. Dès que vous commencez à parler, vous créez un univers verbal, un univers de mots, d’idées, d’abstractions et de concepts qui s’entrecroisent et sont interdépendants et qui, de la plus étonnante des manières, s’engendrent, se soutiennent et s’expliquent réciproquement mais qui, malgré tout, sont dépourvus d’essence comme de substance, et qui ne sont que de simples créations mentales. Les mots créent les mots, la réalité est silencieuse. » (JS 473)

« Une fois que le chercheur a compris, l’acte qui le confirmera lui revient. Nul ne peut agir à la place d’un autre. Et s’il n’agit pas correctement, cela veut simplement dire qu’il n’a pas compris… » (JS 532)

Puisque j’ai introduit moi-même, une nouvelle fois, ces notions d’oriental et occidental, je veux m’en expliquer à nouveau en répétant que l’Orient pointe vers un monisme strict – bien que cette posture engendre des querelles spirituelles et intellectuelles fortes parmi ses partisans – et l’Occident, vers un spiritualisme essentialiste et personnaliste impliquant la reconnaissance d’une création et de responsabilités engageant les ‘créatures’ – avec aussi bien des nuances engendrant à leur tour bien des querelles. Il faut méditer ce que veut dire ‘impersonnellement personnel’ qu’on trouve également chez Nisargadatta et chez Stephen Jourdain. Tout est là, et c’est affaire de compréhension personnelle justement !

(1) : Mon ‘Je Suis’ (JS), dont je livre ici des citations précises, est celui de la première édition en français par les Deux-Océans en 1982. Le livre a été constamment réédité depuis.

(2) Le ‘mental’ se traduit le plus souvent de l’anglais mind qui traduit le sanscrit manas qui se distingue lui-même de buddhi… Le problème posé n’est pas mince, mais il faut bien admettre qu’il s’agit là uniquement d’intelligence spéculative ou de raison raisonnante. Nous n’avons pas de concept exactement équivalent en français, tout simplement parce que ce type de discernement n’existe pas, ni en phénoménologie ni en philosophie analytique.

4 commentaires sur “« Savoir que rien n’est… »

  1. ‘Impersonnellement personnel’ : croire la version orientale ou la version occidentale?
    Et si je me laissais glisser sur ce problème comme sur un anneau de Möbius, je verrais que ça ‘möble’ bien… Autre chose fait l’unité du problème.

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  2. ‘Impersonnellement personnel’ : évocation à comparer à ce que Jourdain dit « à propos du triangle qui, s’étant élevé miraculeusement hors de ses trois côtés, s’étant donc entièrement détruit, naît au sein de sa pure absence ».
    Autrement dit : l’identité relève directement de l’essence pure, silencieuse, qui se connaît et s’exprime uniquement en une personne déterminée. Et cette personne coïncide ainsi à son modèle éternel : pour continuer avec Jourdain, « Toi, Gilles, tu es quelque chose de tellement indispensable, de tellement voulu… Faisons l’hypothèse d’un créateur: tu es tellement voulu par lui que même au sein de ta propre absence, une fois que tu as été totalement anéanti, que tout ce qui faisait ton identité de Gilles a été détruit, au sein de ta pure absence, tu continues à brûler. » Une possibilité ouverte en chacun, quoique tellement, tellement rarement actualisée.

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  3. Je, personnel, mais au sein de Moi, Absolu, impersonnel au sens où il n’est pas une projection de ma subjectivité mais au contraire, la source de toute conscience comme du vécu qui s’y déroule.
    Car tout arrive dans ma conscience (un point qu’en étant attentif, je peux vérifier : je n’ai jamais vécu quoique ce soit ailleurs qu’en ma présence ; le reste est non pas vécu mais su, une abstraction).
    Et je suis celui à qui et par qui cela arrive, sujet de la conscience à double titre : matériellement, sujet personnalisé, situé au coeur des évènements, entouré d’objets semblables ou dissemblables ; spirituellement, Sujet pur, objectif au sens de l’unique source et substance qui est la dualité de toute conscience autant qu’Il en est l’unité.
    Et lorsque je Me connais ainsi, personne et Absolu, ma conscience personnelle embrasse (le) tout : la totalité de l’Être impersonnel qu’ultimement je suis, sans confusion ni séparation. Ce qui existe devient l’objet global dans lequel je me contemple, naissant à moi-même, personnel et impersonnel.

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  4. Savoir que rien n’est : vous auriez presque dû vous arrêter là. Savoir que rien n’est : nécessaire, inutile, indispensable, facultatif, absolu, relatif, existant, non-existant, etc.. Éprouver que tout est grâce, en plus, sans addition.

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