Passant (11) : Une parole d’Yves Bonnefoy sur la peinture

Yves Bonnefoy vient de nous quitter en nous léguant une œuvre immense. Poète incomparable de la ‘présence’ – il a été un des premiers à en parler sans céder à l’inflation devenue commune de nos jours – présence qu’il entendait comme ‘finitude’, mais hantée de son infini intérieur, il a été aussi conduit à dire beaucoup des peintres et de la peinture, de ses contemporains comme des grands Anciens. C’est un propos général que je viens de relever dans L’inachevable, recueil d’entretiens principalement dédiés à la poésie (biblio Le Livre de Poche 2012). L’essentiel y est précisé du rapport du réel, infini affleurant à l’existant, d’un rapport au conceptuel abstrait et dépourvu de chair. Il s’en est beaucoup préoccupé et ses analyses ont souvent rejoint ce que je me suis efforcé moi-même d’établir dans tant de pages publiées ici. Lui-même, déplorant l’impuissance des mots à le dire en pleine vérité : c’est simple, « … cet infini, le langage n’en a aucune expérience directe. Le conceptuel dans le mot l’ignore et se doit de l’ignorer, puisqu’il n’y a de concept que par choix d’un aspect parmi d’autres dans son objet. Et le mot, le mot comme tel, le veut bien, cet infini n’est-il pas l’essentiel de son référent, mais il n’a pas les moyens de le manifester : comment dire toutes les entailles de l’écorce ? Le mot peut dire qu’il y a de l’infini, il peut l’évoquer, par des comparaisons à des infinis du dehors, mais il ne peut en montrer le foisonnement dans ce qu’il nomme, la densité. C’est cette incapacité une des façons qu’a le langage d’abolir ce qu’en dénommant il fait être. » (p. 505) Mais la peinture par contre…

« Le peintre… est capable, lui, de montrer, au moins de suggérer, cet infini intérieur des choses. Non certes de façon photographique ! À l’encontre de la photographie il ne saisira pas tous les accidents d’une surface de marbre. Pour quoi faire ? Ce serait n’avoir plus que la dépouille des choses. Mais pour la promotion à nos yeux de deux nuances très proches, à peine distinctes, d’une couleur sur un fruit ou dans un ciel, il montrera très concrètement cette densité qui caractérise les manifestations de quoi que ce soit de réel, il en fait voir en quelque point l’infini. La peinture peut manifester l’infini dans ce qui est. Elle parle donc directement de la finitude, qui n’est que le recourbement de cet infini sur soi. Voici ce qui convient aux poètes. Voici qui leur permet de voir ce qu’ils risquaient d’oublier. De voir plus profond, de penser plus droit.

La peinture, et tout particulièrement la couleur. C’est, en effet, la couleur – pensée par nous comme un jeu de différences, à la façon de la gamme des sons – qui a le plus la capacité de se décomposer en nuances que rien ne délimite, autrement dit de pénétrer l’infini dans la chose et de le montrer dans le tableau. Et c’est peut-être, là, je m’en avise, son rôle le plus important en peinture, et dans l’esprit. Par opposition à la forme, qui saisit l’essentiel d’une chose et s’en évade donc, aisément, du souvenir de chaque existence particulière, la couleur est ce qui, par son intelligence de l’infini du dedans, peut demeurer au contact de cette existence, de l’individuel, de l’être de finitude. Et donc permettre au peintre, au poète, d’y penser, d’en tirer des conséquences, pour la connaissance, pour la vie. Forme et couleur, deux pôles dans le tableau – à distinguer du dessin -, et entre ces deux pôles, soit conflit, soit compréhension, en tout cas une réflexion portant sur la nature ultime de l’être. Ce qui a être, est-ce l’Idée, est-ce l’existence hic et nunc ? Nous retrouvons là la question qui a produit l’Occident, platonicien puis chrétien. » (pp 506, 507) Mais le réalisme des essences, qu’une philosophie médiévale avait retrouvé (chrétienne ou non chrétienne) Bonnefoy l’ignore – et ce que Stephen Jourdain avait retrouvé à son tour, il l’ignore aussi, ce que je disais déjà dans la postface à l’Illumination sauvage (Dervy 1995), citant l’Improbable (folio essais 1992), si près, si loin…

PS : Concernant la question de la couleur, on trouvera de nouveaux aperçus très intéressants dans le catalogue publié à l’occasion de l’exposition Turner qui se tient actuellement à l’Hôtel de Caumont d’Aix-en-Provence. Mais on n’oubliera jamais le maître-livre de John Gage : Couleur et culture (Thames § Hudson 2010) ou, bien sûr, les ouvrages de Michel Pastoureau en France.

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