Faut-il dire : la contradiction ?

Je m’accorde ici de publier quelques citations que j’ai retenues, extraites du dernier livre publié des entretiens de Nisargadatta ; les derniers entretiens nous dit-on encore une fois, de fin 1979 à début 1980, traductions de son interprète du soir, Mohan Gaitonde. (1) Ces entretiens m’ont paru un parfait résumé, un concentré même de ses enseignements ultimes, que j’ai appelés du  ‘dernier Nisargadatta’, bien différent de celui des entretiens répertoriés dans Je Suis. (2) Ici c’est la quintessence d’un enseignement oriental qui s’exprime, ‘éveil oriental’ comme je l’ai souligné, totalement radical, qui proclame la réalité unique d’un Seul et la vacuité néantielle de tout ce qui paraît dans l’élaboration d’une conscience et de son ‘mental’ usurpateur de l’unique réalité du Seul. Sans jamais aucune individualité comme telle, hormis celle d’un Absolu « qui ne se connaît pas » ! C’est net, tranchant, catégorique, définitif – « à prendre ou à laisser » – facile à comprendre tout compte fait, mais que signifie ‘comprendre’ dans ce cas ? – ; la raison pour laquelle les ‘marchands du temple’ s’en sont emparés pour le revendre aux naïfs qui peuplent aujourd’hui la planète ‘spiritualité’ de nos sociétés dévastées. C’est ainsi que des centaines de livres ont été édités pour la répétition ad nauseam des mêmes fredaines du ‘lâcher-prise’ et du ‘présent’, phénomène de mode à peine incroyable ! Et pourtant !

Comme il y a une aporie de la connaissance, ce télescopage de vérités (dites) finies qui s’entre-détruisent sans pouvoir s’affirmer exclusivement l’une contre l’autre, il y a une amphibolie incontestable de notre condition qui dessine en ‘croix’ notre destin pareillement inscrit dans un infini suressentiel et une condition existentielle multipliée. Avec d’infinies nuances, les gnoses délivrent cette vérité d’épreuve (autant dire : sans preuve possible) par des formules comme « un mouvement et un repos » (Evangile de Thomas) ou « tu es Lui et tu n’es pas Lui… » (Ibn’Arabi). En constatant qu’il y a bien ‘quelque chose’ et non pas rien, à commencer par moi qui remplis le monde et me remplis de lui, Stephen Jourdain a affirmé la réalité d’une création, d’un geste primitif, originel, de sortie du néant indifférencié ; et le scandaleux simulacre d’une deuxième création oblitérant la première, purement personnelle et mentale, en quelque sorte contre-sens de la première, mais en réalité pur néant, comme un pur fantasme ajouté, défiguration de la première ‘imagination’ (divine ?)… Je résume beaucoup ici – j’en ai parlé dans des centaines de pages précédentes !!! N’empêche, ce sont bien deux discours contradictoires avec des prémisses radicalement différentes, inconciliables : l’accent mis par l’un sur le Repos, et par l’autre sur le Mouvement. L’accent mis pareillement sur une quasi défaillance dans l’économie du Réel avec l’apparition d’une sorte d’épiphénomène détaché capable d’induire une falsification du Tout. Mais qu’on réfléchisse, qu’on interroge le cristal vif de l’intuition : on ne peut dénier réalité à ce ‘témoin’ situé à l’interface inconcevable d’un unique Un sans mouvement et d’une multiplicité indéfiniment agitée de ses passions ; une sorte de Janus humano-divin, faces tournées l’une vers le Divin immarcescible, l’autre vers les figures éphémères d’un monde en perpétuelles métamorphoses et dilutions. Faut-il l’interpréter comme une Chute, une ‘sottise’, ou un effet miraculeux de la surabondance de l’Être soudainement engagé à se (re)connaître ?

Un ami à qui j’ai transmis ces citations m’a répondu par des commentaires, des objections, des critiques de fond qui seraient bien, j’imagine, celles adressées par Stephen Jourdain à tous ceux qui venaient lui seriner les mêmes tautologies catégoriques : « Mourrez donc en unité ! » leur disait-il. Car comment pourrait-on se soustraire aux mouvements de son existence, à moins de se suicider ou de se réfugier dans cette ‘contemplation murale’ que moquaient les jésuites de Chine parce qu’ils ne comprenaient rien au Ch’an !? On ne peut pas plaquer l’attestation jordanienne sur l’attestation nisargadattéenne, ni celle-ci sur celle-là, sous peine de donner relief aux faussetés apparentes de l’une comme de l’autre et de manquer leur commune vérité profonde. On ne peut pas logiquement comparer ou vérifier simultanément deux vérités opposées : ‘je suis seul’ vs ‘il y a deux en procès de création’ ! Par contre, une analyse approfondie permet de retrouver à un moment donné de son ex-plication la vérité commune à l’une et à l’autre : une origine suressentielle à tout paraître conscientiel ; un témoin (il en est beaucoup, surtout, question dans Je Suis) ; une ‘lecture’, mais qui déchiffre correctement, ou pas (et donc responsablement) le sens de la ‘création’ (ou de la ‘manifestation’ dira-t-on…) J’ai donc répondu à cet ami : « Entre la version ‘occidentale’ et la version ‘orientale’ ici opposées, s’étend tout un monde de possibilités exégétiques, de concepts, de déterminations arbitraires, choix de libertés ou asservissements volontaires, hasards – le ‘jeu’ des savoirs fabriqués et accumulés, morales et philosophies toutes comme un chaos d’ignorance et de partis-pris d’ignorance – et l’Absolu comme un fond secret, inatteignable et néanmoins omniprésent, toujours, partout. Maintenant, pourquoi choisir la version jordanienne ? Parce qu’il y a ce ‘je’ indéclinable et tant d’autres, et un monde, bien réels quelle que soit la qualité de cette prétendue évidence de réalité. Création (qui créateur , qui créé ?) – donc : amphibolie d’essence et d’existence, la marque même de notre condition : soit liberté, responsabilité, possible exhaussement – ce que Stephen Jourdain seul a dit ! Une possible destinée et une possible gloire de destination contre un constat désespéré de l’absurdité irréparable de nos vies. Je me connais ? Non, si cela implique objectivité, distance, séparation ; mais plutôt je ‘co-nais’ parce qu’il faut deux (et cet effet de mirorization, que j’ai traduit par ‘réflection’) pour qu’une parole se libère proférant l’Un infini, non-objet. Alors, je m’éprouve Seul-exposé-à-l’existence où tous les mots (comme les ‘situations’) se contredisent sans que le paradoxe de ma condition ne produise plus distorsion (et souffrance) – vanités des mots seuls et de leurs assertions tandis que moi ‘je suis’, inexplicablement si grand, si petit, challenge inépuisable de toute intelligence vivante et alerte ! » Si l’on veut y déceler une thématique philosophique, on l’appellera un ‘existentialisme essentialiste’ – l’insupportable contradiction ! Ceci dit, je ne fournirai pas ici les paginations de cet ouvrage parce que les passages sont extraits de la lecture d’un ebook.

 « C’est la plus grande étourderie que le sentiment d’être soit apparu de l’état de non-être… Les mots ne peuvent pas me décrire. Les mots et leur sens sont totalement inadéquats pour cela. Vous êtes aussi le même… Rien n’existe, tout paraît exister. L’existence est comme le soleil, qui disparaît, mais qui ne meurt pas. Les choses apparaissent et disparaissent. Il n’y a pas de destruction. Donc le Jnani n’est pas troublé par les événements… Sans un corps de nourriture, l’Éternel ne sait pas qu’il existe… Dans la spiritualité, on atteint un état de non-dualité. Il n’y a ni « je suis », ni les autres… Nous nous prenons pour ce que, en réalité, nous ne sommes pas. C’est la cause de toute notre souffrance et notre malheur… L’existence du « moi » chez l’être humain en tant que « faiseur » est imaginaire. Quand vous parviendrez à connaître cette réalité, cela mettra fin à tous vos soucis et à toutes vos identités… Ce que je sais que je suis, je ne suis pas cela. Je suis Cela que je ne peux pas connaître… Ma première tâche est de découvrir « le pourquoi et le comment » de ce goût. Dans cette quête de Vérité, j’ai découvert que mon  » je »  n’avait pas d’existence. J’ai découvert que ce  » je  » n’était pas individuel, mais le « Je Universel ». Le véritable « Je » était toute l’existence, sans aucune individualité. Avec cette découverte, ma recherche s’est achevée… L’utilisation des mots, c’est pour vous aider à comprendre. Votre ignorance est due aux mots que vous avez entendus et lus. Mes mots sont censés effacer ces mots. Certains visiteurs emploient des mots pour débattre. La bonne compréhension mène toujours à moins de mots et à plus de silence… La naissance, la renaissance et la loi du karma sont des concepts issus de l’ignorance de la Vérité… Le mental d’un Jnani n’a pas son mot à dire. Il sert seulement d’indicateur et non pas de dictateur.

Visiteur : Quelle est notre véritable identité ?

Nisargadatta : C’est Cela, qui ne change pas avec le temps. Toutes nos identités ont changé avec le temps. N’est-il pas vrai que toute notre connaissance de nous-mêmes est sans signification  ?

La connaissance verbale seule, sans la réalisation, ne peut pas effacer la peur. Vous ne pouvez pas remplir votre estomac en lisant la carte du restaurant. La connaissance est définie comme Cela qui libère. Elle apporte la paix et la tranquillité… Vous êtes Cela, dans la non-dualité. Les gens veulent la joie de le connaître, ce qui est impossible. Dans ce sens, il est immatériel. Tout ce qui est limité dans le temps, y compris les grandes incarnations, est faux. L’Éternel seul est la Vérité. Tous les dieux avec des noms et des formes ne sont pas éternels.

V: Comment peut-on reconnaître un Jnani  ?

N : Il n’a pas d’ego. Même le sentiment  » je suis un Jnani et différent des autres » est absent.

Il est facile d’utiliser la conscience, mais il est difficile de s’établir comme conscience pure. L’identité corporelle demeure en arrière-plan. Vous voyez avec vos yeux, mais vous ne voyez pas les yeux. En utilisant la conscience, vous devez également être conscient de la conscience. L’utilisation de la conscience ne vous donne pas la paix et la tranquillité. Cela est possible seulement en s’établissant comme conscience… Dans l’état d’unité, qui percevra qui  ? Quand il y a vous, il y a aussi Je. Parabrahman seul existe. Il est seul ou totalement un. Il ne connaît pas son existence, et il n’y a pas de connaissance « je suis » ou sentiment d’être dans Parabrahman. Dans la plénitude, il n’y a pas d’expérience. S’il y a une expérience quelconque, elle est incomplète… Toute connaissance fondée sur des ouï-dire doit être lâchée. N’envisagez aucune opinion publique. Ce que nous sommes doit rester notre propre connaissance. Toutes les religions sont basées sur des ouï-dire, et le Soi est inaffecté et indépendant d’eux… Sans demander à qui que ce soit, la seule chose dont vous pouvez être sûr, c’est votre sens d’être, votre conscience. C’est votre principal capital. Soyez avec lui. Méditez sur lui et il vous dira la Vérité. Cela ne sera pas un ouï-dire, mais votre propre connaissance directe. Quand le corps est oublié, il y a paix et tranquillité… Ne ramenez jamais la conscience au niveau du corps. La conscience, ou Atma, semble être restreinte au corps, mais ce n’est jamais le cas. Elle est partout, infinie et sans limite. Vous savez que vous existez, en raison de votre corps. Mais vous n’êtes pas le corps. (…) La véritable vénération est de savoir que vous, dans votre forme pure, vous êtes Dieu. »

Méditez un peu cette simple phrase, et comment l’entendre, précisément, au fond ? « Quand il y a vous, il y a aussi Je… » Voici maintenant en quelques mots, pour rappel, la thèse jordanienne, maintes fois exprimée et jamais retenue par quiconque : « non-humain » m’a-t-on écrit dernièrement pour qualifier le propos jordanien ! J’ai pris ce passage-ci dans le tapuscrit que je possède en propre : Cahiers d’éveil, entretiens à Nyons et Vizzavone recueillis par Claude Pérez. Mais c’est un thème omniprésent dans tous les entretiens publiés.

« La source, qui est-ce ? C’est Moi ! Le soi ? le moi ? Non, Moi : immédiatement, tout de suite, concrètement… ‘Moi-conscience’ fonctionne comme une source… Cette source fonctionne de deux manières très différentes. Cette perception devient évidente quand cette source s’est connue elle-même. Le premier fonctionnement est purement impersonnel. Moi, j’agis depuis cette source de façon totalement impersonnelle… Il y a alors une création mais en aucune façon à titre personnel… C’est une création qui se produit dans le tréfonds de la personne sans qu’il soit question, une fraction de seconde, d’autre chose que du tréfonds de l’existence personnelle. Ceci jaillit spontanément sans aucune intervention personnelle. Nous sommes dans le fonctionnement de cette source, devant la mise en place de la création. Je prétends que, en ce moment même, s’il y a un sucrier là, si vous êtes là, cela jaillit effectivement de cette source…

Le deuxième fonctionnement est purement personnel : prenant appui sur ce que je suis, c’est-à-dire ce moi conscient, j’œuvre personnellement. Oeuvrant personnellement, je ne peux produire que fumée et irréalité pure. J’ai le droit de produire. Ce n’est pas pour rien que cet épanchement personnel existe. Mais il est fondamentalement inconsistant. Me maintenir dans ma propre nature, dans ma nature de créature, dans ce que je suis, c’est à tout moment percevoir l’irréalité des faits spirituels que j’induis personnellement, c’est la manière de m’ancrer dans mon humanité et de ne pas me prendre pour Dieu-le-Père… Malheureusement nous n’accomplissons pas notre devoir… Chacune de nos perceptions est une hybridation de vérités et de mensonges. Nous sommes face à deux créations qui sont tellement étroitement imbriquées que l’on n’arrive pas, normalement, à en faire la discrimination, ni par la sensation, ni par le sentiment, ni intellectuellement. Comment arriver à faire cette discrimination ? Comment arriver à isoler le virus hallucinatoire ? »

Qui pourrait croire encore gommer l’un par l’autre : ne s’agit-il pas là d’une même dénonciation d’une subversion de réalité dont nous portons l’entière responsabilité, et que nous sommes seuls habilités à effacer ? Cette unique vérité s’étend ici aux deux versants d’un unique Everest qu’on ne voit jamais tout entier, le Tout de la Vie que nous sommes en personne.

(1) Nisargadatta : Être rien, c’est être toutla quintessence de son enseignement – Dervy 2015

(2) Nisargadatta : Je Suis, traduit du marathi par Maurice Frydman, Deux-Océans 2005 (dernière réédition)