Le ‘témoin’ chez Nisargadatta, rappels

Mon article précédent ayant suscité de vives curiosités et aussi, me semble-t-il, certaines incompréhensions, je vais reproduire ici des citations de Je Suis (1) que j’avais diffusées dans un petit ‘cahier’ au milieu des années 80 ; des vérités assez précisément formulées en dépit de la complexité du ‘sujet’, à mon avis, et qui n’ont jamais été dépassées dans les publications ultérieures où prédomine progressivement l’affirmation d’un monisme catégorique – je renvoie ainsi à toutes celles des éditions Deux-Océans auxquelles on doit cette découverte capitale. (2) Ici il s’agit de mettre en regard des propositions relatives à la personne et au témoin, relatives surtout à la ‘définition’, si l’on peut dire, de l’Absolu chez Nisargadatta. On verra mieux cette situation du ‘témoin’, à la fois ‘réel’ et ‘irréel’ selon qu’il se tourne vers l’unité de l’Absolu ou la multiplicité des ‘choses’ d’un monde. En fait le témoin est une personnalisation d’un faisceau bien particulier de données de conscience – et, question, où donc se situe la conscience, quelle est la qualité propre de son surgissement. Peut-être la comparaison avec Stephen Jourdain est-elle plutôt prétexte à confusion ? Je pense, quant à moi, en dépit du paradoxe clairement exprimé qui oppose ces deux grands maîtres – et leur égale impuissance à surmonter l’aporie, une impossibilité conceptuelle en fait – que cette comparaison peut nous éclairer et nous instruire sans rien ôter de son mystère à la question qui reste à jamais la ‘grande affaire’, j’entends, pour une âme vivante, animée d’une curiosité philosophique inextinguible et d’une dévotion sincère envers les secrets de la Vie.

« Le ‘Je’ suprême, non manifesté, est totale êtreté.. Cette êtreté est reflétée par la conscience ; cette conscience a surgi du non-manifesté, sans cause, en créant le temps, l’espace et la matière ; elle ne peut exister en l’absence du corps. Elle est LA conscience, il n’y en a qu’une. Tout ce qui existe est ‘je’, tout ce qui existe est ‘moi’. » (S 230)

« … La conscience est dénuée de couleur, mais là où il y a une personnalité, elle prend la couleur de cette personnalité. Quand l’être disparaît, la personnalité de couleur particulière se fond dans l’Un sans couleur ; la conscience. La conscience est exempte de différences ; elle est une mais nous l’appelons par des noms différents.  » (GC 72)

« L’Absolu est invariable, la conscience est relative à son contenu, toujours conscience de quelque chose. La conscience est partielle et changeante ; l’Absolu est plein, immuable et silencieux… Mais puisque c’est l’Absolu qui rend possible la conscience, l’Absolu est également présent dans chaque état de conscience, et la conscience même d’être conscient est un mouvement de l’Absolu… » (JS 43)

« Que vous soyez une personne est dû à l’illusion du temps et de l’espace ; vous vous imaginez être en un point donné, occuper un volume donné ; votre personnalité est due à votre auto-identification au corps. Vos pensées et vos sentiments existent dans la succession. Ils ont leur durée dans le temps et ils sont ce qui fait que, à cause de la mémoire, vous vous imaginez avoir une durée. En réalité, le temps et l’espace existent en vous, ils n’existent pas par eux-mêmes. Ils sont des modalités de la perception, pas les seules… Ils sont comme des mots écrits sur du papier ; le papier est réel, les mots ne sont que pure convention… » (JS 220)

« Apprenez à ne plus être fasciné par le contenu de votre conscience… » (JS 559)

« Tout est conscience, mais on ne peut être conscient de la conscience que si l’on a un corps… » (GC 201)

« Vous êtes distinct de ce corps et il a pourtant avec vous une intime connection. Avant votre réveil le matin, juste avant, vous êtes dans l’Absolu… Vous vous réveillez et la conscience commence son jeu, sa danse, mais elle n’est là que grâce au corps. Pas de corps, pas de conscience… » (S 196)

« Pas de conscience, pas de monde… » (JS 107)

« Le monde n’est qu’un reflet de mon imagination… une collection de souvenirs… (JS 42) Une fois que vous aurez compris que le monde est une vision erronée de la réalité et qu’il n’est pas ce qu’il paraît être, vous serez délivré de cette obsession (3)… » (JS 511)

« La dualité commence quand vous savez que vous êtes. C’est la dualité initiale, la source même de l’illusion. » (GC 76)

« Je ne suis que témoin. Je n’ai pas de forme qui me soit propre. Vous êtes tellement habitué à penser à vous comme des corps qui ont une conscience que vous ne pouvez tout simplement pas concevoir une conscience ayant des corps. Quand vous aurez réalisé que l’existence corporelle n’est qu’un état du mental, un mouvement dans la conscience, que l’océan de la conscience est infini et éternel, et que, quand vous êtes au contact de la conscience, vous n’êtes que le témoin, vous pourrez vous retirer complètement en-deçà de la conscience. » (JS 346)

« Le témoin est la réflexion (4) du réel dans toute sa pureté. » (JS 190)

« Vous êtes toujours le Suprême qui apparaît en un point donné de l’espace et du temps en tant que témoin, spectateur, un pont entre la présence pure du Suprême et la conscience multiple de l’individu. » (JS 79)

 » Le témoin qui est pris aux rêts de ce qu’il perçoit est la personne ; le témoin qui se tient à part, indifférent et intangible, est la tour de guet du réel, le point auquel l’éveil, inhérent au non-manifesté, entre en contact du manifesté. Il ne peut y avoir d’univers sans témoin, il ne peut y avoir de témoin sans univers. » (JS 370)

« Le témoin, est-il réel ou irréel ? Il est les deux. Il est le dernier vestige de l’illusion, le premier aperçu du réel. Dire : ‘je ne suis que le témoin’ est à la fois vrai et faux ; faux à cause du ‘je suis’, juste à cause du témoin. Il est préférable de dire : ‘il y a le regard-témoin.’ L’instant où vous dites ‘je suis’, l’univers entier naît, en même temps que son créateur. » (JS 381)

« En réalité, il n’y a qu’un seul état ; quand il est dénaturé par l’auto-identification, il est appelé une personne, quand il est coloré par la sensation d’existence, c’est le témoin ; quand il est incolore et illimité, nous l’appelons le Suprême. » (JS 421)

« Le témoin est la réflexion du réel dans toute sa pureté. Il est fonction des qualités du mental. Là où prédominent la clarté et le détachement, la conscience-témoin vient à être. » (JS 190)

« Demeurez le pur témoin jusqu’à ce que sa vision même se dissolve dans le Suprême. » (JS 421)

« Ce qui rend l’expérience possible, c’est l’Absolu ; ce qui la rend réel, c’est le Soi. » (JS 353)

On pourrait admettre – j’admets aussi que ça n’est que théorique – que c’est là que se tient la difficulté : au point du principe de réalité qui n’est pas simple illusion ou produit d’imagination – ce que me révélait Stephen Jourdain dans les entretiens de La Bourboule. Et ce Soi, cet Atman se décline ‘Je’ et/ou ‘je’, nul ne le conteste, et c’est un principe de réalité qui commande tout de mon expérience. Comme le feu qui donne réalité ferme et définitive à la ‘création’ du potier, qui durcit, confère une solidité, une forme concrète avec ses couleurs propres au bol, à l’assiette… La ‘création’ est ‘réelle’, irrécusablement ! Mais est-ce ‘Je’ ou ‘je’ qui détient le pouvoir de ce ‘levier’ de création comme disait Stephen Jourdain ? Et l’on voit bien que cette ‘création’, celle qui me revient, façonnée d’espace et de temps, de mémoires multiples provenant d’expériences antérieures et visant à satisfaire mes désirs et projets, peut indéfiniment s’alourdir d’un poids d’intentions passionnelles insatiables qui ne seront jamais comblées, jamais satisfaites. C’est comme un glissement qui se produit de le ‘première création’, innocente, originellement innocente, à la ‘seconde’ toute grossie d’images mentales. Je (je) détiens le levier de la création ; soit ‘Je’ légitime, soit ‘je’ usurpateur qui valide sa folie. Pour Stephen Jourdain, il s’agit d’une rupture, d’une distorsion logique. Sans obtenir de réponse au ‘pourquoi’ du mystère de la (première) ‘création’, nous pouvons nous délivrer de l’emprise des ensorcellement de la ‘deuxième’ par l’élucidation responsable du ‘comment’ et de ses mécanismes qui nous appartiennent. Maintenant, faut-il porter diagnostic d’un malheur infini appelant l’anéantissement pur et simple de sa cause initiale – moi et moi seul – ou faut-il corriger cette ‘bourde’ (Jourdain), cette ‘loucherie’ (Descartes), cette ‘sottise’ (même Nisargadatta l’appelait ainsi !) – chacun choisira suivant son tempérament propre, son caractère ; tendance optimiste ou pessimiste. Dans le passé récent d’une certaine littérature philosophique, nous avons eu l’exemple de la noirceur et de l’acidité d’un Cioran ; aujourd’hui, par contre, nous nous enchantons de l’allégresse et des chants de grâce d’un Bobin ! Mais l’affaire est grave, et de quel poids ! Il y a bien quelque chose plutôt que rien, et quelque chose à ‘faire’, mais ne serait-ce pas d’abord de conception, d’intelligence qu’il s’agit ; de choix, somme toute, de la bonne ‘règle’ (raison) du jeu que je vous propose à nouveau d’écrire je-u pour n’oublier jamais qu’il s’agit de ‘ma’ grand affaire.

(1) Je le rappelle à nouveau : mon édition de Je Suis (Deux-Océans) est celle de 1982 – ici donc JS et la page citée…

(2) J’ai également cité : Sois (Deux-Océans 1982) – ici S et la page… De même, j’ai cité Graines de conscience (Deux-Océans 1983) – ici GC et la page…

(3) Cette ‘obsession’, je l’ai appelée ‘sidération’ : un effet de sidération. L’attention libère.

(4) Vous savez pourquoi je choisis de l’écrire ‘réflection’, ce que word ne veut pas entendre et corrige (presque toujours) automatiquement !!!